Les Bonnes manières de Juliana Rojas et Marco Dutra : le lycanthrope revisité

Figure emblématique du cinéma d’horreur, le loup-garou a depuis toujours été l’image de pulsions bestiales prenant l’ascendant sur l’homme et le transformant en véritable machine à tuer. Avec Les Bonnes Manières, le duo brésilien Juliana Rojas et Marco Dutra revisite le mythe du lycanthrope pour nous offrir un conte poétique sur la maternité.

Après Kleber Mendonça Filho et Aquarius, le cinéma brésilien continue à se faire une petite place dans les festivals de cinéma. En remportant le prix spécial du jury à Locarno et le prix du jury à Gérardmer, les cinéastes Juliana Rojas et Macro Dutra ont fait sensation. Il faut dire que leur nouveau bébé Les Bonnes Manières s’avère être une œuvre des plus uniques. Le film débute par une rencontre entre deux femmes. Clara cherche du travail après avoir abandonné ses études d’infirmières. Ana quant à elle, attend un bébé et se retrouve seule, reniée par sa famille, et cherche donc une nounou pour l’aider. Deux femmes laissées pour compte dans un Sao Paulo aux couleurs pastels. L’alchimie opère.

Les Bonnes Manières est divisé en deux parties. Dans un premier temps, il se concentre sur la relation entre Ana et Clara. Si cela commence comme une relation cordiale employeur/employée, elle va très vite montrer un attachement plus important. Clara prenant soin avec bienveillance d’Ana. Alors que cette dernière commence à montrer des symptômes étranges parmi lesquels le somnambulisme, la relation entre Clara et Ana évolue et devient plus charnelle. Une attirance commence à se manifester entre les deux femmes faisant fi des classes sociales. Juliana Rojas et Marco Dutra s’amusent avec la figure du loup-garou pour créer dans un premier temps une romance à la sexualité bestiale. Les cinéastes s’intéressent à cette animalité qui resurgit au travers de la passion dévorante. Si elle peut-être ponctuelle comme au moment de la conception du bébé d’Ana qui nous est raconté au travers d’une série de sublimes peintures dont le style renvoie à la très belle affiche du film, elle peut-être beaucoup plus fusionnelle comme c’est le cas entre Ana et Clara Sous des allures de mélodrame, Les Bonnes Manières va donc cultiver une certaine sauvagerie qui va éclater au travers de la relation entre les deux femmes. Le côté coloré de l’appartement d’Ana cohabite avec les marques de griffures et l’influence néfaste de la pleine lune. Malgré la mutation d’Ana, l’amour entre les deux femmes se fait de plus en plus fort. Le mélo culmine dans une scène d’accouchement dont l’horreur renvoie directement à Alien de Ridley Scott. Le loup-garou fait alors sa première apparition sous les traits d’un nouveau né aux oreilles pointues et poussant de petits hurlements étouffés.

C’est à partir de ce moment que Les Bonnes Manières va basculer. Abandonnant l’idylle passionnelle des deux femmes, pour faire un bon dans le temps de plusieurs années. Carla a alors recueilli Joël, l’enfant-loup d’Ana. Dans sa bienveillance naturelle, elle est devenue une véritable mère pour le petit. Elle prend particulièrement soin à refréner sa nature monstrueuse, en évitant de le nourrir de viande et en l’enchaînant chaque nuit de pleine lune. Après avoir traiter d’un amour dévorant, Rojas et Dutra se concentre sur un autre type d’amour tout aussi voir même beaucoup plus puissant, l’amour maternel. La bestialité prend alors une autre signification. Alors qu’elle était attractive dans la première partie, elle est ici dangereuse et fait resurgir un autre type d’instinct au sein de Clara. Un instinct de protection. L’infirmière van telle une mère loup, devenir très protectrice avec sa progéniture. D’autant plus que Clara est seule. Les réalisateurs en profitent donc pour traiter de la monoparentalité en donnant à leur film un ancrage social réel. Comme l’était le couple dans la première partie, Clara et Joël souffrent d’une certaine marginalité dû à leur condition. Mettant également en avant le point de vue de Joel, l’enfance occupe également une place centrale dans cette deuxième partie. Une enfance restreinte par la nature profonde du bambin, dont les chaînes vont se briser. Cette quête de liberté va alors pousser l’amour maternel au plus loin, après que Joel ait commis l’irréparable. Un amour qui nécessite un certain sacrifice de soi et qui ne dispose d’aucune barrière. Le mélodrame reprend forme dans une conclusion à la fois terrible et somptueuse.

Avec cette exploration de l’amour et de l’animalité, le duo brésilien donne naissance à un véritable conte moderne. Au travers de ses thématiques, et notamment comment ces dernières se manifestent dans la deuxième partie du film, mais également au niveau de sa forme. Avec son esthétique colorée, il y a un certain sens du merveilleux qui émane des images du Sao Paulo dans lequel évolue les personnages des Bonnes Manières. Cela se fait d’autant plus remarquable lorsque l’on observe l’utilisation faite par les deux cinéastes du matte painting pour offrir à la ville brésilienne une dimension envoûtante, quasi onirique. Une vision parfois enfantine qui fonctionne à merveille, comme en témoigne l’arrivée de Joël et son ami devant le gigantesque centre commercial. Il y a aussi cette utilisation si singulière de la musique, et notamment des chansons, permettant d’exprimer avec une certaine justesse les émotions des personnages et notamment de Clara. La force de ce conte réside également dans la société qu’il dépeint derrière ses allures féeriques. Allant jusqu’au bout de leur démarche artistique, Juliana Rojas et Marco Dutra ont fait de Les Bonnes Manières un véritable film protéiforme. Sachant allier à merveille le film à la dimension sociale, traitant avec acuité de la difficulté de la monoparentalité, mais également mélodrame poignant à la fin déchirante, tout en jouant avec intelligence de l’horreur, sachant surprendre et étonner même lorsque l’on se met à pousser à la chansonnette. Les Bonnes Manières est une œuvre poétique, bouleversante et envoûtante. 

Les Bonnes Manières – Bande-annonce

Les Bonnes Manières – Fiche Technique

Réalisateur : Juliana Rojas et Marco Dutra
Scénario : Juliana Rojas et Marco Dutra
Interprétation : Isabél Zuaa, Marjorie Estiano, Miguel Lobo, Cida Moreira
Photographie : Rui Poças
Montage : Caetano Gotardo
Maisons de production : Dezenove Som e Imagem, Good Fortune Films
Distribution (France) : Jour2Fête
Durée : 135 min
Genre : Fantastique, Drame
Date de sortie (France) : 21 mars 2018

Brésil, France – 2018

 

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