La Poursuite Infernale : naissance d’une république

Considéré de nos jours comme un classique incontournable du cinéma américain des années 40, La Poursuite Infernale (My Darling Clementine en VO) est cependant un western novateur où le grand John Ford déploie toutes ses qualités de réalisateur.

Avec le temps, le nom de John Ford est devenu synonyme de classiques du western. On imagine souvent John Wayne dirigeant la cavalerie à la poursuite des Indiens sur un décor de Monument Valley. Les détracteurs parlent de films anti-Indiens manichéens.

Mais lorsque l’on regarde attentivement les westerns de Ford, il est facile de se rendre compte qu’ils sont tout sauf classiques. Les Indiens sont rarement décrits comme des sauvages sanguinaires, les massacres incombent bien souvent à l’incompétence des Blancs (comme dans Le Massacre de Fort Apache, version toute fordienne de Little Big Horn où le cinéaste accuse Custer d’être responsable de la tuerie). Au lieu d’opposer deux peuples, les westerns de Ford parlent plus de la construction chaotique de la république américaine, de sa façon de gagner progressivement du terrain sur la sauvagerie qui a bien souvent un visage blanc (comme celui de Liberty Valance, par exemple). Très novateur dans son propos, il privilégie les personnages sur l’action et n’hésite pas à donner le primat au romantisme et à l’éloge de la camaraderie, quitte à faire passer l’action au second plan.

En bref, Ford a réalisé des classiques du western qui ne sont pas des westerns classiques.

Une western politique

La Poursuite Infernale (devrons-nous mentionner, une fois de plus, à quel point ce titre français est absolument ridicule pour un tel film ?) est un des points d’orgue de cette conception toute fordienne du western. Comme pour L’Homme qui tua Liberty Valance (qui sera réalisé 16 ans plus tard), le cinéaste nous propose ici sa vision de la construction des États-Unis. En ce sens, il est possible d’affirmer que La Poursuite Infernale est un film politique, dont l’enjeu principal est de montrer l’arrivée de la civilisation sur une terre sauvage.

Le film reprend la fameuse histoire du conflit entre les frères Earp et le clan Clanton, jusqu’au célèbre « Règlement de compte à OK Corral » (pour reprendre le titre du film que John Sturges consacrera à cette histoire). D’un côté, les Clanton représentent la loi du plus fort, le monde sauvage où, si l’on ne peut acheter le bétail de son prochain, alors on se l’approprie tout simplement par le crime.

Tombstone est le décor idéal de cette sauvagerie inculte : lieu de débauche, les personnes n’y vivent que dans le jeu, l’alcool, la luxure et la violence. Lorsque la famille Earp arrive, la civilisation est tellement absente de ce lieu que même le marshall en exercice refuse de faire appliquer la loi.

Tel sera donc le rôle de Wyatt Earp ici, et l’un des points centraux de ce film : apporter la loi dans une ville sauvage. Lors du duel final, il n’hésitera pas à crier aux Clanton : « Inclinez-vous devant l’autorité légitime ! » Voici le sujet au cœur de La Poursuite Infernale : remplacer la loi du plus fort par la loi de la République. Car il existait bien une loi auparavant à Tombstone, mais ce n’était pas celle des marshalls. Lorsque Wyatt Earp accepte finalement le poste de shérif, il pose deux questions : Qui dirige les jeux ? Qui s’occupe du bétail ? Doc Holliday et le patriarche Clanton : ce sont ces deux-là qui imposent leur volonté à la ville, au mépris des véritables lois.

Mais la civilisation, ce n’est pas seulement le respect de la loi. Au fil du film, nous pouvons assister à la transformation de Tombstone : le lieu de débauche va voir se construire une église et, à la fin, Clementine décide de rester en ville pour y être institutrice. Mais le fait le plus marquant, c’est l’improbable débarquement de Shakespeare au milieu du saloon enfumé et de sa population fortement alcoolisée. La scène où l’acteur Thorndyke déclame la fameuse tirade To be or not to be, reprise et complétée par Doc Holliday, est un des moments forts du film. Un basculement se fait alors : la civilisation s’impose face à la bestialité, et le Doc lui-même montre une face de son personnage que l’on ne soupçonnait pas.

Wyatt Earp, les Clanton et John Ford

Car La Poursuite Infernale, en plus d’être un grand film politique, est aussi un film psychologique et, finalement, le projet de Ford se découvre à travers le traitement qu’il apporte à ses personnages. Au bout du compte, nous ne voyons les Clanton que lors de quatre scènes : le duel qui les oppose aux Earp n’est pas vraiment le sujet principal du film, et quand intervient le conflit final à OK Corral, on se surprend presque d’avoir oublié cet aspect de l’histoire. Même si ce duel final est esthétiquement magnifique et constitue une des plus belles scènes de ce genre dans le western des années 40, La Poursuite Infernale n’est pas à proprement parler un film d’action. Son rythme lent, l’attention apportée aux dialogues (magnifiquement écrits, à l’image de cette réplique culte :

« – Mac, you ever been in love ?
– No, I’ve been bartender all my life »),

le jeu subtil des acteurs, ses silences et ses non-dits, son aspect même parfois contemplatif en font un film totalement à part dans la production des westerns de son époque.

Si les Clanton sont relégués au rôle de personnages secondaires, c’est pour mieux laisser la place au duo formé par Wyatt Earp et Doc Holliday. La première partie du film présente principalement Wyatt Earp, personnage intègre que rien ne détourne du chemin qu’il a tracé, ni les promesses d’argent, ni les belles jambes de la chanteuse de saloon. Malgré la réputation de ses exploits en tant que shérif de Dodge City, il est un personnage discret, voire même timide. Il faut le voir hésiter gauchement à inviter Clementine à une danse, ne sachant manifestement pas comment se comporter avec une femme. Ford fait de Wyatt Earp non pas le grand héros de l’Ouest américain, mais un personnage qui alterne savamment l’assurance et la timidité, la rigueur et la maladresse.

Sur bien des points de vue, il est possible de dire que le Wyatt Earp de La Poursuite Infernale ressemble un peu à John Ford lui-même : il fait beaucoup avec une grande économie de moyen, allant directement à l’essentiel sans pour autant oublier la finesse. La mise en scène de ce film est sûrement une des plus travaillées du cinéaste, même si ce travail reste constamment discret. Ford ne cherche jamais à en mettre plein la vue, mais il calibre ses plans et ses séquences avec une science rare : les cadrages, le rythme, l’emploi (ou non) de la musique, tout est remarquable. Ford développe ici un art d’en dire beaucoup en montrant peu. Il faut voir cette scène à l’hôtel, lorsque Clementine, effondrée, s’apprête à quitter la ville. Elle est assise, à gauche de l’écran, derrière la porte. Elle ne voit pas Wyatt Earp entrer dans l’hôtel. Lui non plus ne l’a pas remarquée et sifflote My Darling Clementine, fameuse chanson qui donne son titre original au film et qui constitue un aveu évident de ses sentiments envers la jeune femme (le seul aveu de cet ordre qu’il y aura dans le film, d’ailleurs). Par cette scène muette, sans musique (autre que le sifflement) et sans paroles, Ford parvient à en dire long, avec tact et délicatesse.

Doc Holliday

Au fil du film, cependant, Wyatt Earp va céder la place, progressivement, à Doc Holliday. Ils ont bien des choses en commun, à commencer par cette terrible réputation qui les précède. Ce sont aussi, et surtout, deux personnages plus ambigus qu’ils n’en ont l’air. Doc apparaît comme le maître du jeu, franc, direct, brutal, personnage de débauché. Mais lorsqu’il cite Shakespeare pour combler les trous de mémoire de l’acteur Thorndyke, on voit transparaître quelqu’un de complètement différent.

C’est finalement en Doc que va s’intérioriser le conflit central du film entre brutalité sauvage et civilisation. Ford en fait un personnage tiraillé, et ce déchirement est symbolisé par les deux femmes qui l’entourent. Et tout aussi symbolique est la poursuite de Doc par Earp : l’homme rattrapé par la civilisation… Et le film se transforme en un intense et formidable travail de rédemption.

Victor Mature est absolument exceptionnel et tient là, sans aucun doute, le rôle de sa carrière, celui où éclate le plus son talent trop souvent sous-estimé et sous-employé. Parvenir à tenir tête au génial jeu d’acteur de Henry Fonda est une performance que peu de comédiens pouvaient se permettre. A leurs côtés, on retrouve les habitués des films fordiens (Ward Bond ou Jane Darwell, par exemple), mais aussi Walter Brennan (l’ami de Howard Hawks, que le retrouvera par la suite dans Rio Bravo ou La Rivière rouge).

Finesse de la mise en scène, intelligence du scénario et des dialogues, subtilité du jeu d’acteurs, qualités esthétiques rares, tout contribue à faire de La Poursuite Infernale un film exceptionnel, mais aussi une œuvre à part par le parti-pris politique qu’il décide de suivre et qui annonce L’Homme qui tua Liberty Valance, mais aussi d’autres westerns politiques comme Josey Wales Hors-la-loi, de Clint Eastwood, ou La Porte du Paradis, de Michael Cimino.

La Poursuite Infernale : Bande Annonce

La Poursuite Infernale : Fiche Technique

Titre Original : My Darling Clementine
Réalisation : John Ford
Scénario : Samuel G. Engel, Winston Miller
Interprétation : Henry Fonda (Wyatt Earp), Victor Mature (Doc John Holliday), Linda Darnell (Chihuahua), Tim Holt (Virgin Earp), Ward Bond (Morgan Earp), Walter Brennan (Clanton senior).
Photographie : Joe McDonald
Musique : Alfred Newman, Cyril Mockridge
Montage : Dorothy Spencer
Producteur : Samuel G. Engel
Société de production : 20th Century Fox
Société de distribution : 20th Century Fox
Genre : western
Durée : 97 minutes
Date de sortie française : 30 avril 1947

États-Unis – 1946

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