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Interview : Gringe, l’enfant lune passé sous scanner

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A la fois rappeur et acteur, Gringe continue de jongler entre deux arts. Ce mois-ci, il s’émancipe musicalement avec Enfant Lune, son premier album solo, et poursuit sa carrière cinématographique avec Les Chatouilles, actuellement en salles. Solitaire et mélancolique, l’artiste semble avoir remis en ordre les pièces détachées. Rencontre avec Gringe dans son paradis noir, là où semblent se croiser ses démons, ses envies de cinéma et sa rage musicale.

« Je crois que je suis l’incarnation même du mot galérer, je crois que j’ai passé la moitié de ma vie à errer ». C’est sur ces mots que Gringe ouvre son premier album solo Enfant Lune sorti le 2 novembre 2018. Arlésienne du rap français depuis des années, son album a mis du temps à se dévoiler, à se trouver. Un peu à l’image de son artiste. Longtemps avachi sur son canapé, Gringe s’est d’abord fait connaître à travers les Casseurs Flowters, duo musical qu’il formait avec Orelsan. « – J’ai tout lâché pour le 7ème art, tu vois le scénar mec, je côtoie des célébrités –  ah ok t’es dans le ciné ? –  Ouais je suis dans le ciné, Gaumont Pathé je suis à l’entrée je déchire les tickets »répliquait-il à Orelsan dans le titre Ils sont cool en 2013. Aujourd’hui de cette punchline se dégage une belle ironie et le temps à errer semble loin. Depuis sa révélation en tant qu’acteur dans le long-métrage semi-biographique de 2016 Comment c’est loinGringe poursuit sa carrière au cinéma. En deux ans, on l’a retrouvé dans Carbone d’Olivier Marchal, dans le film d’animation Mutafukaz où il prête sa voix à Vinz. Il est actuellement à l’affiche du long-métrage auto-biographique Les Chatouilles d’Andréa Bescond et d’Eric Metayer. «  Comment c’est loin l’époque où j’étais pas dans le casting » ricane Gringe dans Mémo. Celui qui déchirait les tickets a désormais une place dans la salle de ciné.

Il y a un an, tu nous disais que le cinéma et la musique t’aidaient à vivre mieux avec toi-même. En un an, Carbone est sorti, Mutafukaz où tu fais le doublage, Les Chatouilles vient de débarquer en salles, et surtout l’album solo que tu annonçais comme une émancipation est là. Est-ce que quelque chose a changé ?

Je sens que j’ai franchi un cap en maturité. Y a eu le cinéma. Carbone et Les Chatouilles ont été des aubaines magnifiques. Je me suis battu pour décrocher le rôle de Manu parce que la pièce m’avait chamboulé. Concernant la musique, je me suis retrouvé un peu au pied du mur, sans équipe, sans rien. Je n’ai pas eu d’autre choix que d’affronter le vide et de devoir avancer à l’aveugle. J’ai appris à me démultiplier et à avoir un œil sur tout. Avant, j’étais très passif et attentif, et là c’est moi qui étais à l’initiative du projet. Le fait d’être aller chercher ça en moi, ça m’a rassemblé.

Ça fait plus de deux semaines qu’Enfant Lune est sorti. Lors de notre interview, tu disais : qu’importe le succès qu’il rencontre, il était temps que tu te mettes à nu. Comment tu vis les retours ?

J’ai eu très peur au début parce que l’album est très mental. Je savais que c’était quelque chose qui allait diviser les gens, surtout ceux qui m’ont découvert avec les Casseurs Flowteurs et qui connaissaient juste mon personnage cynique. Je savais que j’en perdrai en cours de route. Mais là, passée la première semaine, je reçois toujours des messages de gens touchés par certains morceaux, il y a un vrai effet miroir entre eux et moi.

L’album aborde des thèmes  intenses et durs, la maladie de ton frère dans Scanner qui est bouleversant, la filiation paternelle dans Pièces Detachées. Quel effet ça a eu sur toi de réveiller ces démons ?

Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir lâché un gros morceau. Je commence à peine à digérer l’album et à en voir les bienfaits. Certaines plaies commencent à cicatriser. Au début c’était douloureux, parce que je les ravivais pour me remettre dans l’état que j’étais à l’époque. J’ai eu peur d’avoir réveillé trop de fantômes. Mais le fait que tant de gens me racontent leurs histoires personnelles et fassent des parallèles avec l’album me fait sentir moins seul. La solitude nous a réunis.

Pour l’instant, tu racontes ces histoires à travers la musique. Est-ce que tu pourrais envisager de les raconter à travers la comédie, le cinéma ?

Je ne sais pas. La comédie pour moi c’est encore très loin. Les gens pensent que je suis dans le cinéma, mais en vrai pas du tout. Je n’ai même pas encore le petit orteil dedans. Il faut jouer des coudes pour être dans le cinéma, jouer en permanence. Je suis plus qu’un outsider dans le milieu. Je croise les doigts pour pouvoir continuer d’en faire. J’envisage ça aussi comme quelque chose qui dépend de mon succès dans la musique, sous peine qu’on ne vienne pas me chercher ou que j’intéresse moins. Je me vois juste jouer, pas écrire ou réaliser. Je veux explorer plus fort le métier de comédien.

Tu joues le meilleur ami d’Odette dans Les Chatouilles, adaptée de la pièce auto-biographique d’Andréa Bescond. Comment c’était d’incarner un personnage d’une histoire  aussi forte et personnelle ?

Incarner un personnage comme Manu dans une histoire aussi forte que celle d’Andréa, c’est tellement intense. C’était nébuleux. Je ne sais pas trop ce que je faisais à ce moment-là. C’est le premier film d’Andréa Bescond et Eric Métayer et ils devaient déjà avoir un œil partout. Fallait que je propose et que je vienne avec des idées. Je me sens pas si loin du personnage de Manu, avec qui j’ai quelques connivences, comme ce caractère auto-destructeur avec les drogues. Pour l’avoir vu plusieurs fois, je me suis trouvé caricatural la troisième fois. Si je devais le refaire, je le ferai un peu différemment. J’ai tellement de respect pour le métier de comédien, je fais mes outils peu à peu..

Maintenant tu jongles entre la musique et le cinéma. Comment tu maintiens l’équilibre entre les deux ?

En allant chercher l’idée de collectif dans le cinéma et l’idée de thérapie  dans le rap. Je suis quelqu’un de très solitaire, très dans ma tête. Si j’ai ces deux terrains de jeu là, ça veut dire que je peux exorciser mes démons avec la musique et  créer des liens et pouvoir refaire surface avec le cinéma.

Un film Serge Le Mytho est en route, est-ce que tu sais si vous allez faire une apparition avec Orel ou ce n’est pas encore discuté ?

Je n’en ai aucune idée. J’ai entendu parler du projet, mais je ne sais pas ce qui est écrit et je n’ai pas été contacté pour le moment.

Tu as joué dans un thriller et un film d’animation en passant par le drame psychologique. Comment tu essaies de construire ta carrière au cinéma ?

Je choisis. J’ai refusé pas mal de trucs car j’essaie de m’éloigner des rôles de rappeurs ou de mecs de banlieue, des rôles très connotés parce que liés au rap. J’essaie d’aller vers un cinéma d’auteur que j’aime beaucoup. Les Chatouilles, c’était évident. L’Heure de la sortie avec Sébastien Marnier, c’était une rencontre. C’était aussi la possibilité de jouer avec Laurent Lafitte. Le dernier film que j’ai fait, c’est de Xavier de Choudens avec Frank Gastambide, Camille Lellouche et Mélissa Sözen. Là j’ai un registre un peu plus comique et un rôle plus important. Je suis la touche humoristique du long-métrage. Pourquoi pas explorer le registre humoristique ? Même si le genre correspond moins ce qui pourrait me plaire, je pense qu’en terme d’expériences, c’est vachement formateur.

Cette année, le cinéma français a fait plusieurs fois appel à des rappeurs. Fianso dans Frères Ennemis, Nekfeu dans Tout nous sépare. Est-ce que les rappeurs une fois au cinéma sont directement cantonnés à des rôles de mecs de banlieue ?

Oui, beaucoup. On vient les chercher pour ça, je peux comprendre aussi. C’est ce que je disais à Andréa pour Les Chatouilles. Même après avoir été choisi pour le rôle de Manu, je lui disais :  «  t’es sûre de pas vouloir un mec de quartier qui a connu la rue ? Parce que là t’auras pas de filtre. » Déjà moi je ne me vois pas comme un rappeur dans le game, je m’en fous. Je connais trop le cinéma. Je connais peut-être mieux le cinéma que le rap. Pour moi le métier de comédien je le vois au sens large du terme. J’imagine que si j’étais Fianso et qu’on me disait viens on te propose un film de braqueurs avec Reda Kateb, je dirai oui évidemment. Mais je veux aller à contre-emploi de ce que je suis ou ce que j’ai fait dans le rap. Ce qui m’intéresse c’est jouer des personnages qui sont loin de moi, qui ne me ressemblent pas.

Tu regardes quoi au cinéma ?

Le dernier film que j’ai vu, c’est le dernier Sorrentino sur Berlusconi [ndlr : Silvio et les autres] . C’est onirique, c’est baroque, ça part dans tous les sens. Moi c’est plus le cinéma d’auteur, un peu plus confidentiel, qui m’attire. Il faut de l’âme, une écriture, une poésie. Les gros blockbusters sans supplément d’âme, ça m’attire moins. Le dernier que j’ai vu c’est Venom parce que j’aime beaucoup le travail de Tom Hardy, mais j’ai trouvé ça nul. C’est dommage de pas pouvoir exploiter le potentiel d’un acteur de ce calibre.

Le clip très cinématographique de Scanner avec Rod Paradot est sorti aujourd’hui. Est-ce que d’une certaine manière le cinéma t’a aussi inspiré sur l’album et les clips qui vont suivre ?

Certainement. En tout cas, c’est quelque chose que je mûrissais dans un coin de ma tête. Je voulais apporter cette imagerie cinématographique et du jeu. Le clip de Scanner, c’est une première touche. Pour les prochains clips, Pièce détachées ou ceux qui suivront, j’espère même y intégrer des scènes de jeu, en allant chercher des comédiens. Ma carrière dans le cinéma n’a pas nourri ma musique ou mon écriture sur l’album, c’est plus mon amour du cinéma antérieur à tout ça qui a joué un rôle.

Dans le titre Mémo, tu présentes ton album comme un message de longs adieux. Il est adressé à qui ?

Il s’adresse l’univers des Casseurs Flowteurs et à l’ado-adulte un peu paumé qui ne savait pas ce qu’il voulait faire de sa vie d’il y a quelques années. C’est une forme d’au revoir à certains de mes démons qui m’ont accompagnés depuis que je suis gosse. J’ai réussi à régler mes problèmes avec les femmes et à mieux me situer aujourd’hui. L’album signe un adieu au revoir au Gringe, un peu volage, un peu perdu. J’ai posé mes mots pour détruire mes démons.

Quels sont tes projets pour l’année qui vient ?

La tournée, fin 2019. J’ai 25 premières dates, on construit le show. On va avoir un spectacle très mental et très graphique à l’image d’un album. En grosses dates, il y a La cigale en Mars, la Maroquinerie (déjà complet) en février. Après, c’est l’aventure. Je vais aller à la rencontre des gens, communier avec eux dans les petites salles. Il y a toujours une part d’imprévu vers laquelle je me dirige. Le ciné, je ne le mets pas entre parenthèses, je suis ouvert à tout.

 

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