Bodied de Joseph Kahn, YES WE KAHN

Ayant écumé les festivals dans le monde entier pendant quasiment 1 an, en témoigne sa présentation au PIFFF en 2017, le tant attendu Bodied de Joseph Kahn débarque enfin. Mais attention, ce n’est pas sur les grands écrans que nous découvrirons cette bombe, mais sur Youtube Premium, la plateforme de VOD de Google. Un geste qui n’est finalement pas anodin quand on connait le parcours de Joseph Kahn. L’occasion donc avec la sortie de son nouveau film de revenir sur un cinéaste définitivement en marge.

Même si son nom ne vous dit rien, vous avez forcément du tomber à un moment donné de votre vie sur le travail de Joseph Kahn. Né Ahn Jun-hee à Busan en Corée du Sud au début des années 70, le jeune garçon émigre avec sa famille vers les Etats-Unis et notamment le Texas à l’âge de 7 ans. L’occasion ensuite de s’essayer à des études de cinéma à New York avant de finalement les abandonner pour travailler dans un cinéma. C’est au début des années 90 que Joseph Kahn va alors commencer une carrière prolifique dans la réalisation de clips vidéos. En commençant par mettre en scène des clips pour des groupes de la scène de Houston aux styles très variés, allant du noise rock de Pain Teens au hip-hop de Geto Boys. Le jeune homme commence à prendre des galons et se retrouve au milieu des 90s à faire le clippeur pour des artistes de plus en plus reconnus comme c’est le cas pour Public Enemy, Korn ou encore Rob Zombie. Ce succès lui permet même de créer en 1999, sa propre compagnie de production à l’aide de Chris Lee, producteur à qui l’on doit notamment Jerry Maguire. Jospeh Kahn devient alors un clippeur renommé travaillant désormais pour U2, Britney Spears ou encore Muse. Comme dit précédemment, le travail de Joseph Kahn a inondé les chaînes musicales au début des années 2000 et parmi ses faits les plus notables on peut noter le très sexy Toxic de Britney Spears (annonçant à certains moments Torque) ou le délirant Without Me pour Eminem qui lui vaudra d’ailleurs son premier Grammy Awards en 2003. Un clip qui témoigne par ailleurs de cette patte Joseph Kahn et de son amour incommensurable pour la pop culture et la culture hip-hop.

Joseph Kahn finira inévitablement par croiser le chemin de Hollywood. C’est ce qui arrive en 2004. Alors que la franchise Fast and Furious débute à peine, le succès du film de Rob Cohen, force Hollywood à surfer sur la vague. Voilà pourquoi, le producteur de la franchise, Neal H. Moritz, décide de se lancer dans une variante 2 roues de son précédent succès. En résulte donc la mise en chantier de Torque, sous-titré en France La Route s’enflamme avec Joseph Kahn aux manettes. Avec un titre comme ça, pas besoin de réfléchir 2 heures pour comprendre que Torque s’avère être un véritable nanar. Le film subit un échec cuisant à la fois critique où il est proprement assassiné et public ne récoltant qu’un maigre 46 millions de dollars de recettes pour un total de 40 millions de budget. Un film qui tue dans l’œuf la carrière à Hollywood de Joseph Kahn. Torque est évidemment un mauvais film mais qui fait preuve d’une certaine générosité de la part de son metteur en scène, n’hésitant pas à aller de plus en plus loin (parfois trop) dans ses effets, comme le bon clippeur qu’il est. Dans Torque, l’introduction d’une clé dans le contact est filmé comme si l’on plantait une épée dans le cœur d’un dragon, et le duel à moto final est absolument hallucinant de mauvais goût visuel. Le tout est accompagné d’acteurs qui cabotinent (la VF est d’ailleurs succulente, empilant des accents américains ridicules) et un scénario somme toute assez risible, l’échec du film était clairement annoncé.

Joseph Kahn se tient donc longtemps éloigné des plateaux de cinéma, préférant consacré son style effréné à son premier amour, le videoclip. Le clip qui a toujours été un véritable terrain d’expérimentation, permettant aux réalisateurs de repousser toutes les limites, étant donné que la narration en est rarement le but principal. Joseph Kahn enchaîne alors à nouveau les réussites travaillant pour des stars aux empreintes visuelles très marquées comme Lady Gaga pour laquelle il signe le clip de Love Game ou encore la superstar Taylor Swift avec qui il collabore fréquemment. Mais l’envie de faire du cinéma n’a pas disparu. Sauf que vu qu’Hollywood ne veut pas de lui, Kahn décide de produire ce dont il a envie en dehors du système, et cela va donner naissance à l’une des œuvres plus folles des années 2010. 6 ans après la sortie de Torque, Joseph Kahn se lance dans le tournage de Detention, son deuxième film qu’il aura financé majoritairement avec ses propres économies. Le film est une véritable déclaration d’amour à la culture des années 90 alignant les références au travers de ses personnages, de son esthétique et même de son genre. Detention est en effet une relecture du meta-slasher, genre mis en vogue dans la deuxième moitié des années 90 avec la saga Scream et tous les films qui auront surfé sur cette vague. Mais le film n’est pas que ça, et devient très vite un gros bordel pas si désorganisé,  un véritable melting-pot de genre, de ses allures de teen movie  en passant par le surnaturel et la science-fiction en y incorporant du voyage dans le temps, Detention est véritablement délirant. De plus, l’influence clippesque de Kahn se fait ressentir à chaque moment, le cinéaste multipliant les effets tape à l’oeil allant de l’incrustation à la multiplication de cut très rapide donnant un dynamisme frénétique à l’oeuvre pouvant parfois épuiser. Detention est mieux accueilli que Torque mais reçoit cependant toujours des retours assez mitigés. Le film aura quoi qu’il en soit réussit à créer un petit culte grâce à ses passages dans divers festivals et notamment lors de la première édition du PIFFF.

Joseph Kahn devient alors une personnification du cinéaste en marge du système. L’américano-coréen poussant même le vice en réalisant un court-métrage non officiel Power Rangers avec l’aide de l’acteur James Van Der beerk. Une œuvre bien sombre qui en 14 minutes rend bien plus hommage à la série de Sentai des années 90 que l’innommable bouse sorti il y a 2 ans. Tout cela nous amène donc à 2017 et la première présentation de Bodied, troisième film de Kahn. Tout au long de sa carrière, la musique et notamment la culture hip-hop a joué un rôle prépondérant dans la vie de Joseph Kahn. Avec l’aide de son ancien acolyte Eminem à la production, Kahn se lance dans la réalisation d’un film sur le milieu des rap battle et son influence dans les minorités aux États-Unis. Un monde très peu vu au cinéma et dont la dernière incursion remonte au début des années 2000 avec 8 mile qui avait, coïncidence, Eminem en vedette. Dès les premiers instants de Bodied, Kahn nous plonge dans cet univers méconnu de la manière la plus féroce qui soit. Un sous-sol, de nombreux individus agglutinés en cercle autour de 2 hommes s’échangeant des joutes verbales particulièrement agressives nommées bars. Là encore l’héritage du vidéoclip de Kahn se fait ressentir, la première séquence est rythmée, les incrustations sur l’écran sont légion et le montage aussi percutant que les punchlines des protagonistes. Les références à la pop culture peuplent encore une fois le long-métrage en témoigne un verse où le héros aligne les punchlines en rapport avec le jeu vidéo. Le frénétisme du film va de pair avec son jeu sur le langage où les lignes de dialogues fusent comme des balles, s’amusant avec des jeux de mots ou des rimes tel de la poésie urbaine. Les sous-sols qui accueillent les battles deviennent alors de véritable ring de boxe. Bodied va suivre l’histoire du jeune Adam, blanc-bec bourgeois de Berkeley passionné par les rap battle et qui veut se lancer dans une thèses sur l’utilisation du fameux N-Word. Très vite, le jeune homme va se prendre au jeu, sous la protection de Behn Grymm, son idole, et figure respecté du milieu. Cela va cependant aller beaucoup trop loin.

En dépeignant ce monde particulièrement violent, Joseph Kahn met en avant plusieurs problématiques qui s’ancrent pleinement dans la société actuelle. Au travers des rap battles, Joseph Kahn questionne à l’heure des réseaux sociaux et notamment de Twitter et de son anonymat, le poids de certaine paroles et la discrimination qui les accompagne. Cela s’exprime à merveille au travers du personnage de Adam, qui lorsqu’il débute dans le milieu de la rap battle rechigne à « bodied » (version hardcore du terme cassé de notre cher Brice) sur les origines ethniques. Mais alors qu’il est acculé par son opposant Prospek, un rappeur d’origine coréenne, Adam envoie valser ses principes. Le jeune homme va donc s’enfoncer dans une spirale, enchaînant les propos de plus en plus limites, qu’ils soient racistes ou misogynes. L’affrontement final est d’ailleurs l’un des moments les plus violents de l’année cinéma 2018, repoussant constamment les limites de ce que l’on peut dire avec ses punchlines. De part son origine coréenne, Joseph Kahn s’identifie facilement à cette problématique du racisme et sexisme ordinaire qui a redoublé avec l’élection de Trump en 2016. Kahn a cependant l’intelligence de ne pas se poser en moralisateur et jouant à la fois avec des gros clichés du raciste au travers d’un personnage tout simplement nommé Racist mais également sur les personnages qui se la jouent woke et qui participent tout autant au problème, comme en témoigne la troupe d’ami particulièrement condescendante de Adam, dont la petite amie en est l’exemple le plus frappant. En étudiant le microcosme de la rap battle et de ses problèmes inhérents, il parle donc également du monde de manière générale. Le discours de Kahn se fait d’autant plus acéré qu’il peut se le permettre en étant en marge de Hollywood. Le réalisateur peut se faire alors particulièrement cinglant envers l’administration Trump à la fois dans son film qu’il ne lui fait pas de cadeau, mais également sur son compte Twitter où Kahn s’en donne à cœur joie et n’y allant pas avec le dos de la cuillère. Tout cette liberté est véritablement bénéfique pour Kahn, et c’est ce  qui lui permet d’accoucher d’une œuvre aussi brutale que Bodied. Une œuvre proprement galvanisante à la fois dans sa mise en scène tonitruante que dans son propos sociétal. Un véritable must-see de 2018, qui n’aura pas pu sortir au cinéma, mais qu’à cela ne tienne, profitez du mois d’essai gratuit de Youtube Premium et courez voir Bodied pour vous prendre une puissante claque dans la tronche.

Bodied – Bande Annonce

Bodied – Fiche Technique

Réalisateur : Joseph Kahn
Scénariste : Joseph Kahn et Alex Larsen
Acteurs : Calum Worthy, Jackie Long, Rory Uphold, Dumbfoundead, Walter Perez
Photographie : Matt Wise
Distributeurs : Youtube Premium
Genre : Comédie dramatique/Musical
Durée : 2h
Date de sortie : 28 novembre 2018

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.