Le Crabe-Tambour : film somme sur la vie et l’œuvre de Pierre Schoendoerffer

Le réalisateur le plus atypique du cinéma français adapte de nouveau un de ses propres livres et se replonge dans les méandres d’une histoire post-coloniale mal digérée, à laquelle lui-même a participé.

Un film historique personnel

À l’instar de La 317e section, Le Crabe-Tambour est d’abord un roman écrit par Pierre Schoendoerffer en 1976 et qui obtient le Grand prix du roman de l’Académie française. Celui-ci se base sur la vie d’un personnage réel, le lieutenant de vaisseau Pierre-Guillaume, ancien combattant d’Indochine et d’Algérie, ancien partisan OAS devenu par la suite conseiller maritime, mercenaire et grand voyageur. Dès l’année suivante, Schoendoerffer décide de l’adapter au cinéma et trouve assez vite un accord avec le cabinet du chef d’État-major de la Marine et du ministre des Armées. Le cinéaste écrit lui-même le scénario avec son beau-frère Jean-François Chauvel. Le tournage se déroule durant l’hiver 1976-1977, essentiellement en mer d’Iroise. Pour les besoins des scènes en bateau, fut d’abord utilisé le remorqueur de haute mer Centaure, puis l’escorteur d’escadre Jaureguiberry, jugé plus crédible. Le tournage est pénible, marqué par des tempêtes et la présence de glace. À son opérateur Dominique Merlin, embarqué à bord du chalutier Shamrock III, le cinéaste dira « ramène-moi la peine des hommes ».

La scène de rencontre à Mers el Kebir est quant à elle tournée sur la base d’hélicoptères de Saint Mandrier. Les autres scènes sont tournées à Terre Neuve et Saint-Pierre et Miquelon. Pierre Guillaume participe au tournage comme conseiller technique et joue une silhouette de procureur durant la scène du procès. Dans la musique du film, on peut entendre la chanson Paris jadis qui avait été chantée par Philippe Noiret et Jean-Pierre Marielle dans Les Enfants gâtés de Bertrand Tavernier. Schoendoerffer retrouve ses habituels collaborateurs : le photographe Raoul Coutard, le producteur Georges de Beauregard et l’acteur principal Jacques Perrin. Sorti en France le 9 novembre 1977, le film n’eut pas un franc succès public, enterrant toute possibilité de suite qu’envisageait Schoendoerffer étant donné que le film ne restituait que la moitié du roman. En revanche, il remporte en 1978 trois césars : meilleur acteur (Jean Rochefort), meilleur second rôle (Jacques Dufilho) et meilleure photographie. Il est depuis largement estimé et considéré comme un classique tout en demeurant relativement méconnu du grand public. Un destin assez paradoxal qui résume par ailleurs l’ensemble de la carrière de Schoendoerffer.

Le film d’un homme sur des hommes

Si Le Crabe-Tambour traite de la vie d’un personnage bien réel, Pierre Schoendoerffer intègre volontiers des éléments qui lui sont très personnels. « Ce n’est pas sa biographie, c’est la vie telle que je l’ai rêvé… » De fait, le titre du roman originel est une référence directe au surnom qu’il donnait lui-même à son jeune fils Ludovic, futur réalisateur lui aussi. Il est effectivement difficile de ne pas penser au parcours du cinéaste en voyant le film, en particulier les scènes se déroulant en Indochine.

Mais le film, à l’instar du roman, se réfère également aux autres œuvres de Schoendoerffer, en particulier à La 317e section. En effet, le héros, rebaptisé Wilsdorf, apprend la mort de son frère en Algérie, l’adjudant Wilsdorf , personnage principal du film interprété par Bruno Cremer. Une photo de l’acteur apparait d’ailleurs pour illustrer sa mort dans un journal. Il est indiqué que Wilsdorff est enterré à Niederbronn-les-Bains, près de Reichscoffen, commune où l’auteur a réellement vécu avec sa famille en 1939. L’histoire assure également un lien avec L’Adieu au roi, un autre de ses romans adapté au cinéma par John Milius. Ses personnages croisent sur leur route vers l’Indochine l’Irlandais fou devenu roi, du moins dans le roman, la scène étant absente du film. Schoendoerffer crée ainsi un véritable univers partagé réunissant tous ses personnages d’aventuriers idéalistes et solitaires dans le grand tourbillon de l’Histoire. Le film fait aussi la liaison entre les guerres d’Indochine et d’Algérie, par le biais de son personnage principal qui participe aux deux conflits, mais aussi en précédant le tournage de L’Honneur d’un capitaine, sorti cinq ans plus tard, entièrement consacré au conflit algérien : un autre portrait d’un soldat perdu solitaire et aventureux.

Le Crabe-Tambour se montre audacieux, n’hésitant pas à aborder frontalement des sujets sensibles alors très récents comme les guerres coloniales ou l’OAS. On a également une référence aux évènements de la Guerre du Vietnam menée par les Américains durant cette époque, évènements qui affectèrent aussi Schoendoerffer qui y avait des amis. Une fois de plus, on y retrouve les thèmes de prédilection du cinéaste, notamment le poids de l’Histoire et le récit de destins individuels se distinguant de la société et de ne se pliant pas aux normes. Mais aussi l’impact de la nature, en l’occurrence la mer que doivent affronter les hommes d’équipage du Jaureguiberry. Comme dans le roman, les éléments naturels sont des acteurs à part entière du récit que doivent affronter les hommes comme autant d’épreuves. La symbolique du rapport au temps historique en apparait d’autant plus forte.

Le long-métrage intègre les principales récurrences de Schoendoerffer : un rythme lent et contemplatif, une réalisation sobre et élégante, une place primordiale accordée aux dialogues. Y sont également présentes ses thématiques phares telles que la fraternité d’arme, l’importance de l’honneur et de la parole donnée, la question de l’obéissance militaire et de la rébellion. Comme toujours dans la filmographie du cinéaste, la reconstitution historique est minutieuse et colle au plus près de la réalité. Schoendoerffer va jusqu’à filmer en détail, parallèlement à l’histoire principale, les manœuvres d’un navire d’assistance des pêches. Le fiction prend ainsi des allures de documentaire, laissant s’exprimer des témoins des faits plutôt que des acteurs, sentiment il est vrai renforcé par la crédibilité des prestations de Jacques Perrin, Jean Rochefort et Claude Rich. Acteur fétiche de Schoendoerffer, Perrin y retrouve un rôle d’ancien combattant fidèle à son histoire et perdu dans le monde moderne, un rôle d’autant plus convaincant quand on sait que l’acteur fut également officier de réserve dans la marine nationale. Signalons une certaine audace du casting qui donne un rôle sobre et sérieux à Jacques Dufilho, jusque-là d’avantage connu pour ses prestations dans des comédies franchouillardes peu relevées. Surtout, on y relève la minutie apportée aux scènes maritimes, que ce soit au niveau de l’ambiance, des dialogues ou des interventions des personnages.

Il faut également relever l’absence de vraies « scènes de combat » et la dilution de la notion de guerre à travers un récit qui embrasse une époque plus large. Le film s’attarde davantage sur le portrait des hommes et leurs relations, fondées sur des rapports francs d’amitié, voire de fraternité, comme toujours chez Schoendoerffer. Ces rapports sont notamment illustrés par l’amitié d’arme entre le commandant du Jaureguiberry, interprété par Jean Rochefort, et le Crabe-Tambour. Née dans le cadre de leur service commun en Indochine, elle se prolonge après celle-ci durant le conflit algérois mais se trouve remise en question et ébranlée par les choix divergents des deux hommes face au putsch d’Alger de 1961 et à la politique de De Gaulle en Algérie. Sont ainsi abordées les thématiques de la trahison et de la rédemption, également chers à Schoendoerffer. En effet, le trajet du commandant à bord de son vaisseau vers la mer du Nord, à la recherche du Crabe-Tambour, s’apparente à la recherche de son honneur perdu des années plus tôt et à un rachat de ses fautes. Un objectif d’autant plus important pour lui que le personnage, gravement malade, n’en a plus pour longtemps et va ainsi accomplir son dernier voyage.

Globalement, le film insiste sur les relations entre les personnages, des relations faites d’estime, de compréhension et d’entraide entre hommes ayant connu les affres de la guerre, et se retrouvant dans une société en paix dans laquelle ils se sentent désorientés, voire exclus et qu’ils finissent par fuir, notamment par le voyage. Un aspect des personnages dans lequel pourrait se reconnaitre Schoendoerffer lui-même.

Un film autobiographique ?

Dans chacun de ses films, le cinéaste se reflète dans ses personnages et les situations qu’ils vivent. Le parallèle est assez évident avec son parcours personnel d’ancien combattant et caméraman militaire en Indochine, ancien marin, ancien reporter de guerre et grand voyageur. D’autres détails sont plus discrets comme le lieu d’enterrement du lieutenant Wilsdorff, ou encore le personnage du mécanicien de bord interprété par Jacques Dufhilo qui reflète les préoccupations religieuses de Schoendoerffer. De fait, le réalisateur s’identifie largement à ces anciens combattants, ces survivants déchus confronté à la nouvelle épreuve de la réinsertion. « J’étais un survivant, j’avais peur de rentrer en France, de retrouver ce mur de béton qui entoure le cinéma. » Cette impression de se trouver dans une société qu’il ne comprend pas et qui ne le comprend pas se retrouve dans tous ses films qui suivent La 317e section, sans apitoiement ou sentiment forcé, avec sobriété et élégance. De même, l’attrait pour le voyage, principalement sur mer, est le témoignage d’une expérience personnelle du cinéaste, découvertes de jeunesse de Hawai à New-York au cours desquelles il rencontre Joseph Kessel et Akira Kurosawa. Par ailleurs, c’est également par cette vie passée dans la guerre et le voyage qu’il construit sa méthode de tournage et son style : « La caméra est un soldat anonyme, elle est là où sont les soldats, au milieu d’eux. » C’est un constat que l’on peut d’ailleurs faire pour tous ses films suivants.

Le Crabe-Tambour se distingue également par son rapport au temps, très caractéristique. Le recours au flash-back est très fréquent, renvoyant évidemment aux notions de passé historique ainsi qu’aux souvenirs d’ancien combattant du personnage (donc, implicitement, de Schoendoerffer). Il faut bien sûr souligner la grande différence d’ambiance entre ces scènes, celles de flash-back étant ensoleillées et assez joyeuses, celles du présent sont grises ou pluvieuses, souvent bien plus tristes. Une fois encore, l’identification de l’auteur au personnage est totale. Du reste, on retrouve dans certaines scènes de flash-back des décalques de prise de vue de l’opérateur Schoendoerffer en 1952-54. On reconnaît également la propension du réalisateur à cadrer ses acteurs en gros plans et plans poitrines. Ainsi, tout en restituant un témoignage poignant, il n’oublie pas de développer un vrai style de cinéaste, simple et sobre. Finalement, il fait des films qui, non seulement relatent sa propre histoire, mais en plus lui ressemblent.

Bande-annonce : Le Crabe-Tambour

Fiche Technique : Le Crabe-Tambour

Réalisation : Pierre Schoendoerffer
Scénario : Jean-François Chauvel et Pierre Schoendoerffer, d’après le roman du même nom de ce dernier
Avec Jean Rochefort, Claude Rich, Aurore Clément, Jacques Dufilho, Jacques Perrin, Bernard Lajarrige, Jean Champion, François Dyrek, Odile Versois…
Production : Georges de Beauregard
Musique : Philippe Sarde
Photographie : Raoul Coutard
Cadreur : Georges Liron
Son : Raymond Adam
Montage : Nguyen Long
Assistants réalisateur : Léonard Guillain, Michel Picard (réalisateur), Marc Angelo (2e), Philippe Charigot (2e)
Conseiller technique : Pierre Dubrulle
Genre : aventures
Date de sortie : 9 novembre 1977

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom : l’ennemi de la Résistance

"La Bataille de Gaulle : J'écris ton nom" referme le diptyque consacré au général. Le film gagne en clarté par rapport à "L'Âge de fer", mais reste pris au piège de son admiration pour De Gaulle. Ses meilleurs moments restent le duel d'égos avec Roosevelt, qui veut placer la France libérée sous tutelle américaine, et l'ascension de Leclerc vers la libération de Paris.

Maspalomas : au Nord-Est d’Eden

Un accident contraint Vicente à quitter le petit paradis pour gays qu'est "Maspalomas", aux îles Canaries, pour une maison de retraite médicalisée à San Sebastián. Ce retour à la "vie d'avant" va le confronter à son passé tout en questionnant son identité. Un film riche, sensible, souvent subtil, servi par une réalisation hélas un peu trop académique mais transcendée par la composition de son acteur principal, José Ramón Soroiz. 

Des Minons et des monstres : Banana Boulevard

"Des Minions et des monstres" replonge dans le Hollywood des années folles, entre références à Chaplin, Keaton et "Chantons sous la pluie". Si Illumination livre une bonne surprise pour ce début d'été, le film peine à transformer ses idées en véritable souffle d'aventure, restant prisonnier d'un confort thématique déjà visible chez d'autres studios.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.