Natura : Se perdre pour renaître

S’il est de coutume de penser que la beauté est intérieure, Natura nous invite à une tout autre mise en perspective : celle d’un environnement naturel à la fois hostile et sublime, qui finit par agir comme un miroir. Une traversée du massif vosgien qui tient à la fois du conte et de la survie, où une femme cherche, dans l’épaisseur de la forêt, quelque chose qui ressemble à une seconde naissance. Mickael Perret réussit à explorer ce décor dans ce qu’il a de plus brut et de plus étrange. Un premier film audacieux et ambitieux, porteur de grandes promesses.

Rares sont les œuvres autoproduites qui attestent d’une aura aussi singulière. Ces dernières années, le cinéma nous a offert quelques entreprises solitaires et démesurées — Horizon de Kevin Costner, Megalopolis de Coppola —, mastodontes engloutis sous leur propre ambition, trop lourds pour que le voyage reste supportable jusqu’au bout. Natura emprunte la même logique d’autarcie, mais dans le sens inverse : là où ces films ont plié sous leur propre poids, celui de Mickael Perret tient précisément parce qu’il ne cherche pas à tout porter. Sa promesse est simple, presque murmurée. Une aventure qui oscille entre fuite et survie. En renonçant aux sous-intrigues, à la galerie de personnages et, surtout, à tout dialogue, le film nous invite simplement à habiter un décor, à en respirer l’air et à en éprouver le silence.

Dans les Vosges, la forêt n’attend pas. Elle observe, elle absorbe, elle transforme.

Des arbres à perte de vue. Des rivières qui entretiennent l’écosystème sans bruit. Des rochers éparpillés le long de plateaux montagneux où l’homme n’a aucune emprise. Telle est la pureté de cette forêt vosgienne — hors du temps, pleine de vie, souveraine. C’est dans cet espace inhospitalier qu’apparaît une femme, enveloppée dans un grand manteau de fourrure, affrontant une nuit glaciale sous un ciel de lune.

Son passé reste dans l’ombre, son identité volontairement tue. Ces zones d’obscurité ne constituent pas des lacunes narratives, ce sont des espaces ouverts, des invitations à projeter. Car ici, rien n’est verbalisé. Tout passe par le corps, le geste, le regard. Par la présence, totale et sans filet, de Manya Muse.

Il faut s’arrêter sur elle. L’actrice ne joue pas la survie — elle la traverse. Chaque plan sur son visage raconte une négociation silencieuse avec l’environnement : la fatigue qui s’installe dans les épaules, la vigilance dans les yeux, l’imperceptible relâchement quand la forêt, un instant, consent à être douce. Perret filme moins une performance qu’une communion. On peut regretter qu’il n’appuie pas davantage sur la brutalité physique de l’épreuve — les blessures, l’épuisement restent suggérés plus qu’incarnés —, mais c’est précisément parce qu’il a fait le choix de laisser son actrice « exister » dans le paysage plutôt que d’y souffrir pour la caméra. La photographie, organique et attentive, épouse ce parti pris avec justesse.

La forêt comme personnage

Retrouver, par nécessité, une intelligence du corps que l’on croyait perdue : se nourrir, se chauffer, disparaître. Ce sont les enjeux classiques du film de survie, que Natura emprunte tout en les filtrant à travers une sensibilité résolument contemplative. On pense par moments à Gerry de Gus Van Sant — ce film-marche, film-silence, où deux hommes se perdaient dans un désert sans qu’aucune parole ne vienne combler le vide —, non pas comme modèle revendiqué, mais comme filiation naturelle : un même goût pour l’épuisement comme révélateur. Chez Perret comme chez Van Sant, c’est le mouvement dans l’espace — répété, têtu, presque rituel — qui fait récit.

La femme sans nom nous sert de guide et d’ancrage face à un paysage qui a sa propre volonté, ses propres humeurs — et qui ne se laisse pas traverser sans laisser de traces. Elle reste en mouvement perpétuel, mais sa destination demeure floue : cherche-t-elle un refuge, ou fuit-elle une menace plus hostile encore que la faune et la flore des montagnes ? Perret joue avec cette zone d’ombre pour mieux se concentrer sur les interactions entre la protagoniste et son environnement. La mise en scène cherche à l’assimiler au cerf qu’elle croise au fil du périple — animal sacré et proie potentielle à la fois, symbole d’une dualité que le film cultive en permanence. L’atmosphère visuelle — qui évoque par instants les forêts inquiètes de Twin Peaks — renforce ce sentiment que la nature ne se contente pas d’accueillir : elle observe, elle juge, elle façonne.

La bande originale de Cyriak contribue puissamment à cette atmosphère envoûtante, fonctionnant comme un personnage à part entière. Elle est parfois si présente qu’elle prend le dessus sur les sons naturels de la forêt — ces bruits environnants qui, lorsqu’ils affleurent, décuplent le naturalisme du film et renforcent l’immersion. C’est là la légère tension interne de l’œuvre : entre une nature vivante et communicative d’un côté, et une partition qui porte son propre récit de l’autre. Une tension féconde, à défaut d’être toujours résolue.

Une œuvre sensorielle accomplie

Ce que le nouveau montage, disponible en Blu-ray chez l’éditeur L’Étage du Dessous, révèle avec éclat, c’est que Natura était d’abord une question de rythme. Ramené à une heure de métrage, le film gagne en fluidité ce qu’il perd en longueur : la narration se resserre, le voyage devient plus pur, plus tendu. Surtout, les séquences parlantes qui concluaient la version originale — des flashbacks explicatifs qui trahissaient in extremis l’ambition muette de l’ensemble, comme si le film doutait de sa propre langue — ont disparu de ce montage. Une décision heureuse, cohérente et courageuse. Natura peut désormais s’assumer pleinement pour ce qu’il a toujours voulu être : une œuvre sensorielle, contemplative et silencieuse, où la photographie, la musique et la présence animale de Manya Muse entrent en symbiose avec les paysages vosgiens.

Avec seulement trois semaines de tournage dans les Vosges — territoire que Perret connaît et aime depuis son court-métrage Soleil Rouge —, le résultat final séduit par son efficacité et sa cohérence. Natura reste une œuvre modeste dans ses moyens mais ambitieuse dans ses intentions : un premier long-métrage qui rappelle que le cinéma contemplatif peut cohabiter avec l’urgence du survival, pour peu qu’on lui laisse le temps de respirer avec la forêt. Une œuvre sincère, signée d’un cinéaste autodidacte qu’on prend plaisir à suivre — et dont on attend le prochain pas avec une curiosité réelle. Un second long-métrage qui, en s’emparant du mythe d’Adam et Ève dans un cadre toujours muet, prolonge une démarche cohérente : celle d’un cinéma des origines, du corps et du silence.

Le blu-ray est également accompagné d’une affiche réversible et d’un livret où le réalisateur, Mickael Perret, se confie sur son auto-production dans un entretien exclusif.

Natura : bande-annonce

Natura : fiche technique

Réalisation et Scénario : Mickael Perret
Scénario : Mickael Perret (avec la participation d’Alexis Szwed)
Interprètes : Manya Muse, Serge Requet-Barville, Chris Zastera
Directeur de la photo : Pierre Pascalie
Musique originale : Cyriak
Assistante à la réalisation : Valentine Burnel
Monteurs : Mickael Perret, Yanis Guillard
Ingénieur du son : Benoît Frison
Costumes : Namiko Kobayashi
Productrice associée : Aline B. Ifergane
Assistant opérateur : Valentin Deluy
Effets visuels : Kevin Maynadier, Nicolas Decan
Etalonnage : Théo Lamury
Mixage : David Michriki
Photographe de plateau : Valentin Deluy
Régisseur général : Luc Péan
Création sonore : David Michriki
Producteur exécutif : Mickael Perret
Producteur : Mickael Perret
Production : Furious Films, Alpha Deer
Pays de production : France
Distribution France : Les découvertes du Saint-André-Des-Arts
Durée : 1h10 (version cinéma) / 1h (version blu-ray)
Genre : Suvival contemplatif
Date de sortie France : 19 juin 2024
Éditeur du support physique : L’étage du dessous
Date de sortie Blu-ray : 30 mars 2026

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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