La colline a des yeux 1 (1977) et 2 (1985), de Wes Craven : contamination de la violence

Véritable événement pour les fans de cinéma d’horreur, Carlotta Films propose une nouvelle restauration 4K du classique La colline a des yeux, premier succès de la carrière de Wes Craven, ainsi que sa suite (en 2K) réalisée près d’une décennie plus tard. Si ces films – et surtout le second, complètement raté – ont à maints égards mal vieilli, l’édition prestige qui combine les deux films et de nombreux memorabilia, vaut assurément son pesant d’hémoglobine. D’autant plus que les suppléments, tant vidéo qu’écrits, se révèlent parfois plus intéressants que les films eux-mêmes !

La colline a des yeux : le bon et le mauvais chasseur

Décédé en 2015, le metteur en scène américain Wes Craven a bien mérité le qualificatif de « maître de l’horreur », tant certains de ses films sont devenus des classiques que tout amateur du genre se doit d’avoir vu. Citons notamment La colline a des yeux dont il est question ici et qui lança véritablement sa carrière, ou encore les succès importants que furent Les Griffes de la nuit (Nightmare on Elm Street, l’original, car on recouvrira ses multiples suites d’une voile pudique…) et la saga Scream. Une étiquette pourtant lourde à porter pour cet ancien prof d’université tombé par hasard dans le cinéma de genre et qui n’eut de cesse de vouloir en sortir. Dans sa filmographie, les exceptions au cinéma d’horreur sont pourtant rares et peu convaincantes…

Ce paradoxe n’est pas le seul dans la vie de Craven, loin s’en faut. Ainsi, cet homme qui privilégia toujours le métadiscours et le sous-texte (notamment la critique sociale et religieuse) au choc et au gore, fit pourtant ses débuts en tant que cinéaste en 1972 avec La Dernière Maison sur la gauche, œuvre d’une extrême violence physique et sexuelle qui provoqua rejet et ostracisation ! Autre paradoxe : une des sources d’inspiration pour ce film choquant était… La Source d’Ingmar Bergman ! Preuve s’il en est que chez Craven, haute culture et passion pour la série B qui tache faisaient bon ménage. D’ailleurs, l’homme travailla plusieurs années dans l’industrie porno, notamment aux côtés de Peter Locke qui produira plus tard La colline a des yeux. Décidément, tout est dans tout.

Ces premières années de carrière vont constituer le fil rouge qui traversera toute la carrière du réalisateur. Ce fil rouge peut être résumé ainsi : l’argent n’a pas d’odeur. Comme l’explique Marc Toullec dans l’incroyable livret qui accompagne cette sortie (lire plus loin), la recherche de financement constitue en effet un boulet que Wes Craven traînera toute sa vie, en dépit de ses succès réels – mais on y reviendra. Refroidi par le scandale qu’a provoqué La Dernière Maison sur la gauche en 1972, le cinéaste décide – déjà ! – de s’éloigner du cinéma d’horreur. Sans succès. Se produit alors un événement assez banal qui sera appelé à se renouveler de nombreuses fois : acculé et sur la paille, il se résout à écrire le scénario d’un nouveau film d’horreur. Le résultat est La colline a des yeux (le titre est encore plus fort en anglais : The Hills Have Eyes).

Au risque de déplaire aux nombreux fans de ce film culte, en le revoyant dans cette nouvelle version restaurée, nous estimons que le temps ne l’a hélas pas épargné… Le problème principal tient au fossé qui sépare un pitch exaltant du résultat à l’écran. Cette histoire d’une famille d’Américains moyens traquée par une autre famille de cannibales dégénérés en plein désert pouvait nourrir les espoirs les plus fous. Plusieurs défauts majeurs viennent pourtant les contrarier. Si nous pardonnons volontiers le casting inégal et la mise en scène brouillonne, qui sont le fruit d’un manque de moyens et d’expérience, le film est particulièrement inconséquent. Ainsi, si les antagonistes y sont présentés comme des cannibales, on ne les voit à aucun moment consommer de la chair humaine. Y compris lorsque le pater familias Big Bob est mis à mort : cédant à une vieille obsession anticléricale liée à son enfance, Wes Craven le fait crucifier de manière absurde par les sauvages, qui ne songent à aucun moment à le consommer… Leur allure (qui inspirera Mad Max ?) quasiment préhistorique est une idée géniale, mais cette promesse d’une bestialité primitive – et par conséquent terrifiante – est réduite à néant par la crétinerie des personnages et, surtout, par l’introduction d’outils modernes (jumelles, talkies-walkies…) parfaitement incohérents. Comparé à Massacre à la tronçonneuse, autre film culte réalisé à la même époque avec des bouts de chandelle, La colline a des yeux manque singulièrement d’effet choc, et il ne fait surtout pas très peur… Autre occasion manquée : le casting de Michael Berryman, dont le physique effrayant (atteint d’une affection rare, il est notamment dépourvu de cheveux, de poils et d’ongles) aurait pu être beaucoup mieux exploité, car il n’est utilisé ici que dans un rôle secondaire, avant d’être mis hors de combat par un simple berger allemand (!)

Au crédit du film, et comme souvent avec Wes Craven, le sous-texte du scénario ne manque heureusement pas d’intérêt. Comme il l’avait fait dans La Dernière Maison sur la gauche (des parents torturent et tuent les violeurs et assassins de leur fille), l’auteur procède à un ingénieux nivellement de la violence : une famille américaine tout ce qu’il y a de plus normale adopte la sauvagerie de ses agresseurs. L’idée lui aurait été inspirée par Sawney Bean, légendaire chef d’un clan écossais d’une cinquantaine de membres qui, au XVIe siècle, aurait assassiné et mangé plus de 1.000 personnes. Ce qui fascina particulièrement Craven, c’est la barbarie avec laquelle la société « civilisée » mit à mort les criminels, après les avoir appréhendés. Cette interrogation d’ordre moral (la contamination de la violence et l’effondrement de la civilisation qu’elle suppose) se retrouvera dans plusieurs œuvres du cinéaste. Pour La colline a des yeux, ce dernier a également cité Les Raisins de la colère de John Ford parmi ses influences. Il en reprend la thématique des laissés-pour-compte que la société refuse d’intégrer, et qui finissent par survivre dans le désert, un lieu qui représentait jadis dans l’imaginaire américain un espace de liberté et de conquête, et qui n’est désormais plus que la poubelle d’un monde intolérant où ont lieu des essais nucléaires et où survivent des monstres qui refusent d’être domestiqués.

La colline a des yeux 2 : hécatombe fauchée

Nous l’écrivions plus haut : Wes Craven fait partie de ces réalisateurs qui, pendant la majeure partie de leur carrière, ont fait face à des difficultés financières. On comprend dès lors que plusieurs films, sous-produits, furent loin de correspondre à la vision qu’il en avait à l’origine… Ses succès réels ont ainsi souvent été suivis de projets douteux et d’échecs spectaculaires, entraînant le cinéaste dans une spirale alimentaire dont il ne sortira réellement qu’avec le triomphe de la saga Scream, démarrée en 1996 – ce qui ne l’empêcha pas de commettre encore quelques attentats cinématographiques par la suite… Ainsi, si La colline a des yeux remporta un succès important, les deux projets suivants du metteur en scène le replongèrent presque aussitôt dans la précarité : La Ferme de la terreur (1981) et, surtout, la catastrophe industrielle que fut La Créature du marais (1982), adaptation d’une série de DC Comics. À nouveau acculé par des problèmes financiers et mis sous pression par des producteurs souhaitant surfer sur le succès du premier volume, il accepte en 1983 de s’atteler à une suite de La colline a des yeux.

Mal lui en a pris, car la combinaison d’un manque de créativité criant et d’un manque de moyens qui l’est encore plus, condamne sans appel le projet. On retrouve dans cette seconde aventure deux « cautions » bien bancales qui la relient à l’œuvre de 1977 :  Ruby (Janus Blythe), la fille de Jupiter, le chef de la famille des cannibales, qui se fait désormais appeler Rachel et est parfaitement intégrée à la société civilisée, ainsi que Pluto (Michael Berryman), qui s’est remis de son agression canine (on  peut se demander si son surnom a été choisi à dessein). De manière totalement artificielle, Craven a également introduit dans son récit le personnage de Bobby (Robert Houston), un des survivants de la famille « normale » du premier opus… qui n’intervient que dans le premier quart d’heure avant de disparaître purement et simplement.

Le script tient quant à lui en une phrase : Rachel/Ruby accompagne une bande de jeunes motards qui, pour se rendre à une compétition quelque part dans le pays, décide de prendre un raccourci par le désert où sévissent toujours les cannibales, désormais menés par « Le Boucher », le frère encore plus dérangé de Jupiter.

Rien ne fonctionne dans La colline a des yeux 2, suite d’un film qui, à l’évidence, n’en appelait pas une. Handicapé par une production misérable et un casting calamiteux, Craven a évacué toute ambition de critique sociale ou d’ambiguïté morale pour s’engager dans le seul registre du slasher, des victimes crétines étant massacrées les unes après les autres dans l’indifférence générale. Il n’y a pas un seul personnage auquel se raccrocher : les victimes (une bande de « djeuns » libidineux à bandanas qui suinte les années 80) sont des clichés ambulants, l’idée des motards est totalement insensée et n’est qu’un des nombreux motifs de remplissage, l’héroïne Rachel subit un sort peu clair (il nous a fallu regarder les suppléments pour apprendre qu’elle mourait !), et les méchants sont réduits au nombre de… deux et possèdent visiblement encore moins de neurones que leurs victimes – le fameux « Boucher » échoue même à trucider une aveugle !

Enfin, on s’en voudrait de ne pas évoquer les fameux « flash-backs » qui ont fait l’objet de nombreuses critiques depuis la sortie du film. Afin d’atteindre péniblement les 86 minutes du métrage, Wes Craven a en effet introduit plusieurs séquences de flash-backs « visualisés » par des personnages du premier volume (c’est-à-dire Rachel et Pluto, mais aussi Bobby dont c’est manifestement la seule fonction dans ce sequel). Ces séquences sont tout simplement des extraits du premier film ! Le comble du ridicule est atteint lorsque même le berger allemand « La Bête » – sans doute le meilleur comédien du casting – se voit attribuer un flashback ! Bref, vous aurez compris qu’on rigole plus qu’on ne tremble dans ce projet qui n’a vu le jour que parce que son auteur était désespéré. Craven lui-même reniait La colline a des yeux 2, ce qui, au vu de sa filmographie qui part dans tous les sens, en dit long sur le naufrage que constitue ce film… Heureusement, la sortie de ce dernier sera complètement éclipsée par Les Griffes de la nuit, pourtant réalisé plus tard mais sorti avant La colline a des yeux 2. Véritable icône horrifique, Freddy Krueger devra lui aussi subir des suites peu honorables, mais ceci est une autre histoire…

Enfin, mentionnons que les deux volets de La colline a des yeux (ainsi que La Dernière Maison sur la gauche, le premier long-métrage de Wes Craven), feront l’objet d’un remake dans les années 2000. Si on comprend la démarche en ce qui concerne le premier, plutôt habilement modernisé par le Français Alexandre Aja (Haute Tension, Piranha 3D, Oxygène) en 2006, Martin Weisz échoua l’année suivante à rendre la nouvelle version de La colline a des yeux 2 (beaucoup) plus intéressante que la première. Décidément, même dans un rôle de producteur, la carrière de Wes Craven aura été des plus inconstantes…

Synopsis : Originaire de l’Ohio, la famille Carter traverse une région désertique pour rejoindre Los Angeles, lorsqu’un accident les immobilise près d’une ancienne zone d’essais nucléaires reconvertie pour l’aviation américaine. Seuls et isolés de tout, les Carter se séparent pour aller chercher du secours. Mais ce qu’ils ignorent, c’est qu’une étrange famille de cannibales est en train de les observer… 

Quelques années plus tard, un groupe de motards emprunte la même route que la famille Carter pour se rendre à une course de motos… 

SUPPLÉMENTS

Et si les suppléments de cette superbe édition proposée par Carlotta Films étaient meilleurs que les films eux-mêmes ? Voici une question qu’on n’a pas souvent l’occasion de se poser, et pourtant elle mérite de l’être ici – surtout en ce qui concerne La colline a des yeux 2

Côté vidéo, la majorité des suppléments accompagnent logiquement le premier volet. Ils consistent en des entretiens avec les sympathiques Martin Speer (qui interprète le personnage de Doug Speer) et le compositeur Don Peake, qui partagent leur expérience ainsi que quelques anecdotes croustillantes. Ancien critique aux Cahiers du cinéma, Stéphane du Mesnildot propose, quant à lui, une intéressante analyse du film, apportant un éclairage sur les conditions de sa réalisation mais aussi sur son sous-texte et le contexte dans lequel il sortit. Cette édition propose également trois commentaires audio issus de versions plus anciennes : celui de Wes Craven et du producteur Peter Locke ; celui de Mikel J. Coven, spécialiste du cinéma d’horreur ; et ceux des comédiens Michael Berryman, Janus Blythe, Susan Lanier et Martin Speer. Les autres suppléments sont nettement plus anecdotiques : une fin alternative (qui n’a pas grand-chose d’ « alternatif », à vrai dire), un bêtisier sans intérêt, des bandes-annonces et spots TV.

Si La colline a des yeux 2 n’est accompagné que d’un seul bonus, celui-ci est passionnant car il s’agit d’un documentaire dans lequel plusieurs intervenants (Peter Locke, Michael Berryman, Janus Blythe…) reviennent sur la création du film et les conditions difficiles de son tournage. La règle est connue : ce genre de making-of est toujours plus savoureux quand il concerne un nanar, a fortiori quand les témoins ne manient pas la langue de bois et parlent ouvertement des problèmes, comme c’est le cas ici !

Last but not least, cette édition est accompagnée de ce qu’il faut appeler un livre, et non un « livret ». Dans Wes Craven, le droit à l’horreur, le spécialiste Marc Toullec détaille bien plus que les deux films inclus. C’est à toute la carrière de Wes Craven qu’il s’attache tout au long de ces 100 pages particulièrement denses, enrichies de nombreux extraits d’entretiens avec le réalisateur américain. Quelle que soit l’opinion que l’on porte sur ce dernier, la lecture du livre est un must car il explique particulièrement bien toutes les difficultés que rencontre un créateur de ce type de films pour faire aboutir ses projets. Des ennuis financiers permanents à la présence envahissante de certains producteurs (les frères Weinstein, pour ne pas les nommer), en passant par une myriade de projets amputés, réécrits voire annulés, c’est à une véritable plongée dans la vie d’un artisan de l’horreur que nous convie Marc Toullec, un auteur particulièrement bien informé mais qui manie aussi le second degré. Toute la carrière de Craven est passée en revue, y compris ses créations pour la télévision ainsi que ses activités de producteur, ce qui confère assurément à ce livre un caractère « définitif ». Une lecture hautement recommandée !

Suppléments de l’édition prestige limitée :

  • 3 commentaires audio
  • Une histoire de famille (16 min)
  • Sessions dans le désert (11 min)
  • Entretien avec Stéphane du Mesnildot (17 min)
  • Du sang, du sable et du feu : le making-of de La colline a des yeux 2 (31 min)
  • Fin alternative (13 min)
  • Bêtisier et coulisses de tournage (19 min)
  • Bandes-annonces
  • Spots TV
  • Le livre Wes Craven, le droit à l’horreur, par Marc Toullec (100 pages)
  • Et de nombreux memorabilia

Note concernant La colline a des yeux 1

3

Note concernant La colline a des yeux 2

1

Note concernant l’édition

5

Festival

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