Cannes 2018 : Girl de Lukas Dhont, la fresque délicate d’une adolescente en transition

En lice pour la Caméra d’Or au Festival de Cannes 2018, Lukas Dhont vient présenter son premier long métrage Girl. Retraçant les difficultés et la transition d’une jeune adolescente, cette oeuvre est d’une grande délicatesse prenant un soin particulier à filmer les ressentis de son personnage.

Girl aborde le thème de la transsexualité comme il a rarement été traité. Lara étouffe dans son corps de jeune homme, elle ne veut plus attendre pour devenir une jeune femme et profiter pleinement de sa nouvelle vie. Dès le début du film, on est presque étonné de voir la relation qu’elle a avec son père. Peu habitués à voir des films où l’apaisement est de mise dans ces situations, cette douceur et cette attention font du bien car on commençait à perdre espoir que cela existe réellement au cinéma, même si les transitions sont montrées comme un combat sans aucun soutien. La compréhension dont le père fait cependant preuve apporte du baume au cœur, notamment dans la scène de la voiture où il n’est nullement dérangé si son enfant aime les filles. C’est d’autant plus touchant que les pères sont rarement présentés aussi compréhensifs mais plutôt comme un obstacle durant leur adolescence alors que la mère est généralement bienveillante. Ici, on ne connaît pas la mère et le film se base sur la relation que Lara entretient avec son père et son petit frère, plein de délicatesse. Pourtant bien entourée, cela ne suffit pourtant pas à Lara pour être heureuse.

Le film interroge le rapport avec son propre corps du début à la fin en mettant en scène un corps douloureux, aussi bien à travers la danse que grâce aux multiples plans dans le miroir. La transsexualité est rarement présentée de cette manière dans les films, on oublie souvent la réelle souffrance qu’éprouve ces personnes envers elles-mêmes et pas uniquement dans leurs relations sociales. Cet aspect est d’ailleurs peu traité dans le film mais les deux principales scènes qui y font allusion sont très bouleversantes. Lorsque Lara se retrouve les yeux fermés dans la classe en attendant que les autres filles aient ou non validé son droit de se doucher avec elles comme le professeur leur a aimablement posé la question. On sent à cet instant toute la détresse et la solitude de la jeune femme. Mais aussi lors de la soirée entre filles où Lara se retrouve coincée parmi toutes ses « amies » qui l’obligent à lui montrer son sexe de la manière la plus immonde qui existe, la scène étant presque trop difficile à regarder tant on ressent la douleur de l’adolescente et on aimerait lui venir en aide.

Girl est un brillant premier film malgré une boucle narrative assez répétitive où se produit plus ou moins toujours le même schéma d’images. La caméra suit les pieds amochés lorsqu’elle danse, métaphore de son propre corps en évolution. On vit avec Lara chaque moment important de sa journée et de son quotidien qui se répète inlassablement et difficilement jusqu’à cette scène finale, à laquelle on s’attend presque mais n’en reste pas moins dure à regarder. Cette scène rappelle celle de Black Swan où elle pousse son corps tellement loin dans l’effort, comme si elle exorcisait son autre elle. Ici, elle fait table rase de celle qu’elle était avant, ce qu’elle ne considère pas d’ailleurs comme ayant existé. La délicatesse du sujet traité fait de Girl, un premier film touchant et maîtrisé pour lequel Lukas Dhont ne démériterait pas un prix dans la compétition Un Certain Regard. A suivre.

Bande-annonce : Girl

https://www.youtube.com/watch?v=apA__J_SRNQ

Synopsis : Lara, 15 ans, rêve de devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son père, elle se lance à corps perdu dans cette quête d’absolu. Mais ce corps ne se plie pas si facilement à la discipline que lui impose Lara, car celle-ci est née garçon.

[Un Certain Regard. 71ème Festival de Cannes]

Girl, un film de Lukas Dhont
Avec Victor Polster, Arieh Worthalter, Valentijn Dhaenens…
Genre Drame
Distributeur : Diaphana
Duré : 1h 45min
Date de sortie Prochainement

Belgique – 2018

Festival

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Gwennaëlle Masle
Gwennaëlle Maslehttps://www.lemagducine.fr/
Le septième art est un rêve et une passion depuis quelques années déjà. Amoureuse des mots et du cinéma, lier les deux fait partie de mes petits plaisirs. Je rêve souvent d'être derrière la caméra pour raconter des histoires et toucher les gens mais en attendant, je l'écris et je me plais à le faire. Je suis particulièrement sensible au cinéma français ou au cinéma contemplatif dans sa généralité, ce qui compte c'est de ressentir. Les émotions guident mes passions et le cinéma ne déroge pas à la règle, bien au contraire.

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