Rock’N Roll, un film de Guillaume Canet : critique

En plein exercice d’autodérision, cachant en filigrane un regard incisif sur l’image des acteurs et leur rapport au public, Guillaume Canet, s’il n’évite pas quelques longueurs, remporte son pari et signe avec Rock’N Roll une comédie réussie.

Synopsis : Guillaume Canet, 43 ans, est épanoui dans sa vie, il a tout pour être heureux. Sur un tournage, une jolie comédienne de 20 ans va le stopper net dans son élan, en lui apprenant qu’il n’est pas très « Rock », qu’il ne l’a d’ailleurs jamais vraiment été, et pour l’achever, qu’il a beaucoup chuté dans la «liste» des acteurs qu’on aimerait bien se taper… Sa vie de famille avec Marion, son fils, sa maison de campagne, ses chevaux, lui donnent une image ringarde et plus vraiment sexy… Guillaume a compris qu’il y a urgence à tout changer. Et il va aller loin, très loin, sous le regard médusé et impuissant de son entourage.

« Je » Dangereux

Nul ne semblait pouvoir arrêter Guillaume Canet sur la route du succès ! Surtout après les triomphes  retentissants de Ne le Dis à Personne, qui lui valut entre autres le césar du meilleur réalisateur, et Les Petits Mouchoirs, deuxième plus grand succès commercial de 2010 en France, avec près de 6 millions d’entrées. Ces deux films lui ont ouvert les portes de l’Amérique, lui permettant de travailler avec Clive Owen et Billy Crudup avec Blood Ties, polar brut et remake des Liens du Sang de Jacques Maillot. Et ce fût la chute : le film, pourtant de très bonne facture, est incompris, divise la critique et ne trouve pas son public. Canet est par la suite victime selon ses dires d’un burn-out, vraisemblablement dû à cet échec. Cela le contraint de se retirer de la réalisation pendant un temps. C’est peut être durant ce laps que germa l’idée de Rock’N Roll : puisque plus de trois ans après, il est de retour avec une farce où il plonge directement le spectateur dans son intimité… et dans sa crise de la quarantaine !

Car tel est le postulat du film : regarder Guillaume Canet interpréter Guillaume Canet, acteur ayant plus qu’assez de véhiculer une image de « gendre idéal », cantonné aux rôles dramatiques et intériorisés si représentatifs de notre cinéma hexagonal. Talentueux et sobre pour les uns, dépassé et ringard selon les autres. C’est ce deuxième regard qui le fera littéralement exploser de ses gonds, le poussant à retrouver une nouvelle jeunesse tant physique que morale. La première partie laisse pourtant craindre du pire, avec facilités potaches, humour douteux et beaucoup de longueurs. Sa douleur au testicule gauche par exemple, bien que symbolique puisque prémices de l’introspection à venir, est trop appuyée pour être véritablement drôle. De même, le film aurait  gagné à être plus efficace s’il avait pu être amputé de quelques minutes. Mais cet exercice dans l’autodérision prend toutefois son envol de manière plus soutenue au fur et à mesure de l’avancée du long métrage et devient de plus en plus drôle quant aux crises du principal intéressé et du regard abasourdi de ses proches. Il est en effet assez jouissif de voir Guillaume Canet jouer un rock endiablé devant des bambins à un goûter d’anniversaire, prendre des rails de cocaïne et finir vidéo numéro un sur Youtube, ou tout simplement se transformer physiquement. L’autodérision va alors plus loin et prend progressivement la forme d’une autodestruction : Canet arrive dans sa seconde partie à exploiter au maximum son concept de base avec un élément principal dont nous tairons la substance et les aboutissants, laissant ainsi la surprise totale au spectateur.

Du rire intelligent

Déjà présente dans certaines comédies françaises (Ma Femme est une Actrice d’Yvan Attal, d’ailleurs pleinement référencée dans le film, mais aussi Le Bal des Actrices de Maïwenn ou encore Grosse Fatigue de Michel Blanc), cette introspection ironique montre également une critique plutôt acerbe de la société actuelle, et plus particulièrement celle de consommation de l’information à travers les médias. Nous arrivons en effet à un stade où les acteurs, artistes et autre artisans du spectacle sont catalogués, rangés dans des cases, non pas à cause de l’image qu’ils véhiculent, mais à cause de l’image qui leur est prise Par qui ? Les paparazzis, la presse à scandale, les médias en général, et donnant par conséquent carte blanche au public de jouer les arbitres et de fonder son propre jugement et ressenti vis-à-vis de ces artistes. A tel point que, comme le montre Rock’N Roll, si l’image renvoyée est volontairement balayée et tordue par l’artiste lui-même, la réaction, immédiate, est violente et choquée. Un simple bouleversement, dû à la banalisation de nos impressions, entraîne un manque de repères et donc une incompréhension qui amène à la critique facile. Point de vue plutôt intéressant et inédit au cinéma, surtout dans le domaine de la comédie française.

Le film marque également des points dans son refus du caractère autocentré. Car bien que Canet soit de tous les plans, le film n’existerait pas sans sa galerie de seconds rôles savoureux. Impossible ainsi de ne pas mentionner Marion Cotillard, dont la moindre apparition provoque irrémédiablement le sourire, voire le rire, le plus conquis. Si son mari symbolise les has been, elle constitue tout simplement son exact opposée : actrice désormais internationale, sur-investie dans la préparation de ses rôles, sujet à bon nombre de récompenses, césars et oscars en tête. La voir en pleine dispute avec son conjoint en utilisant l’accent québécois (puisque son tournage avec Xavier Dolan est très proche…), être émue aux larmes à la confection de son potager d’appartement ou encore grimée en Céline Dion dans un numéro musical en pleine nuitée confirment son aise dans le registre de la comédie. Nous pouvons également ajouter Yvan Attal, en pleine colère noire avec son frère dû au comportement de Guillaume, ou encore Johnny Hallyday, qui malgré le poids des années, n’a décidément rien perdu de son côté « rock’n roll », donnant lieu à des séquences assez savoureuses.

Ainsi, sous ses airs de comédie potache et d’égocentrisme appuyé, surtout souligné par la bande annonce et le début plutôt longuet du film, Rock’N Roll dépasse le simple exercice de style. Sous prétexte, avec une bonne dose de second degré,  de se moquer ouvertement de lui-même, Guillaume Canet revient en forme derrière la caméra et nous rend une satire intelligente du monde du show business.  

Rock’N Roll: Bande-annonce

Rock’N Roll: Fiche technique

Réalisation : Guillaume Canet
Scénario : Guillaume Canet, Philippe Lefebvre et Rodolphe Lauga
Interprétation : Guillaume Canet (Guillaume Canet), Marion Cotillard (Marion Cotillard), Philippe Lefebvre (Philippe Lefebvre), Yvan Attal (Yvan Attal), Camille Rowe (Camille Rowe), Gilles Lellouche (Gilles Lellouche), Kev Adams (Kev Adams), Maxim Nucci (Maxime Nucci)…
Photographie : Christophe Offenstein
Montage : Hervé de Luze
Son : Remi Daru,, Jean Gourdier et Jean-Paul Hurier
Producteurs : Alain Attal et Xavier Amblard
Sociétés de production : Les Productions du Trésor, Canal +, M6 Films
Distribution (France) : Pathé Distribution
Durée : 123 minutes
Genre : Comédie
Date de sortie : 15 février 2017

France – 2016

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Le Cri des gardes : Combat de théâtre et de cinéma

Le nouveau film de Claire Denis, "Le Cri des gardes", avec Isaac de Bankolé et Matt Dillon, adapté de la pièce de Bernard-Marie Koltès, "Combat de nègre et de chiens", avait tous les atouts pour plaire. Mais nous restons à la porte, froids et déçus. Faut-il en accuser un texte trop théâtral ? Ce qui est sûr, c'est que quelque chose, ici, n'a pas su s'incarner.
Kevin Beluche
Kevin Beluchehttps://www.lemagducine.fr/
Grand passionné de cinéma depuis mes 3 ans, âge auquel j’ai pour la première fois mis les pieds dans une salle de cinéma (Aladdin !), je n’ai depuis cessé d’alimenter mon amour vis-à-vis du septième art. A travers des critiques ponctuelles, des discussions endiablées entre passionnés et amis, de nombreux achats d’objets collector et de sorties, cet art est devenu un réel besoin ne demandant qu’à être assouvi encore davantage. Ayant un double diplôme dans la finance et la comptabilité à Nancy, je travaille actuellement dans une boite de BTP en tant que responsable administratif. Mais fort heureusement, le cinéma ne m’a jamais réellement lâché, l’écriture me permettant de transmettre les rouages et mécanismes de ma passion.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.