Woman and Child : l’ordre familial

Woman and Child arrive en DVD et Blu-ray chez Diaphana. L’occasion de retrouver Mahnaz, infirmière veuve prise dans l’étau d’un remariage et d’une société qui ne lui pardonne rien, et de se demander ce que ce portrait de mère, entre douceur et rage contenue, raconte vraiment de l’Iran d’aujourd’hui.

Saeed Roustaee n’a jamais filmé que des familles qui se fissurent. Depuis Life and a Day, son premier long-métrage où il révélait déjà Parinaz Izadyar, jusqu’au polar nerveux de La Loi de Téhéran, en passant par la fratrie à bout de souffle de Leila et ses frères, il construit patiemment le portrait d’un Iran où l’argent, l’honneur et le silence organisent tout. Dans le paysage du cinéma iranien contemporain, il occupe une place singulière, ni tout à fait dans la lignée underground d’un Jafar Panahi (Taxi Téhéran, Un simple accident) ou d’un Mohammad Rasoulof (Un homme intègre, Le diable n’existe pas), qui tournent hors des clous et payent leur exil au prix fort, ni simple héritier d’un Asghar Farhadi (Le Passé, Le Client, Everybody Knows, Histoires Parallèles) dont il partage pourtant le goût du dilemme moral et du dialogue percutant. Cette fois, Roustaee choisit de rester, de composer, de négocier avec un système qui l’a déjà envoyé en prison, et c’est cette tension permanente entre l’intérieur et la marge qui irrigue Woman and Child. On a déjà raconté ici les conditions particulières de ce tournage sous surveillance. Mais à l’heure de cette sortie vidéo, le film mérite qu’on le regarde autrement, moins comme un objet né d’un rapport de force avec la censure, et davantage comme ce qu’il raconte, d’une femme, de sa maternité, et d’un mariage qui ressemble à une reddition.

Les enfants de demain

Cette fidélité aux figures féminines fortes ne date pas d’hier chez le cinéaste, et Mahnaz s’inscrit dans une filiation directe avec Leila, l’aînée d’une fratrie de frères déjà accablée dans le film précédent. Toutes deux sont des femmes debout et lucides, qui refusent qu’on décide à leur place. Et toutes deux se heurtent, tôt ou tard, au même mur. Leila portait sur ses épaules l’avenir économique de toute une famille d’hommes lâches ; Mahnaz porte, elle, le poids d’un remariage qu’elle doit négocier comme on négocie un traité, en faisant disparaître ses propres enfants du salon pour ne pas déplaire à sa belle-famille. Dans les deux cas, l’indépendance de ces femmes ne les protège de rien. Elle les expose et les métamorphose, au contraire. Plus une femme s’affirme dans ce cinéma-là, plus la société iranienne se resserre autour d’elle pour la rappeler à l’ordre. Roustaee ne filme pas des victimes passives, il filme des femmes qui se battent, et c’est cette force qui devient une provocation qu’il faut mater.

Mais cette hostilité ne vient pas que des hommes et de leurs lois, et c’est sans doute ce qui distingue le plus Woman and Child de son aîné. La trahison de Mehri, la sœur de Mahnaz, séduite par le propre fiancé de cette dernière, vient rappeler que le patriarcat ne tient pas debout tout seul. Comme dans Les Graines du figuier sauvage, il a besoin de complices, et certaines femmes, par intérêt, par peur ou par habitude, qui choisissent de l’entretenir plutôt que de le combattre. Le film ne les condamne pourtant jamais en bloc. Sa fin, tout en pudeur, ouvre une brèche à travers un regard échangé, un geste de pardon qui ne répare rien mais permet, peut-être, de continuer à vivre ensemble. Ce n’est pas une réconciliation triomphante, plutôt un armistice fragile — l’idée qu’à défaut de justice, il faille apprendre à coexister, bourreaux et victimes mêlés dans le même appartement, la même famille, le même pays.

Cette logique de la complicité, transmise plus que choisie, ne s’arrête d’ailleurs pas aux adultes. Elle infuse jusqu’à l’enfance d’Aliyar, le fils de Mahnaz, gamin turbulent que Roustaee prend soin de ne jamais caricaturer. Car sous l’insolence, il a déjà, sans le savoir, hérité des réflexes de ses aînés, cette manière presque naturelle de déléguer à sa petite sœur les tâches qui devraient être les siennes. Le patriarcat ou la misogynie ne s’apprennent pas, il se transmettent, par mimétisme, avant même qu’on ait l’âge de le remettre en question. C’est toute la cruauté du film : en Iran, les enfants n’ont pas vraiment le loisir d’être des enfants. Il leur faut choisir, très tôt, entre reproduire la tradition ou tenter de s’en affranchir, et le destin, ici, ne laisse à personne le temps de choisir sereinement.

Cette cruauté sourde, qui se joue autant dans les silences que dans les actes, trouve naturellement son écho dans la forme même du film. Roustaee continue de jouer avec ce qu’il sait faire de mieux, avec des cadres qui referment ses personnages sur eux-mêmes, des reflets qui dédoublent les visages comme pour signifier qu’on ne sait jamais qui ment à qui. Les imperfections sont présentes également, notamment dans une seconde partie qui verse parfois dans le mélodrame et quelques rebondissements qui tirent un peu fort sur la corde, mais elles ne dérobent rien à l’essentiel. La violence, dans ce film, ne passe presque jamais par les cris. Elle se loge dans un sourire de trop, un regard qu’on détourne, un mensonge glissé avec douceur. C’est cette violence-là, étouffée, qui reste longtemps après le générique.

Et c’est peut-être là qu’il faut chercher la vraie réussite de Woman and Child, dans sa capacité à raconter des drames intimes qui parlent à tout le monde, sans jargon ni posture. On aurait tort de le réduire à un simple geste politique arraché à la censure. Ce cinéma-là n’a pas besoin d’être décrypté pour être ressenti. Il tend la main au spectateur, l’invite dans le salon de Mahnaz, et c’est peut-être ça, finalement, la vraie résistance : continuer à faire des films qu’on a envie de partager, envers et contre tout.

Suppléments

Après le making-of percutant de La Loi de Téhéran, puis les confessions bouleversantes de Saeed Roustaee sur la genèse de son drame familial et personnel Leila et ses frères, les bonus de Woman and Child proposent cette fois un exposé-hommage à ce cinéaste. Asal Bagheri, enseignante et spécialiste du cinéma iranien, oriente notre regard sur ce qui incarne la société iranienne, que ce soit à travers les hommes ou les femmes, mais aussi sur l’identité de la femme, avant ou après son mariage, et sur le fait qu’elle ne possède jamais réellement de libre-arbitre ni d’indépendance dans un système qui hiérarchise tout. Un éclairage aussi riche que pertinent, qui nous fait découvrir au passage que pour Roustaee, réaliser des films tient parfois davantage de la survie dans le milieu hostile où il a grandi que de l’acte purement politique. Il reste un citoyen iranien qui sait se mettre à la hauteur de ses personnages, où les conflits familiaux sont autant vecteurs de progressisme que de tragédies. Un portrait qui n’épargne personne et qui montre, avec une certaine finesse, la fragilité de ces liens.

Woman and Child – bande-annonce

Woman and Child – fiche technique

Titre original : زن و بچه
Réalisation : Saeed Roustaee
Scénario : Saeed Roustaee
Consultation à l’écriture : Azad Jafarian
Interprètes : Parinaz Izadyar, Payman Maadi, Soha Niasti, Maziar Seyedi, Fereshteh Sadr Orafaee, Hassan Pourshirazi, Sinan Mohebi, Arshida Dorostkar, Sahar Goldoost
Photographie : Adib Sobhani
Décors : Mohsen Nasrollahi
Costumes : Shideh Mahmoodzadeh
Montage : Bahram Dehghani
Musique : Ramin Kousha
Son : Rashid Daneshmand
Conception sonore : Amir Hossein Ghasemi
Effets spéciaux : Tahmineh Azkari
Producteur exécutif : Soheil Larijani
Sociétés de production : Iris Film, Goodfellas
Pays de production : Iran
Société de distribution et édition France : Diaphana Distribution
Durée : 2h11
Genre : Drame
Date de sortie au cinéma : 25 février 2026
Date de sortie en DVD/Blu-ray : 7 juillet 2026

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Jérémy Chommanivong
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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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