The Deuce : récit choral dans le New-York underground des seventies en Blu-ray

The Deuce, série co-signée par David Simon et George Pelecanos, a enfin débarqué en DVD et Blu-ray. À l’occasion de la sortie vidéo du show, retour sur son récit choral au service du réel et sa plongée spectatorielle au cœur d’une représentation New-yorkaise non fantasmée.

Synopsis : L’essor de l’industrie pornographique du début des années 70 au milieu des années 80. Dans les magasins spécialisés, un autre cinéma se vend sous le manteau. Des films pornographiques un peu cheap, tournés à la chaîne, avec de minuscules moyens. Mais bientôt, tout cela va changer… Aux premières loges de cette révolution culturelle, deux frères jumeaux propriétaires de bars servant de couverture aux mafieux du coin, Vincent et Frankie Martino et Candy, prostituée en quête de liberté, visionnaire courageuse à l’écoute des évolutions de son époque.

Avant-propos : le présent article, écrit par le road warrior Benjamin Deneuféglise, est constitué d’une deuxième partie signée par le super-héroïque Guillaume Méral.

Le récit choral au service du réel B.D.

Comme à son habitude, David Simon – et ici, l’un de ses vieux partenaires, George Pelecanos – a construit The Deuce tel un récit choral. De The Wire à Treme en n’oubliant pas les brillantes mini-séries Generation Kill et Show Me a Hero, l’œuvre de Simon est tissée de toiles d’araignées. En effet, le récit choral permet aux créateurs puis aux spectateurs d’explorer un spectre large de l’objet du show : la criminalité (notamment celui organisé, des gangs et autres groupuscules obscurs) à Baltimore dans l’Amérique des années 2000 dans The Wire ; les débuts de l’invasion en Irak en 2003 dans Generation Kill ; le projet d’installation d’habitations à loyer modéré dans des quartiers dominés pas la classe moyenne blanche à Yonkers entre 1987 et 1994 dans Show Me a Hero ; et cetera. Ici, place à un nouveau contexte : début des années 70′, bienvenue dans le bloc englobé par la 42ème rue de Manhattan et son croisement avec la 7ème et 8ème avenue, surnommé The Deuce.

Dans The Deuce, Pelecanos et Simon s’intéressent au milieu de la prostitution dans le quartier et à l’institutionnalisation du cinéma pornographique. La vision qu’offre le duo de créateur est, comme dit plus haut, ouverte sans pour autant s’écarter de leur principal objet. Ainsi on suit des policiers ; un jeune barman, Vincent Martino, décidant de prendre sa vie en main tout en évitant de trop se mouiller dans les affaires de la mafia locale ; son beau-frère, Bobby Dwyer, chef de chantier qui va connaître un changement de vie radical ; le frère jumeau du jeune barman, Frankie, joueur invétéré ; une journaliste en plein reportage sur le milieu de la prostitution. Et justement, il y a les filles du trottoir, ces êtres noctambules qui arpentent le trottoir du début de soirée jusqu’à la fin de la matinée sous le regard de leurs « macs », business men sans scrupules, pourrait-on préjuger. Il y en a aussi une indépendante, Eileen « Candy » Merrell, qui va suivre avec attention et passion la démocratisation du film pornographique, et qui sait changer de voie. Il y a bien sûr les ramifications des parcours des différents sujets : des ouvriers concernés dans une arnaque du jeune barman, de son beau-frère et des mafieux ; les clients parfois violents, rarement bienveillants ; le collègue de Vincent, Paul Hendrickson, jeune gay cherchant sa place dans ce bloc new-yorkais loin d’être ouvert à l’homosexualité… La toile de Pelecanos et Simon tient d’un équilibre scénaristique qui, de façon organique (la fin radicale d’une petite révolte ; le départ d’une fille loin de New York ; la mort d’un « mac » ; l’assassinat criminel inattendu d’une prostituée), créé un cosmos bien vivant alternant ainsi de façon non systématique entre mouvements centrifuges et centripètes. Cette construction narrative complexe et rigoureuse permet de rendre compte à l’écran de la densité de la réalité, construite par la diversité des expériences, la pluralité des regards, qui ont aussi participé à construire l’Histoire – parfois en la subissant – souvent de façon anonyme.

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Destins croisés au carrefour des bouleversements des mœurs. Quand le poids du réel se fait ressentir.

Comme les précédentes séries (co-)dirigées par Simon, The Deuce met donc son récit au service du réel. Ainsi, les spectateurs désirant s’attacher à un héros seront probablement déçus. Il n’y a pas de héros dans les séries de Simon, ni de protagonistes hyper-psychologisés torturés par je-ne-sais-quel-«passionnant»-démon. Il y a des êtres qui agissent ou non, réagissent de telle ou telle manière à la tournure d’un ou de plusieurs événements, des affects parfois dévoilés, souvent cachés derrière une forme de pudeur ou de persona protectrice. Cependant, l’attachement à des personnages de par des situations ou des gestes du quotidien est bien là. Certains ont des traditions qui nous paraissent absurdes aujourd’hui, d’autres sont juste très drôles ; on pense que quelques-uns font preuve de courage, mais leurs actes peuvent être expliqués par des motivations qui n’appartiennent qu’à eux. Personne n’est parfait. The Deuce partage cette absence de manichéisme qui caractérise l’œuvre documentée et détaillée de Simon. Attention, les créateurs ne rejettent pas l’existence du bien et du mal. Ils acceptent juste de représenter le réel tel qu’il est ou a été, dans la pluralité de ses regards et expériences, et alors dans son infinité de nuances.

Ci-dessous, l’intro de la série The Deuce, premier portail à franchir vers la réalité complexe de la New-York des seventies.

Macadam à deux voies – G.M.

Décidément, il semblerait que quoi qu’il fasse, il y aura toujours une distance entre David Simon et les autres créateurs de séries télés, que ces derniers ne pourront jamais franchir, quel que soit la qualité de leur travail. Dans The Deuce, cet écart pourrait s’illustrer dans cette scène du premier épisode ou Frankie Martino, incarné par James Franco (qui joue aussi Vincent, son frère jumeau) arpente le bitume de la 42ème Rue, surnommé le Deuce par la faune qui y réside. Le personnage ne fait que marcher alors que les lumières de la ville brillent de tous leurs feux, soleil des animaux de nuit qui parcourent le même trottoir. Pas question de travestir ce moment d’indolence assumé en l’investissant d’une justification narrative. La déambulation se doit d’être un motif valant pour lui-même afin d’ouvrir les chakras de la ville à un spectateur de plus en plus connecté au pouls de l’endroit à chaque pas de Frankie Martino.

A l’instar de The Wire et Treme avant lui, le dispositif de The Deuce repose sur cette capacité à faire du spectateur un membre à part entière de l’environnement urbain à l’écran, à travers ce genre de motifs faussement innocents mais réellement déterminants quant à notre implication. Très néo-réaliste dans l’idée, cette démarche est essentielle pour comprendre l’idée que David Simon se fait de l’interaction spécifique de son médium avec le public. Dans The Deuce comme dans le reste de son œuvre, la ville en tant qu’organisme vivant et invisible s’incarne à la faveur de scènes charnières comme celles-ci, qui nous confèrent cette impression de sonder les battements du cœur de la bête citadine. Dès lors, la relation qui s’est nouée entre nous et l’œuvre se fonde sur ce sentiment d’appartenance organique à l’univers déployé. Le spectateur n’est jamais seulement spectateur chez Simon, il est partie prenante de cet écosystème dans lequel chaque personnage tient le rôle qu’il doit jouer pour faire fonctionner l’ensemble.

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The Deuce : au coeur de la New York des années 70 underground et dangereuse

Peu importe au fond que The Deuce ne soit pas la plus aboutie des séries créées par Simon. On pourra chipoter une utilisation du temps télévisuel un peu trop abrupte en ce qui concerne la trajectoire du personnage de Maggie Gyllenhaal (tout simplement exceptionnelle), ou l’évidence pas toujours immédiate de certains choix scénaristiques. Autant de réserves qui s’effacent devant l’ambition concrétisée de la série de faire REVIVRE (et non pas illustrer sur la base des fantasmes de cartes postales) ce New-York des 70’s underground et dangereux. Un univers peuplé de tapineuses opiniâtres, de macs hauts en couleurs et de flics corrompus et autres mafieux débonnaires qui essaient d’exister dans ce monde sur le point de basculer. Car si The Deuce ranime les braises d’une époque, c’est pour mieux en signifier sa fin à travers l’arrivée et la démocratisation du porno, qui s’apprête à bouleverser tant la conception du sexe que de ses usages. Quitte à sacrifier les protagonistes qui font tâche dans le nouvel organigramme social en gestation (voir le sort déchirant de Ruby « Maxicuisses », personnage « simonien » s’il en est). The Deuce illustre une nouvelle fois le poids dérisoire du libre-arbitre face à l’omnipotence démiurgique du système. La vérité sociologique de David Simon est d’abord anthropologique.

Bande-Annonce – The Deuce – saison 1

COMPLÉMENTS DE L’ÉDITION Blu-ray

/ Le point sur The Deuce / Le New York sauvage des années 1970 / Coulisse des épisodes / Commentaires audio exclusifs avec James Franco, Maggie Gyllenhaal, Michelle MacLaren, Nina Kostroff Noble, George Pelecanos et David Simon /

Une production HBO

Éditée par Warner Bros

Prix de vente conseillé :

DVD : 29,99 €

Blu-Ray : 34,99 €

Date de sortie : 14.02.18

Festival

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