Reims Polar 2024 : Borgo, le baiser de la mort

La Corse, une oasis au milieu de la Méditerranée ou une forteresse aux secrets bien gardés ? Après un procès sous tension dans La Fille au bracelet, Stéphane Demoustier amarre sur la célèbre île de Beauté afin d’approfondir son étude de l’enfermement. À mi-chemin entre le film policier et le film de prison, Borgo oppose la culture des continentaux à celle des insulaires, tout en laissant le mystère planer autour d’une affaire de moralité.

Synopsis : Melissa, 32 ans, surveillante pénitentiaire expérimentée, s’installe en Corse avec ses deux jeunes enfants et son mari. L’occasion d’un nouveau départ. Elle intègre les équipes d’un centre pénitentiaire pas tout à fait comme les autres. Ici, on dit que ce sont les prisonniers qui surveillent les gardiens. L’intégration de Melissa est facilitée par Saveriu, un jeune détenu qui semble influent et la place sous sa protection. Mais une fois libéré, Saveriu reprend contact avec Melissa. Il a un service à lui demander… Une mécanique pernicieuse se met en marche.

Déjà aperçue dans Le Ravissement, Hafsia Herzi est de nouveau dans un rôle sous pression, de déni et avec une famille à charge. Mais qu’en est-il réellement pour cette matonne, fraîchement débarquée de la banlieue parisienne et qui doit désapprendre tout ce qu’elle a connu auparavant ? Le regard neutre, l’uniforme ajusté et d’une voix haute et toujours en confiance, c’est ainsi qu’elle tente de s’intégrer dans l’Unité 2 de la prison de Borgo. D’un professionnalisme mécanique, Mélissa doit malgré tout prendre du recul sur son comportement, que ce soit avec ses collègues ou avec les détenus, quitte à franchir certaines limites. Elle se retrouve ainsi prise en otage dans un jeu de manipulation où les services rendus s’accumulent. Cette générosité vante également la pétillante fraternité au sein d’une communauté ou d’un clan. Comme un chien égaré, tout le monde s’assure que chacun puisse retourner chez soi à la fin de la journée. Mais pour Mélissa et sa famille, le chemin est semé d’embûches.

Celui qui ne risque rien n’a rien à ronger

Loin de l’image que l’on se ferait des cellules individuelles, comme on pouvait en trouver sur le rocher d’Alcatraz ou dans la tanière de Shawshank, l’établissement pénitentiaire corse s’apparente davantage à une colocation de fortune, dont l’entretien et le loyer sont à la charge du gouvernement. Et ce régime est exclusivement réservé aux citoyens originaires de l’île. Pour ce qui est du reste, c’est une affaire de complicité, basée sur une culture de la confiance. Mais jusqu’où peut-on aller pour résoudre ses problèmes ? En face d’un Saveriu (Louis Memmi) fort sympathique en surface, Mélissa ne se doute pas qu’il se révèle être un bandit des plus intraitables. Que ce soit derrière les barreaux, sur les routes qui font le tour de l’île ou jusqu’au paillasson de la gardienne, le cinéaste met en évidence le contrôle que son personnage exerce sur ce petit monde, où tous les protagonistes sont amenés à se croiser tôt ou tard.

Il est donc certain que ce sont bien les détenus qui surveillent les gardiens et non l’inverse. Ce que déclare la directrice de la prison de Borgo n’est pourtant pas pris au sérieux pour maintenir l’ordre sur un groupe soudé, du moins à l’intérieur de cette enceinte. De même, le choix de Demoustier de quitter le continent pour la Corse n’est pas uniquement pour son soleil ou ses plateaux paradisiaques. Il s’agit plutôt de reposer sa narration autour des différents degrés d’enfermement que subit la protagoniste. La langue ajoute également une distance, même si l’on joue assez peu sur les origines maghrébines de la matonne. Tout l’intérêt est de remonter la piste d’un meurtre qui a eu lieu en plein jour. L’ouverture témoigne justement d’une nonchalance générale à ce sujet, car cette violence souterraine semble être une seconde nature. Les codes du western s’appliquent d’ailleurs sans peine à cet environnement. Et en parallèle des déboires que rencontrent Mélissa et sa famille, bousculée par le comportement radical des autochtones, Michel Fau, en costume de commissaire, se prend le chou avec son analyste des images de vidéosurveillance. Commence alors une longue et lente étude sur les images que l’on renvoie et qu’on laisse derrière soi.

Citoyens sous couverture

La criminalité serait finalement une affaire de moralité sur cette île où la loi est dictée par le voisinage ou des impératifs extra-professionnels, mais soyez certain qu’il y a un corse au sommet de cet engrenage vicieux. En réalité, le cinéaste lillois nous brosse le portrait d’une société corse en colère et mise en échec par la bipolarité des relations. Dans tous les cas, mieux vaut appartenir à la famille que le contraire. Choisir son clan est une nécessité et nul doute que Mélissa a exclusivement prêté allégeance à sa famille. Reste à savoir qui sera le prochain à hériter d’une balle perdue, car il s’agit d’une véritable roulette russe qui rebondit d’une personne à une autre. Cependant, tout le propos et le suspense sont inutilement étirés par les fils blancs qui composent l’intrigue. La tension y est rarement cérébrale. Et côté mise en scène, difficile de s’y retrouver entre la caméra épaule immersive en prison et les travellings en plan large nous déconnectent plus du réel qu’ils nous y invitent.

Si la Corse peut servir de théâtre dans une quête initiatique (La Petite Bande) ou d’un point de chute nostalgique (Le Retour), elle peut également servir d’arène pour les fauves qui s’y trouvent. Dans son quartier, dans la prison et cette île maudite par sa « culture de l’entraide », ne font plus qu’un pour la protagoniste qui ne maîtrise plus aucune situation. « L’immédiateté seulement prime, les gens ont la mémoire courte. » Ce proverbe corse est ainsi représentatif de toutes les articulations de Borgo, troisième long-métrage de Stéphane Demoustier, dont la force tranquille est à double tranchant.

Bande-annonce : Borgo

Fiche technique : Borgo

Réalisation : Stéphane DEMOUSTIER
Scénario : Stéphane DEMOUSTIER (avec la collaboration de Pascal-Pierre GARBARINI)
Image : David CHAMBILLE
Montage : Damien MAESTRAGGI
Musique : Philippe SARDE
Prise de son : Mathieu DESCAMPS, Francis BERNARD
Montage son : Nicolas MOREAU, Sarah LELU
Mixage : Stéphane THIÉBAUT
Étalonnage : Yov MOOR
Production exécutive : Amélie JACQUIS
Direction de production : Julie ALLIONE, JULIA CANARELLI
Décors : Catherine COSME
Costumes : Céline BRELAUD
Maquillage et coiffure : Flore CHANDÈS
Producteur : Jean DES FORÊTS
Production : Petit Film
Pays de production : France
Distribution France : Le Pacte
Ventes internationales : Charades
Durée : 1h57
Genre : Drame
Date de sortie : 17 avril 2024

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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