Golem, le tueur de Londres : Petit théâtre de la rue

Sorti directement en DVD (après un passage en festivals), Golem : Le tueur de Londres de Juan Carlos Medina propose une énième déclinaison du polar victorien. Mais le scénario de Jane Goldman (Kingsman), réserve quelques surprises et chausse-trappes qui sortent cette production du tout venant.

Si le monde est un théâtre et tous les hommes et femmes des acteurs, autant ne pas rater sa sortie. Si nous nous donnons en spectacle, celle-ci doit être spectaculaire et marquer les esprits. C’est plus ou moins la même rengaine qui sous-tend nombre d’histoires de meurtre portées au cinéma. Il est curieux de voir que l’imaginaire policier semble avoir toujours eu des liens plus ou moins proches avec le monde du spectacle. Déjà à l’époque victorienne, les actes de l’Éventreur de Whitechapel défrayait la chronique (à coups de meurtres particulièrement violents et de lettres anonymes), assouvissant chez le londonien moyen cette envie de sang et de peur. Un fait divers glauque transformé en feuilleton public où les meurtres s’enchaînent, ainsi que les inspecteurs chargés de l’affaire. L’aspect insoluble du mystère continue de passionner aujourd’hui et, dans l’imaginaire collectif, le Londres victorien est toujours associé à cette figure du tueur qui aurait « donné naissance au XXe siècle ». Comme le dit Dan Leno, célèbre comique du Music-Hall et personnage du film : « Here we are again ! ».

L’ombre de Jack l’Éventreur plane évidement sur ce récit. Une série de meurtres dans le quartier glauque de Limehouse qui fascine autant qu’elle effraie le public. Inspecteur brillant dont la carrière connaît un coup d’arrêt suite à des rumeurs sur sa sexualité, John Kildare se fait refiler le dossier par une étoile montante de la police qui ne veut pas entacher sa réputation. Son investigation l’amène rapidement sur la trace d’une troupe de théâtre dirigée par le truculent Dan Leno. En parallèle, une ancienne actrice de la bande, Lizzie Cree, est accusée d’avoir empoisonné son mari, un dramaturge raté. Les deux affaires sont évidement liées, car le mari assassiné est un des suspects.
Si tout le décorum victorien est présent (des costumes aux décors), Golem se démarque tout de même par quelques idées intelligentes. Premièrement, l’Éventreur n’est jamais directement cité ou évoqué. Peut-être parce que l’intrigue prend place quelques années avant. Le monstre qui terrifie la ville porte le nom de Golem, d’après la créature du folklore hébreux, mue par une volonté supérieure. Et enfin, le monde du spectacle n’est pas juste là pour faire joli mais sert le véritable propos du film.

Lizzie Cree est une fille des rues qui trouve une échappatoire dans le théâtre, Dan Leno crée des pièces autour des vices de la rue, Kildare cache son homosexualité au monde etc. Fidèle à sa tradition du polar, tous les personnages jouent un rôle ou endossent un masque devant une société victorienne particulièrement stricte et puritaine. Mais la question ici n’est pas tant de savoir qui est le Golem mais bien ce que cache cette affaire de meurtre. Car le développement de l’intrigue en tant que telle peut éventuellement décevoir les puristes. Chaque suspect est éliminé de la liste au fur et à mesure pour déboucher sur un twist qui peut sembler surfait. Notons toutefois cette idée de mise en scène maligne où, par translation, Kildare imagine chaque meurtre avec un suspect différent, avec pour seule pièce à conviction un journal anonyme écrit par le tueur. Artifice qui permet cette séquence hallucinatoire où Karl Marx en personne charcute une des victimes. Si même l’inspecteur juge cette hypothèse finalement stupide, le délire est là. Le film n’hésite pas à enfoncer des portes ouvertes pour le pur plaisir du spectateur. Cet effet de transition laisse également une ouverture pour la fin : la révélation du tueur est-elle exacte ? Ou un autre artifice monté de toute pièce pour attirer l’attention ?

Toujours est-il que nous revenons encore au même triangle que forme Dan Leno, John Cree et Lizzie. Entre attirance, amitié et rivalité, l’exploration de leur vie permet de tracer une carte des vices londoniens. Prostitution, pornographie, drogue, grand guignol… Tout en opposant deux lieux de rencontres qui ont la même fonction spectaculaire : le théâtre et le tribunal, soit la basse et la haute société. Le public veut du sang, qu’il soit vrai ou faux. Tout cela mène à ce lieux unique de la potence, désertée par un public finalement lassé de ce feuilleton. Bien que celui-ci sera finalement recyclé dans une pièce à succès.

Cette idée de représentation est au centre du script de Jane Goldman (d’après un roman de Peter Ackroyd), qui retrouve une efficacité que l’on ne lui connaissait plus depuis le premier Kingsman. Si l’enquête ne trépigne pas et enchaîne les rebondissements attendus, la scénariste laisse suffisamment d’espace pour développer d’autres thèmes qui prennent aujourd’hui une résonance forte. Derrière ce monde de faux semblants, ce sont bien les femmes qui sont sacrifiées sur l’autel de la réussite sociale des hommes. La souffrance qu’elles subissent sert de prétexte à une charité chrétienne mal placée, de thème pour une nouvelle pièce ou encore de tremplin pour une promotion inattendue. Quelles que soient leurs actions (même les plus répréhensibles), elles seront toujours oubliées ou laissées dans l’ombre, tandis que les mâles ramassent les acclamations du public ou les éloges de la presse.

Le film oublie parfois de prendre des gants, certains dialogues manquent de subtilité et Juan Carlos Medina semble par moments un peu trop sûr de ses effets (distorsion d’images et de sons lors des séquences de meurtres). Mais Golem réserve quand même quelques moments forts. Assez bavarde pour maintenir un rythme soutenu, l’histoire laisse tout de même suffisamment de vide pour respirer, pour laisser le spectateur se faire un son propre avis. Si certains points sont évoqués frontalement, d’autres restent dans le non dit ou le sous-entendus. Toujours spectaculaire dans ses représentations des assassinats, mais relativement évasif sur les sujets plus rudes (le viol, l’excision), Golem joue tout de même assez finement sur ce qu’il est possible ou non de montrer à l’écran. Entre la violence réclamée par le public et la réalité, il y a un fossé que personne ne semble vouloir franchir, et là se situe une autre piste d’interprétation.

Golem : Le tueur de Londres peut paraître un peu cheap pour un film de cinéma, mais comme sortie DVD, le film sort des sentiers battus par la richesse de ses thématiques. Avec une distribution suffisamment impliquée (Bill Nighy toujours très bon et remplaçant Alan Rickman au pied levé, Olivia Cook surprenante, Eddie Marsan méconnaissable), le film à rapidement plus d’intérêt qu’un certain nombre de films classe A. Sa description du Londres victorien comme capitale du vice n’est pas sans rappeler l’œuvre d’un certain Alan Moore. Mais là où From Hell (des frères Hughes) était trop propre dans sa description des meurtres de l’Éventreur, celui-ci à toutes les coutures qui craquent, ce qui n’est finalement pas plus mal. Plus qu’un polar victorien, Golem est un film avec un vrai sujet, chose de plus en plus rare aujourd’hui.

Golem : Le tueur de Londres – Bande-annonce :

Golem : Le tueur de Londres – Fiche Technique

Titre original : The Limehouse Golem
Titre français : Golem, le tueur de Londres
Réalisation : Juan Carlos Medina
Scénario : Jane Goldman, d’après le roman Le Golem de Londres (Dan Leno and the Limehouse Golem) de Peter Ackroyd
Direction artistique : Grant Montgomery
Décors : Frederic Evard et Nick Wilkinson
Costumes : Claire Anderson
Photographie : Simon Dennis
Montage : Justin Krish
Musique : Johan Söderqvist
Date de sortie DVD & Blu-Ray : 23 Janvier 2018

Grande-Bretagne – 2016

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Vincent B.
Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

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