Natura : baptême sauvage

S’il est de coutume de penser que la beauté est intérieure, Natura nous invite à prendre de la distance par rapport à un environnement naturel, hostile et tout aussi esthétique. Il en découle une odyssée de survie fascinante à travers le massif des Vosges, où une femme en quête de rédemption s’épanouit dans le charme et les mystères de la forêt. Mickael Perret réussit à explorer ce décor dans toute sa dimension bestiale et onirique. Un premier film audacieux et ambitieux, porteur de grandes promesses !

Rares sont les œuvres autoproduites qui attestent d’une aura aussi singulière. Il n’est pas rare que l’on autoproduise ses propres œuvres, notamment des court-métrages à petit budget et surtout pour ne pas se laisser aucune contrainte créative dans la mesure du possible. Il existe cependant des exceptions parmi les longs et l’année 2024 nous a offert des exemples contraires à une échelle mégalomaniaque. Horizon : une saga américaine et Megalopolis sont les grands perdants d’une entreprise solitaire et trop exigeante pour que l’on reste captivé jusqu’au bout du voyage. La même logique s’applique à Natura, mais là où les films cités en amont ont échoué, celui de Mickael Perret se distingue par son absence de prétention, si ce n’est la promesse d’une aventure qui oscille entre fuite et survie. En se dispensant de sous-intrigues (ou presque) et d’une galerie de personnages pouvant nuire à la fluidité de la narration et surtout de dialogues, le film nous propose simplement d’investir le décor naturel vosgien en mettant l’accent sur notre sensorialité.

La marche de l’espoir

Des arbres à perte de vue, quelques rivières pour entretenir l’écosystème, des rochers éparpillés le long des plateaux montagneux où l’Homme n’a aucune emprise, telle est la pureté de cette forêt, silencieuse, hors du temps et pleine de vie. C’est alors que l’on découvre une femme qui, n’ayant qu’un gros manteau de fourrure sur elle, affronte une nuit glaciale et au clair de lune dans cet environnement inhospitalier. Si le mystère plane d’entrée de jeu sur ce personnage, il est nécessaire de passer outre les interrogations élémentaires à son sujet. Son passé et son identité importent peu et ne constituent pas véritablement d’enjeux dans cette intrigue « minimaliste ». En effet, ses pensées et ses émotions ne sont pas verbalisées. Tout passe par la gestuelle et le regard de son interprète, Manya Muse. Si on peut regretter que le cinéaste manque l’occasion d’explorer le rapport au corps de sa comédienne, dans une succession d’épreuves physiques et d’endurance, c’est tout simplement parce qu’il filme avant tout la nature sauvage.

S’éveiller aux instincts primaires pour allumer du feu, chasser, pêcher, s’abriter du vent et de la pluie sont des enjeux typiques du film de survie. Natura en emprunte quelques codes, en laissant le spectateur évoluer au crochet de la protagoniste sans nom. La femme nous sert de guide et de point d’accroche vis-à-vis du paysage-personnage, indomptable et imprévisible. Elle reste continuellement en mouvement, mais que doit-on comprendre de sa destination ? A-t-elle un point de chute en tête ou fuit-elle simplement une menace encore plus hostile que la faune et la flore des montagnes ? Le réalisateur joue sur cette zone d’ombre pour se concentrer sur ses interactions avec la forêt, au risque que sa routine soit répétitive de jour en jour. Entre symbiose et harmonie, la mise en scène cherche à l’assimiler au cerf qu’elle rencontre au cours de son périple. L’animal symbolise à la fois le caractère sacré des lieux et la proie d’éventuels chasseurs. Cela s’exprime par de nombreux plans serrés sur ses actions, même les plus anodines, afin d’appuyer sa transformation, sa purification et sa renaissance.

Il est toutefois regrettable que la musique de Cyriak prenne parfois le dessus sur une nature vivante et communicative. L’immense forêt où l’héroïne se cache regorge d’éléments qui décuplent le naturalisme du film et facilite grandement l’immersion du spectateur. Et lorsque la tension est déployée par le hors-champ et les bruits environnants, personnages et spectateurs finissent par se focaliser sur les seuls sens utiles pour anticiper une éventuelle menace. Il n’aurait pas été dénué de sens que la durée de l’œuvre soit plus conséquente, afin de mieux aborder le pan réaliste ou lyrique de l’aventure, avec une meilleure gradation de la tension. Avec seulement trois semaines de tournage, dont une précédente expérience sur le terrain avec le court-métrage Soleil Rouge, le résultat final séduit pour son efficacité.

Sur le temps plein de son escapade en plein air, soit près de 50 minutes, Mickael Perret reste cohérent avec son envie de capter une nature sauvage, indomptable et pleine de dangers. Il est tout de même assez frustrant que Natura renie toutes les qualités qu’on lui voue lorsque les scènes post-génériques tentent de justifier, avec des mots, les tenants et aboutissants d’une odyssée sensorielle. Une extension justifiée pour que cet exercice de style satisfasse les modalités des festivals qui ont eu l’occasion de le projeter. Reste que le noyau du film captive par son audace et la prestance de la comédienne principale. Une œuvre encourageante et pleine de bonne volonté de la part d’un cinéaste autodidacte que l’on prend plaisir à suivre.

Natura – Bande-annonce

Natura – Fiche technique

Réalisation et Scénario : Mickael Perret
Scénario : Mickael Perret (avec la participation d’Alexis Szwed)
Interprètes : Manya Muse, Serge Requet-Barville, Chris Zastera
Directeur de la photo : Pierre Pascalie
Musique originale : Cyriak
Assistante à la réalisation : Valentine Burnel
Monteurs : Mickael Perret, Yanis Guillard
Ingénieur du son : Benoît Frison
Costumes : Namiko Kobayashi
Productrice associée : Aline B. Ifergane
Assistant opérateur : Valentin Deluy
Effets visuels : Kevin Maynadier, Nicolas Decan
Etalonnage : Théo Lamury
Mixage : David Michriki
Photographe de plateau : Valentin Deluy
Régisseur général : Luc Péan
Création sonore : David Michriki
Producteur exécutif : Mickael Perret
Producteur : Mickael Perret
Production : Furious Films, Alpha Deer
Pays de production : France
Distribution France : Saint-André-des-Arts
Durée : 1h10
Genre : Thriller, Suvival
Date de sortie en France : 19 juin 2024 (prochainement disponible sur la plateforme de streaming Filmo)

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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