shape-of-water-festival-lumiere2017-Guillermo-Del-Toro-film

Festival Lumière 2017 : Une journée particulière entre Shape of Water, Harold Lloyd et John Wayne

Après le premier jour et la soirée d’ouverture du Festival Lumière, célébrant le cinéma comme toujours, le véritable marathon de films commence. En une journée, le festivalier se perd entre les films de patrimoine et l’actualité brûlante, entre découverte et redécouverte. Récit d’une journée banale, mais toujours particulière.

Les séances du Festival démarrent dès le matin, pour les plus réveillés. Les autres sont partis se coucher après la Soirée d’Ouverture, ou bien la Nuit consacrée à Guillermo del Toro, dont nous lançons une rétrospective. Ce dimanche matin donc, au sous-sol de l’Institut Lumière, dans la petite salle 2, deux réalisateurs sont là pour présenter le film. Le premier c’est Vincent Sorel, qui a réalisé le documentaire. Le second est Nicolas Phillibert, le cinéaste de Etre et Avoir qui avait fait grand bruit au Festival de Cannes en 2002. Il vient présenter le film de Vincent Sorel, Le Nouveau Monde, qui porte sur la reconstruction d’un cinéma art et essai de Grenoble, le Méliès. Dans sa démarche, le documentariste filme non seulement les questionnements d’une équipe dans la transition d’un lieu de cinéma vers un autre. Plus que le nouveau lieu architectural, plus que la question de la transition numérique qui se pose à cette époque en 2012, Le Nouveau Monde est également une belle mise en scène de la lumière, composant premier des films et du cinéma.

village-festival-lumiere-2017

Si le festivalier a un peu de temps, il peut se promener dans le parc de l’Institut Lumière, où sont installés de nombreux transats, déplacés au gré des humeurs et du soleil. S’il lui manque quelque chose, il peut flâner au Village du Festival, qui a poussé dans le jardin, comme chaque année. Le restaurant, le plateau de radio, mais également la boutique du festival, sont autant d’espaces où l’on peut croiser les cinéphiles, mais également plusieurs invités de marque, le plus souvent anonyme. On peut repartir avec un superbe livre de cinéma, plusieurs caisses de DVD en lien avec la programmation de l’année, ou tout simplement continuer sa collection de pin’s estampillés Lumière.

Girl Shy de Harold Lloyd

En début d’après-midi, un homme habillé tout de noir attend dans le hall de l’Institut Lumière. Il ne cesse de regarder la foule qui s’amasse devant la salle. Ce n’est pas une personnalité connue, et pourtant toute la séance va reposer sur lui et son talent. Romain Camiolo, tout droit sorti du Conservatoire de Musique de Lyon, est en effet pianiste, et c’est lui seul qui assure l’improvisation pour ce ciné-concert d’un film de Harold Lloyd, Ça t’la coupe (Girl Shy en version originale). Devant une salle pleine, parsemée d’enfants, le film muet en noir et blanc commence, et ainsi la mélodie qui l’accompagne. Harold Lloyd est l’un des grands comiques hollywoodiens du burlesque, au côté de Charlie Chaplin, Buster Keaton et autres Laurel et Hardy. Dans ce film d’une longueur raisonnable (1h20), il incarne un jeune homme très timide avec les femmes, ce qui provoque un bégaiement chez lui et le met plusieurs fois dans l’embarras. Cela permet quelques scènes imaginaires où Harold se rêve en séducteur triomphant, mais également une fantastique course finale sur différents moyens de locomotion, allant du cheval au tramway en passant par la voiture et la moto. Ainsi le film finit-il par hisser ce personnage au rang de héros, avec une volonté tellement forte qu’il parvient à ses fins. Le burlesque dans ce cas-là n’intervient plus que comme ponctuation et presque jamais comme moteur, et ce un peu à la manière dont des films d’actions modernes distillent des moments d’humour sans qu’on puisse vraiment dire que cela soit drôle. En ce sens, Ça t’la coupe est bien différent d’un Keaton, qui lui, ne parvient que peu à ses fins, ou bien sans le faire exprès. Le film a tout de même quelque cadres innovants, et permet de constater qu’à l’époque, les acteurs se mettaient en danger pour leurs cascades.

Shape of Water de Guillermo Del Toro

Outre les films de patrimoine et les restaurations, le Festival propose cette année l’avant-première du prochain film de Guillermo Del Toro. Primé à la dernière Mostra de Venise par le prestigieux Lion d’Or, c’était peu de dire que The Shape of Water était attendu. C’est donc sans surprises dans une salle bondée (et surchauffée) que les plus chanceux se sont tassés attendant le ventripotent Mexicain, épaulé pour l’occasion par le monsieur loyal du Festival, Thierry Frémaux et le compositeur, Alexandre Desplat. Quelques boutades pour détendre l’atmosphère, un brin d’émotion de la part du Mexicain qui révèle pas peu fier qu’on a affaire au premier film explorant les facettes de son « moi » adulte et un Alexandre Desplat qui n’hésite pas à rajouter qu’on a là le film qui impose Del Toro en maître du cinéma, jalonneront ainsi les quelques minutes pré-séance. Puis place au film. Niché dans un cadre qu’on dirait hérité des 60’s avec couleurs pastels, Cadillac rutilantes et subtile évocation du racisme, on se plait à suivre le quotidien d’Elise, une femme muette travaillant comme concierge dans un laboratoire où demeure prisonnière une étrange créature. Bien vite, entre celle que personne n’entend et celui que personne ne comprend, des liens vont se nouer, quitte à ce qu’Elise commence à développer un profond amour pour la créature. On se gardera d’en dire plus, tant le film du Mexicain tire sa richesse de ses zones d’ombres. Quelle est l’année ? Ou sommes-nous ? Pourquoi Elise est muette ? Autant de questions laissées sans réponses qui permettent d’alimenter le mystère et in extenso le propos, qui jongle avec une grande dextérité entre plusieurs genres pourtant très codifiés : d’abord l’espionnage, ensuite le film d’amour, puis enfin l’imaginaire du conte. Et c’est sans doute là sa force : celle d’oser le mélange (une tradition chez Del Toro) via une histoire fantasque et lyrique pour en délivrer un message somme toute intemporel et humainement beau : celui de la tolérance. Ajoutez à cela une photographie somptueuse, un score d’Alexandre Desplat harmonieux et des interprétations soignées et on comprend pourquoi le jury d’Annette Benning a cru bon de lui décerner le Lion d’Or. Car proposer un film transpirant le style de son auteur sans en occulter un message profondément rassembleur dans un monde paradoxalement en proie à la plus grande division, ça devient un acte politique. Une forme extra-artistique. Un grand film.

Cette année est également marquée par la présence de Tilda Swinton qui nous fera profiter d’une masterclass. Ainsi, quatre de ses films sont projetés, dont l’un des plus anciens Edward II de Derek Jarman. Le réalisateur est l’un des représentants de l’underground anglais, et ce n’est pas peu dire. La pièce de théâtre classique pré-shakespearienne est transposée dans un temps à priori présent, dans un décor tout à fait abstrait composé de murs nus et de sables. Si la forme perturbe, il faut reconnaître une maîtrise de ce cinéma qui en fait un film fluide et hallucinant. D’autant plus que le réalisateur glisse de manière habile son propre combat pour la reconnaissance des droits LGBT et contre le Sida, dont il souffre et qui le tuera quelques années plus tard. Colin McCabe, producteur et écrivain, qui présentait le film, décrit parfaitement le rôle de Tilda Swinton dans ce film : une véritable sorcière, fascinante et effrayante, une image qui lui colle encore à la peau. Ce n’est pas pour rien qu’elle a remporté la Coupe Volpi de l’interprétation féminine en 1991 à Venise.

Review de Shape of Water écrite par Antoine Delassus

La Rivière Rouge de Howard Hawks

Alors que certains assistent à la rencontre avec Michael Mann et à la projection de Heat en director’s cut, les autres voient et revoient des westerns classiques dont un cycle est également proposé. Ce jour-ci, L’Appât de Anthony Mann était projeté, ainsi que La Rivière Rouge de Howard Hawks. Considéré comme un classique du genre, il en reprend effectivement tous les codes, à la fois visuels et narratifs. Contrairement à Ford qui met en scène surtout les conflits avec les Indiens, Hawks dans la Rivière Rouge célèbre le combat des cow-boys, garçons vachers, dans leur entreprise folle : traverser le désert avec 9000 bovins. Menés par le tyrannique Tom Dunson (John Wayne), ils tentent à plusieurs reprises de se rebeller avec le soutien de Matthew Garth (Montgomery Clift, dont c’est le premier rôle). On a bien sûr l’un des thèmes fondateurs des États-Unis : la révolte face au père oppressif, puis l’accomplissement du fils, dont on pourrait presque dire qu’il guide son peuple vers la terre promise. On peut tout à fait parler de célébration, tant les actes eux-mêmes sont mis en valeur, alors que le spectateur d’aujourd’hui peut les trouver dérisoires. Par exemple, la traversée de la rivière à gué du troupeau. L’épisode est traité de manière quasi-biblique, à tel point que Hawks nous fait réellement participer à l’événement en plaçant sa caméra sur une des roulottes qui roule dans l’eau. Même si le film est parfois trop lisse pour se démarquer, il n’en reste un des canons et une très bonne interprétation de Wayne et Clift.

Vous l’avez compris, le Festival Lumière est riche, très riche, et les journées sont loin d’être de tout repos pour les cinéphiles chevronnés que nous sommes. Et ce n’est que le début.

Plus d'articles
Francois-Truffaut-critique-bd
« François Truffaut » : une vie en vignettes