A Short Story (2022), de Bi Gan : la fable qui rêvait déjà « Resurrection »

Avant de faire traverser un siècle entier d’Histoire chinoise et de grammaire cinématographique à un monstre amnésique dans son chef-d’œuvre Resurrection, Bi Gan avait déjà posé, quinze minutes durant et à hauteur de chat, la question qui hante toute son œuvre : quelle est la chose la plus précieuse au monde ? A Short Story est une fable minuscule, et pourtant l’un des gestes les plus bouleversants de tout son cinéma.

Présenté à Cannes en 2022 et à présent glissé en bonus de l’édition Blu-ray et DVD de Resurrection chez Potemkine, A Short Story n’est pas qu’une simple curiosité dans la filmographie de Bi Gan, c’est une clé. Quinze minutes, un chat sans nom, sans maison, sans personne, et pourtant, tout le cinéaste est déjà là, dès la première phrase.

Dès l’ouverture, une voix off grave installe un lointain immémorial — une formule d’incipit qui ne date rien, ne situe rien, mais suffit, par les mots choisis et le ton employé, à faire basculer le récit dans le mythe plutôt que dans l’anecdote. Le narrateur est un chat noir vêtu de l’étoffe d’un épouvantail. Il traverse alors le monde dans sa silhouette d’oracle égaré et avec une énigme existentielle à résoudre. Il ne cherche ni gîte ni compagnie, il cherche à savoir quelle est la chose la plus précieuse au monde. Sa quête le fait passer, un peu comme une âme empruntée, par le regard de trois figures — un confiseur-cyborg, une femme amnésique et un magicien déchu — et chacune répond différemment à la question posée. C’est là tout le principe du film : on ne sait jamais ce qui nous attend derrière la porte suivante, la vérité qu’on y trouve dépendant surtout de qui l’a ouverte.

Bonjour et au revoir la mémoire

C’est particulièrement vrai de la scène avec la femme amnésique, sans doute le sommet du film. On la découvre en train de manger des nouilles, seule, dans un instant qui ne semble d’abord rien receler de particulier. Le chat lui apprend que la chose la plus précieuse pour elle est une lettre, celle d’un être aimé dont elle a oublié jusqu’au contenu, et lui offre un de ses yeux — car l’œil d’un chat, dit-il, a le pouvoir de consoler les âmes. Puis l’espace se met, sans qu’on ne sache jamais tout à fait comment, à se déplier : une porte ouvre sur autre chose, qui elle-même ouvre sur autre chose encore, jusqu’à ce qu’au bout de ce mouvement, quelque chose revienne à la femme — un souvenir, ou l’esquisse d’un souvenir, qu’il vaut mieux découvrir par soi-même. Le geste, filmé sans une seule coupe, transforme un instant très humble en un moment presque cosmique, avec une tendresse et une humanité un peu folle.

Cette manière de faire naître la révélation du mouvement et de la perspective de la caméra plutôt que d’un raccord, on la retrouve partout ailleurs dans le film, et rien n’y relève du hasard ou de l’à-peu-près expérimental. Bi Gan cherche à faire de la réalité un rêve, et à traiter le rêve comme une réalité. C’est dans ce contraste qu’il situe la beauté du mouvement, du son et de l’image. Chez lui, l’onirisme n’est jamais un prétexte au flou, il exige au contraire une précision absolue. On y découvre une horlogerie où chaque image a été pesée. Les miroirs y fonctionnent comme des seuils, des lieux où l’on peut déposer quelque chose pour quelqu’un d’autre plutôt que de simples surfaces réfléchissantes ; le travelling n’y est jamais gratuit, il sert à transmettre à la génération suivante d’un personnage, ou simplement à nous, spectateurs, qui recevons ce que le plan a mis tant de soin à préparer. C’est un cinéma qui se vit avant de se disserter.

Cette précision n’est pas gratuite, elle est mise au service de thèmes qui dépassent largement le format du conte. Il y a la solitude et la quête de sens, ce chat sans attaches qui ne trouve de réponse qu’en confrontant d’autres vies. Il y a également la mémoire et le temps, avec cette idée très proustienne qu’un souvenir ne se retrouve qu’en se mettant en mouvement vers lui, jamais en le fixant. Il y a enfin une morale, presque un vieux proverbe avec cette chose précieuse qui était là depuis le début, tout près du chat, et seul comptait finalement le chemin parcouru pour la voir. On pourrait aussi rapprocher ce conte aux regards croisés de La Fontaine et la dimension onirique de David Lynch, un raccourci qui démontre assez bien la tension du film entre sagesse et étrangeté visuelle.

Dans les yeux du chat

Ce petit chat occupe, dans la trajectoire de Bi Gan, une place précise. Le film sort en 2022, des années après Kaili Blues et Un Grand Voyage vers la nuit et trois ans avant Resurrection, où le cinéaste a longuement laisser mûrir l’idée d’un film-somme sur un siècle d’Histoire chinoise. On y retrouve dans son court la lenteur, les dialogues suspendus et la photographie somptueuse de ses films précédents, mais resserrés en quinze minutes à peine. Un condensé plus proche d’un poème que d’une esquisse. Bi Gan a lui-même raconté que, dans ses œuvres antérieures, les repères temporels étaient toujours effacés, parce que l’Histoire, en tant que telle, ne l’intéressait pas encore. Le chat appartient à ce monde-là, hors du temps, purement fabuleux, mais il porte déjà, en germe, l’obsession qui va tout emporter ensuite.

La preuve la plus troublante tient en un seul objet : la lettre. Celle que la femme amnésique a oubliée dans le court métrage revient, presque à l’identique, dans le quatrième segment de Resurrection, où un vieil homme ne désire plus rien d’autre que lire la lettre de sa fille. Bi Gan a confié avoir épuisé tous les moyens du cinéma sans jamais parvenir à reconstituer cette lettre, et qu’il est, aujourd’hui encore, en train d’écrire la véritable. Il y a quelque chose de vertigineux dans le fait qu’un film qui s’appelle « Resurrection » échoue, avec autant de grâce que d’honnêteté, à ressusciter une simple lettre. Et que ce même échec, déjà esquissé par un chat qui préfère offrir son œil plutôt que restituer un texte perdu, semble être depuis toujours le vrai sujet de Bi Gan.

Il faudra sans doute revoir A Short Story après Resurrection, et Resurrection en ayant vu A Short Story. Les deux films se répondent comme deux âges d’une même question. Mais on peut aussi, plus simplement, se laisser porter par ce chat sans maison, sans penser à rien d’autre qu’à la beauté un peu triste de son voyage. Bi Gan parle de son cinéma comme d’un film qui ressemble à une maison, où on met du temps, une équipe et une énergie folle à construire les murs. Mais le vrai film est, selon lui, l’inconnu qui y sommeille une nuit et qui repart à l’aube en murmurant qu’il a rêvé quelque chose. A Short Story est une toute petite maison. On y entre pour un quart d’heure, on y croise un chat, une lettre oubliée, un spectacle déserté, et on en ressort avec la sensation d’avoir, nous aussi, un peu rêvé. C’est un geste modeste, presque secret, mais porté par et pour le cinéma. Et comme tous les gestes de Bi Gan, il reste longtemps gravé quelque part derrière nos rétines.

A Short Story (2022) – bande-annonce

A Short Story (2022) – fiche technique

Titre original : Pòsuì tàiyáng zhī xīn
Réalisation : Bi Gan
Scénario : Bi Gan, Zhai Xiaohui
Interprètes : TAN Zhuo, CHENG Yongzhong, CHEN Guohua, Lizhou XIE, Kongkong WU
Photographie : Li Jianeng
Montage : Ye Xiang
Musique : Wang Wen
Producteur : Bi Gan
Société de production : Dangmai Films
Pays de production : Chine
Société de distribution France : Les Films du Losange
Durée : 15 minutes
Genre : Court-métrage, Aventure, Fantastique
Année de production : 2022

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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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