Les Maudites : le cauchemar féminin

Pour son premier film de genre, Pedro Martín-Calero explore la face cachée d’un héritage qui ne se transmet que de mère en fille, ou de femme en femme. Les Maudites apparaît comme un cri de désespoir sourd, engendré par un mal invisible, insidieux, et pourtant universel. Une mise à l’épreuve en trois mouvements, qui résonne comme une ballade funèbre, à la fois intime et cauchemardesque.

Trois femmes, issues d’époques et de lieux différents, sont unies par une même malédiction : la présence silencieuse et constante d’une force invisible. Chacune tente, dans un contexte social et personnel qui lui est propre, de comprendre les origines et les intentions de cette entité harcelante. Celle-ci ne se manifeste qu’à travers des interférences technologiques : distorsions d’image, sons parasites ou anomalies numériques. Une idée brillante, qui symbolise la manière dont les violences psychologiques modernes – en particulier celles subies par les femmes – s’inscrivent dans un quotidien saturé d’objets connectés, où la surveillance devient omniprésente.

Le mal traverse ainsi l’objectif des caméras, s’infiltre dans les écrans, contamine les algorithmes. Il agit sans contact physique, mais avec une efficacité redoutable. Cette mise en scène de l’invisible, qui évoque par instants It Follows, confère au film une tension constante, où chaque plan est porteur de menace. Toutefois, là où It Follows assumait une mécanique narrative claire, Les Maudites brouille volontairement les pistes jusqu’à perdre le spectateur.

En cultivant une ambiguïté presque totale autour de la nature du mal – qui semble incarner une version diffuse du patriarcat – le film finit par frustrer. L’absence de réponse peut être un choix narratif pertinent, surtout dans le genre horrifique, mais ici elle donne parfois l’impression d’un propos inabouti, voire d’une peur de trancher. Le film esquisse une critique sociale mais la laisse en suspens, comme si l’allégorie s’effaçait derrière la forme.

Comme dans un mauvais rêve

La structure en trois volets, censée incarner une montée progressive dans l’angoisse, peine à s’équilibrer. Si le premier segment se distingue par une montée en tension maîtrisée, les deux suivants adoptent un rythme inégal, parfois désarticulé. Martín-Calero cherche à déconstruire la narration classique pour adopter celle du rêve, ou plutôt du cauchemar. C’est audacieux, mais le spectateur finit par perdre ses repères, balloté entre des séquences oniriques, des ruptures de ton et des effets de style qui manquent de liant.

Le découpage chapitré, qui aurait pu donner du souffle à l’ensemble, devient un frein à la fluidité. À cela s’ajoute une certaine redondance dans les situations : le même schéma de tension est souvent repris, avec un crescendo sonore, une apparition furtive, une panique intérieure. Ces répétitions rendent le malaise prévisible, et donc moins efficace.

Le film peine également à installer sa menace dans l’espace et le temps, contrairement à Invisible Man de Leigh Whannell, dont la tension reposait justement sur l’ancrage de l’invisible dans la matérialité du cadre. Ici, la menace reste éthérée, parfois trop abstraite, comme si le film refusait d’enraciner ses enjeux dans une réalité tangible. Cela peut s’expliquer par le parti pris onirique du cinéaste, mais cette orientation finit par affaiblir l’impact émotionnel et symbolique du récit.

Femmes sans visage, douleurs sans nom

Porté par un casting solide, le film bénéficie toutefois des excellentes performances d’Ester Expósito, Mathilde Ollivier et Malena Villa. Les actrices livrent des prestations nuancées, oscillant entre détresse contenue et rage silencieuse. Pourtant, leurs personnages manquent de développement. On les découvre en plein trauma, sans réelle exposition de leur passé, de leurs motivations ou de leur évolution psychologique. Le spectateur reste souvent en surface, là où un peu plus de densité aurait permis de créer une véritable empathie.

Pedro Martín Calero et sa co-scénariste Isabel Peña esquissent un lien thématique fort entre ces femmes : une maternité contrariée, un désir de transmission empêché, ou une forme de destin écrasé par l’héritage féminin. Ce fil invisible fonctionne, surtout dans la dernière partie du film, où les échos entre les récits commencent à apparaître. Certaines figures, prises dans la spirale de l’incrédulité sociale – ces femmes que personne ne croit, dont la parole est systématiquement mise en doute – incarnent parfaitement la violence systémique. Mais là encore, le traitement reste trop elliptique pour provoquer un véritable choc.

Quand le cauchemar devient réel

L’une des grandes forces du film réside dans sa dimension sensorielle. La mise en scène, à la fois élégante et spectrale, adopte des mouvements de caméra lents, flottants, presque hypnotiques. La photographie de Constanza Sandoval sublime cette ambiance vaporeuse, en jouant sur les contrastes entre lumière diaphane et obscurité profonde. Les décors, souvent clos, sont baignés dans une étrangeté permanente, à la fois domestique et menaçante.

Le travail sonore, quant à lui, est d’une précision chirurgicale. Chaque souffle, chaque grésillement, chaque silence devient porteur de tension. Cette richesse formelle fait du film une œuvre avant tout atmosphérique, où le malaise est plus suggéré que montré. Ce dispositif fonctionne par moments à merveille, mais il aurait gagné à s’adosser à une structure plus solide pour déployer pleinement sa charge symbolique.

Les Maudites se présente ainsi comme une allégorie féminine, voire féministe, où le surnaturel devient le miroir des réalités sociales. Il rappelle que certaines douleurs ne peuvent être dites, seulement ressenties. Qu’il existe des souffrances collectives que l’on nie, par peur ou par ignorance. Le film donne à voir cette douleur, mais parfois sans parvenir à lui donner une forme claire.

En somme, Les Maudites fascine autant qu’il désarçonne. Pedro Martín Calero signe un objet filmique audacieux, esthétiquement maîtrisé, porté par une intention sincère de parler de la souffrance féminine sous un angle symbolique et sensoriel. Mais à force de vouloir tout suggérer sans jamais expliciter, le film s’éparpille. Il reste une œuvre importante, sans doute imparfaite, mais nécessaire, car elle matérialise le cauchemar contemporain d’une génération de femmes. Des femmes qui ne peuvent survivre qu’en s’agrippant à une sororité invisible, mais essentielle.

Les Maudites – bande-annonce

Les Maudites – fiche technique

Titre original : El llanto
Réalisation : Pedro Martín-Calero
Scénario : Pedro Martín-Calero et Isabel Peña
Interprètes : Ester Expósito, Mathilde Ollivier, Malena Villa, José Luis Ferrer
Photographie : Constanza Sandoval
Montage : Victoria Lammers
Musique : Olivier Arson
Décors : Jose Tirado
Costumes : Carolina Gauna
Producteurs : Eduardo Villanueva, Nacho Lavilla, Fernanda Del Nido, Cristina Zumarraga, Pablo E. Bossi, Juan Pablo Miller, Jérôme Vidal
Sociétés de production : Tarea Fina, Noodles, Setembro Cine, Tandem Films et Caballo Films
Société de distribution : Paname Distribution
Pays de production : Espagne, Argentine, France
Durée : 1h46
Genre : Épouvante-horreur, Thriller
Date de sortie cinéma : 21 mai 2025
Date de sortie en VOD : 18 septembre 2025

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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