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Un Monde plus grand : immersion et initiation au pays du chamanisme

J’ai eu envie de poursuivre ma découverte du cinéma mongol après avoir été enthousiasmé par L’Histoire du chameau qui pleure de Byambasuren Davaa. J’ai été attiré, presque instinctivement, par Un Monde plus grand. Ce quatrième long-métrage de la réalisatrice Fabienne Berthaud a pour premier rôle Cécile de France. Cette dernière va être aux prises avec un des aspects majeurs de la tradition mongole : le chamanisme. Elle va ainsi être invitée à une métamorphose spirituelle et elle ne sera plus du tout la même car, dépassant sa réticence initiale, elle acceptera son don précieux à développer.

Cécile de France, passionnée par le sujet qui lui est offert, incarne avec justesse, tantôt fragile, tantôt forte, Corine Sombrun. Un Monde plus grand est une adaptation, certes romanesque mais fidèle, d’un ouvrage autobiographique de cette aventurière célèbre, Mon initiation chez les chamanes, publié en 2004. Corine Sombrun n’aura de cesse de vouloir démontrer ensuite que science et transe ne sont pas incompatibles. Son livre méritait, au vu de son travail, une réédition chez Pocket en septembre 2019. Signe révélateur de leur complicité, Corine Sombrun est, selon les mots tendres de Fabienne Berthaud, «l’esprit » du film. Un esprit bienveillant. Elle est une collaboratrice appréciée : elle a été conseillère technique sur les scènes de transe et a participé au scénario.

Corine effectue un si lointain voyage pour deux raisons au départ : elle veut enregistrer des chants d’ailleurs et oublier son amour défunt. Elle choisit une des tribus les plus reculées de la Mongolie, les Tsaatans. Ils ont pour surnom attendrissant le « peuple des rennes ». Le décalage entre son confort occidental et les conditions de vie difficiles de ses hôtes est grand. Un repérage photographique a été jugé nécessaire, comme à l’accoutumée pour Fabienne Berthaud, en amont du tournage. Il a permis à la réalisatrice de se familiariser avec les us et coutumes des Tsaatans. La tribu,  dont l’accueil a été chaleureux, est tombée sous le charme des photos. Un charme qui a opéré pour favoriser un jeu naturel : ils sont ainsi très convaincants en étant simplement eux-mêmes.

Corine va faire une rencontre bouleversante avec une chamane nommée Oyun. Une rencontre dont elle ne sortira pas indemne. Je ne parle pas de blessure. Je veux parler de révélation. Elle est en proie à une transe qui la surprend ainsi que toute la tribu lors d’une cérémonie. Comment filmer les transes et les visions ? C’est une problématique complexe. Fabienne Berthaud explique ainsi sa démarche : « J’ai cherché à ce que le spectateur vive une expérience physique, qu’il ressente plutôt qu’il ne voit. Je n’ai jamais cherché à expliquer. C’est peut-être cela le monde invisible… ». Elle ajoute comme modèle, concernant le travail opéré sur l’image pour retranscrire ce qui nous dépasse, Artavazd Pelechian. C’est un réalisateur arménien, formé en ex-URSS, encensé pour sa poésie.

Notons que si les esprits sont présents dans Un Monde plus grand, il a fallu aussi demander leur permission, pour sanctuariser le lieu du tournage, avant tout clap de début. Ils ont été consultés également pour rassurer l’actrice professionnelle mongole Tserendarizav qui interprète la chamane Oyun. Fabienne Berthaud avoue avoir eu sa rationalité bousculée en Mongolie et croire à la présence de l’invisible. Corine, prédisposée au chamanisme, pense que les esprits sont simplement en sommeil sur le plan cognitif. Ils sont logés, selon elle, dans des parties non sollicitées du cerveau humain. Sa quête de vérité n’est pas isolée : de nombreux chercheurs du monde entier poursuivent le même idéal. Corine Sombrun est, d’ailleurs, en collaboration étroite avec certains.

Fiche technique et artistique – Un Monde plus grand

Réalisatrice : Fabienne Berthaud
Interprètes : Cécile de France, Narantsetseg Dash, Tserendarizav Dashnyam, Ludivine Sagnier, Arieh Worthalter
Scénario : Fabienne Berthaud, Claire Barré, Corine Sombrun (d’après son livre)
Image : Nathalie Durand
Montage : Simon Jacquet
Son : Fabrice Osinski, Paul Heymans, Thomas Gauder
Musique originale : Valentin Hadjadj
Décors : Eve Martin
Costumes : Mimi Lempicka
Casting : Richard Rousseau
Direction de production : Julie Flament
1er assistante mise en scène : Céline Bailbled
Sociétés de production : Haut et Court, Telfrance
Distribution : Haut et Court
Durée : 1h40 minutes
Genre : Biopic/Drame
Date de sortie : 30 octobre 2019

Auteur : Eric Françonnet

Note des lecteurs2 Notes
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Skyfall, de Sam Mendes

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23ème film officiel de la série James Bond (sans compter le Casino Royale parodique de 1967 et Jamais plus jamais), Skyfall, réalisé par Sam Mendes, parvient à la fois à respecter les codes de la saga et à proposer quelque chose de nouveau par son ampleur dramatique.

James Bond est mort.
Ce n’est certes pas la première fois. Dans le prologue de Bons baisers de Russie (le meilleur film de la saga?), on le voit se faire étrangler, mais ouf ! Ce n’était qu’un figurant portant un masque. Plus tard, dans On ne vit que deux fois, il est bel et bien mort et enterré… mais c’est un simulacre, histoire de lui permettre d’enquêter plus librement.
De même, dans ce formidable Skyfall, on se doute bien qu’il n’est pas vraiment mort, mais à l’issue d’une scène d’ouverture qui possède déjà toutes les qualités du film, nous le voyons, blessé, faire une interminable chute…
Au-delà de cet aspect que l’on pourrait trouver anecdotique, cette péripétie, qui va lancer l’action, est assez significative du tournant pris par la série depuis quelques temps. Le célèbre agent britannique apparaît souvent comme inutilement violent, voire vindicatif ; têtu, obstiné, ingérable ; et surtout faillible. Dans l’ouverture de Meurs un autre jour, il est arrêté et torturé par des Nord-Coréens, puis honteusement échangé contre un prisonnier d’importance.
De même, les rapports avec M, surtout depuis que le rôle du supérieur de Bond est tenu par l’excellente Judi Dench, sont beaucoup plus tendus.
Tout cela s’aggravera encore avec l’arrivée de Daniel Craig. Et Skyfall, avec cette image marquante d’un James Bond blessé tombant d’un pont ferroviaire, s’inscrit comme le point culminant de cette transformation du personnage. Et le film exploitera cette image d’un agent affaibli, dont la main tremble, d’un homme qui se remet en question. De quelqu’un qui a du mal à se remettre de sa mort.

Disons-le tout net : sur bien des points de vue, Skyfall est un des meilleurs films de la franchise. Dans la lignée du Casino Royale de Martin Campbell (et en passant sous silence Quantum of solace), le film de Sam Mendes nous présente un grand film mêlant action et drame et s’incrustant un peu plus dans la vie privée de l’agent.
Côté action, le film nous réserve principalement trois scènes très réussies, une en ouverture, l’assaut du manoir familial qui donne son titre au film, et surtout une impressionnante course-poursuite dans Londres, agrémentée d’une montée en tension formidable et qui donne lieu à des images mémorables (dont celle d’un métro, par exemple).
D’ailleurs, sur le plan des images, Skyfall est un film très riche. Sam Mendes signe là le plus esthétique des films de la saga, et nous offre quelques plans d’une beauté sidérante : depuis Shanghaï et Macao (avec un magnifique combat filmé en ombres chinoises) jusqu’à l’Ecosse, ce film est un régal visuel.
Tout cela se déroule dans un contexte très tendu, où le MI6 est le théâtre d’un renversement inattendu. M et Bond, jugé trop « vieux jeu », dépassé par les événements et inadaptés aux enjeux du monde modernes, sont sur le point d’être renversés. En cela, on peut lire un clin d’oeil pour tous ceux qui affirmaient que la série des James Bond était une relique du passé et n’avait plus de raison d’être de nos jours, que la saga était démodée et devait être abandonnée. La réussite et le succès de Skyfall a remis les choses en place.

Finalement, nous sommes dans un épisode particulier où, pour une fois, Bond se fait presque voler la vedette par… M. C’est en effet son supérieur qui est véritablement au centre de l’action. Une M forte femme lorsqu’elle doit faire face à une tentative de destitution. Une M émouvante lorsqu’elle doit rédiger la notice nécrologique de James Bond. Une M surtout transformée en mère et cible de Silva, le méchant du film, interprété par un Javier Bardem très à l’aise dans ce rôle à la lisière de la folie.
Un méchant qui, plus que jamais, n’est qu’un double de Bond lui-même. Depuis que Daniel Craig a endossé le rôle du célèbre agent, James Bond est devenu un personnage constamment tenté par la brutalité, la sauvagerie, la violence pure. Un homme toujours borderline, à la frontière de l’illégalité, qui a toutes les peines du monde à rester dans les limites fixées par ses supérieurs. Un homme animé d’un désir de justice qui peut le pousser loin.
Silva, c’est un peu ce qui adviendrait de Bond s’il décidait de ne plus respecter les limites. Un Bond passé du côté obscur. Ancien agent du MI6, ancien protégé de M, on devine, à travers les brumes qui entoureront constamment son passé, tout ce qui peut le rapprocher du célèbre espion. Le duel Bond-Silva, c’est un peu le conflit de deux frères autour de leur mère.

Mélangeant action, drame, mystère, Skyfall est non seulement un des meilleurs films de la saga, mais c’est aussi, tout simplement, un des grands films des années 2010. Sam Mendes parvient à la fois à respecter les codes et à faire un film novateur unique dans le cadre de la célèbre série. Une grande réussite.

Skyfall : bande annonce

Skyfall : fiche technique

Réalisateur : Sam Mendes
Scénario : Neal Purvis, Robert Wade, John Logan
Interprètes : Daniel Craig (James Bond), Judi Dench (M.), Javier Bardem (Silva), Ralph Fiennes (Gareth Mallory), Naomie Harris (Eve Moneypenny), Ben Whishaw (Q), Albert Finney (Kincade).
Photographie : Roger Deakins
Musique : Thoms Newman
Montage : Stuart Baird
Production : Barbara Broccoli, Michael G. Wilson
Société de production : Eon Productions, B23
Société de distribution : Columbia Pictures
Durée : 143 minutes
Date de sortie en France : 26 octobre 2012
Genre : action

Royaume Uni / Etats-Unis – 2012

Interviews exclusives de Kellan Lutz et Torrey DeVitto

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Kellan Lutz de Twilight et Torrey DeVitto des Frères Scott se retrouvent dans le court métrage Divertimento et accordent leurs violons pour une interview exclusive.

Qu’ont en commun le grand et musclé Kellan Lutz, star de la saga des Twilight, et la jeune et jolie Torrey DeVitto : une virée parisienne pour le tournage de Divertimento, nouveau court métrage du jeune réalisateur français Keyvan Sheikhalishahi.

Kellan Lutz commence sa carrière dans des séries télévisées dont l’increvable Amours Gloire et beauté (plus de 30 ans au compteur pour ce soap opéra où plusieurs acteurs et actrices américaines ont fait leurs armes) et explose à l’internationale aux côtés de Robert Pattinson et Kristen Stewart dans la saga Twilight. Ayant un peu de mal à se départir de son physique de bodybuilder et à trouver des rôles variés comme ceux de son collègue Pattinson, Kellan parvient quand même à se faire des places de choix aux côtés de Mickey Rourke dans Les Immortels de Tarsem Singh et intègre le casting de poids lourds des Expendables dans le troisième et dernier volet à ce jour de la saga initiée par Sylvester Stallone.

Si Torrey DeVitto n’a pas pu encore trouver un rôle marquant sur grand écran, à la télévision elle s’est imposée dans des séries à succès comme Les Frères Scott, Vampire diaries ou Chicago Med.

En 2019, les deux acteurs se retrouvent à Paris sous la direction du jeune Keyvan Sheikhalishahi à qui l’on doit les deux courts métrages Vesper et Nox.

Interview exclusive :

1. Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir acteur ?
Kellan : Rien en fait, c’est juste venue de manière organique. J’ai commencé à poser comme modèle au lycée, puis à la fac ça m’a mené vers des castings pour des publicités, puis des castings pour des pièces de théâtres. Je n’avais jamais envisagé une carrière d’acteur car je ne pensais pas que c’était un vrai métier ! Mais je suis tellement reconnaissant que ce métier m’ait trouvé. Ça m’emmène partout dans le monde. J’ai pu travailler avec certaines des personnes les plus talentueuses du monde et c’est très enrichissant de façon créative. En y repensant, j’ai toujours eu un petit côté joueur donc c’est plutôt logique que j’ai fini par entrer dans cette industrie.
Torrey :  Je crois vraiment que c’est en voyant Les Misérables sur Broadway quand j’avais 7 ans que l’envie de jouer est née. J’étais trop jeune pour comprendre que jouer était ce que je voulais faire, mais après avoir vu cette pièce, tout ce que je voulais était de la jouer encore et encore. Puis à 15 ans pendant une session photo, la photographe avec qui je travaillais à Miami a dit à ma mère qu’il me trouvait un peu timide devant l’objectif. Elle a suggéré à ma mère que je prenne des cours de théâtre pour m’ouvrir davantage. Sachant déjà que faire le modèle ne m’intéressait pas plus que ça, après une journée de cours de théâtre j’ai dit « Oh c’est ça que je veux faire ! »
2. Après avoir débuté dans des séries télés et eu du succès au cinéma, qu’est-ce qui vous a décidé à venir à Paris pour tourner le court métrage d’un jeune réalisateur français ?
Kellan : Je suis quelqu’un qui sait ce qu’il veut. On ne sait jamais quelles portes peuvent s’ouvrir en faisant un acte de foi. Quand Keyvan a joint mon manager, j’ai trouvé le script intéressant (je suis un joueur d’échec passionné) et ma femme n’avait jamais encore été à Paris. C’était pendant un de mes breaks et tout s’est mis en place simplement.
Torrey : J’ai vraiment aimé l’histoire. J’ai aussi réellement aimé les autres courts de Keyvan. C’est agréable de plonger dans un personnage totalement différent de celui du show pendant le break de Chicago Med. Je connaissais Kellan aussi depuis un moment et était très excitée à l’idée de jouer avec lui. En plus le tournage était à Paris ! Qui refuserait un tournage à Paris ?! C’était un choix évident pour moi.
3. Quels sont vos sentiments suite à ce tournage ?
Kellan : C’était d’enfer. On a tourné dans un château en France et j’ai adoré les différentes couches que j’ai pu montrer du personnage. Keyvan et le reste du casting étaient tellement talentueux qu’on se sentait en famille à la fin. En plus, ce tournage était spécial car ma femme avait un rôle dedans. Elle a tellement de talent et est tellement belle à l’écran que je la pousse toujours à jouer plus et je suis content qu’elle ait participé.
Torrey : Je me suis éclatée. On a tourné dans un beau château avec un environnement saisissant. J’ai adoré plonger dans les scènes et entre les prises on a eu de supers conversations et crises de rire.
4. Qu’avez-vous pensé de la façon de tourner de Keyvan ?
Kellan : Keyvan était super. Même si l’anglais est sa seconde langue, il était très clair sur ce qu’il voulait et aussi ouvert à la collaboration. Il avait une vision forte mais était très ouvert pour travailler avec ce que les acteurs trouvaient plus naturel. J’espère pouvoir retravailler avec lui un jour car il a un énorme futur devant lui.
Torrey: J’ai aimé travailler avec Keyvan. Il avait une telle passion pour l’histoire et les personnages qu’il avait écrits. Il savait précisément ce qu’il voulait. On peut sentir son amour pour ce film.
5. Avez-vous un projet rêvé ?
Kellan : Chaque projet est un rêve quand vous jouez pour gagner votre vie :-). J’adorerais avoir ma franchise à la Jason Bourne.
Torrey : Tellement ! Je pense que ce serait sympa de tourner un film d’action ou une comédie la prochaine fois. Je trouve que je pleure souvent dans mes rôles et j’aimerais alléger ça !
6. Quelle direction souhaiteriez-vous pour votre carrière ?
Kellan : J’aime ce que je fais comme métier donc tant que j’avance, je suis heureux. J’espère jouer jusqu’à mes 80 ans. J’aimerais aussi réaliser quelque chose dans le futur.
Torrey : Peu importe la direction tout me va. Je veux raconter de bonnes histoires et jouer des personnages qui me permettent de m’élever, de me satisfaire et me combler.
Propos recueillis et traduits par Olivier Pastorino.
Merci à Keyvan Sheikhalishahi, Kellan Lutz et Torrey DeVitto

Cinéma documentaire des années 2010 (2/4) : Les Etats-Unis de Frederick Wiseman

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En ce mois de novembre, la rédaction du Mag du Ciné revient sur les films marquants de la décennie 2010. Dans ce deuxième article consacré aux documentaires de la décennie, nous poursuivons notre panorama par le regard du légendaire documentariste Frederick Wiseman sur la société américaine, en revenant notamment sur « Monrovia, Indiana » (2019) et « In Jackson Heights » (2015).

Il n’aura échappé à personne que l’élection d’un président américain aussi atypique que Donald Trump constitue un des faits politiques majeurs de la décennie. La tentation est grande d’incriminer ses électeurs, trop facilement caricaturés comme des rednecks racistes et surarmés. Nuancer le tableau en décrivant la situation dans laquelle se trouvent ces citoyens, souvent paupérisés, du pays le plus riche du monde, est un premier pas vers la compréhension de cette élection improbable.

Pour ce faire, la démarche la plus salutaire est peut-être de se débarrasser de tout préjugé. Cela n’implique pas de renier ses convictions ni de s’abstenir de tenir un discours. C’est précisément une des caractéristiques du cinéma de Frederick Wiseman. Le synopsis de « Monrovia, Indiana » précise que 76% des habitants de Monrovia ont voté pour Trump. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, on n’entendra dans ce film nulle vitupération raciste, aucune manifestation de haine, de quelque nature qu’elle soit. Il est vrai qu’on n’y voit pas beaucoup de diversité non plus. Tout le monde y est blanc, et plutôt âgé. Mais ce qui est le plus déstabilisant dans ce documentaire, c’est qu’on n’y voit finalement rien que des choses d’une grande banalité. Wiseman filme un élevage de porcs et les différentes étapes de l’agriculture céréalière intensive pratiquée dans la région. Sa caméra suit également, pêle-mêle, des vieux qui discutent au café du coin, la confection de pizzas peu ragoûtantes, un supermarché comme il en existe des milliers dans le pays, des francs-maçons, l’antenne locale du Lions Club, des gens allant chez le coiffeur, chez le vétérinaire, au liquor store, à l’armurerie, à la foire, aux réunions municipales, à l’église, pour un mariage ou un enterrement. Rien de scandaleux (hormis la passion pour les armes, mais est-ce propre à cette Amérique-là ?) mais rien de très intéressant non plus. Est-ce justement la raison pour laquelle les élites (démocrates) se sont détournées de ces régions, de cette population et de cet électorat ?

Trois ans plus tôt, Wiseman avait réalisé « In Jackson Heights », consacré à un quartier cosmopolite, et pauvre, de New York. La population y est historiquement latino, et le quartier est connu pour son importante communauté LGBT. A priori, peu de choses en commun entre cette population urbaine et diversifiée et celle, rurale, blanche et conservatrice, de l’Indiana. Le dispositif immuable de Wiseman (pas de commentaires, pas d’interviews, la priorité aux séquences longues) donne pourtant à voir la banalité de l’existence des uns et des autres, leurs moments de solidarité, leurs conflits, leurs moments de ridicule aussi. Les deux films ne jugent personne, ne vantent les mérites ni des uns ni des autres, mais ils laissent à deviner les dispositifs qui mènent à l’exclusion : si ces populations ont quelque chose en commun, c’est bien de ne pas faire partie des gagnants de la mondialisation capitaliste.

On peut également mettre en rapport « Monrovia, Indiana » avec « Public Housing », réalisé en 1997 dans un quartier pauvre et noir de Chicago : les causes de l’exclusion ne sont évidemment pas, loin s’en faut, toutes les mêmes, mais il existe des points communs, comme l’absence de l’Etat, un manque de diversité subi dans un premier temps, puis revendiqué par la force des choses. L’Amérique protectionniste de Trump, cela serait peut-être ça : l’expression au niveau national de différents communautarismes locaux, blancs et conservateurs, conséquence de la disparition des services publics et de l’expansion du néo-libéralisme à l’échelle mondiale. Si les habitants de Monrovia se gardent bien d’éviter, devant la caméra de Wiseman, les pièges dans lesquels les spectateurs progressistes aimeraient les voir se précipiter, on peut bien sûr douter du fond de leur pensée. Mais plutôt que de les pointer du doigt, de les disqualifier de toute légitimité politique, plutôt que de donner des réponses bien commodes à des problèmes complexes, Wiseman se demande qui sont ces gens et permet à ceux qui ignorent leur vie et les méprisent d’élaborer eux-mêmes une ébauche de réponse.

Wiseman est un des plus grands cinéastes américains en activité, et « américain » ne renvoie pas seulement ici à sa nationalité : il renvoie à la capacité du réalisateur à sonder toutes les composantes d’une nation, même les plus opposées (voir aussi, pour s’en tenir à cette décennie, « Ex Libris » (2017), sur le réseau de bibliothèques municipales de New York, et « At Berkeley » (2013), plongée de quatre heures dans la célèbre université californienne). Son œuvre, prise dans son ensemble, fait synthèse. En ce sens, la valeur démocratique de son cinéma est assurément une de ses caractéristiques les plus précieuses.

Les années 2010 : la science-fiction, renouveau ou recommencement ?

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Les années 2010, nouvel âge d’or pour la science-fiction ? Le nombre impressionnant et la relative diversité des films du genre, sortis ces dix dernières années pour le meilleur comme pour le pire, permet de l’envisager. Une période marquée par un essor fulgurant des blockbusters, une reprise assumée d’anciennes franchises et quelques, mais très intéressantes, propositions d’auteur originales ou avant-gardistes. Alors que les grosses productions reprennent, recyclent, des cinéastes novateurs osent et créent. Un double mouvement concomitant qui fait aujourd’hui de la science-fiction un genre hybride, souvent balisé, parfois inventif, entre renouveau et recommencement. 

L’adaptation des sagas adolescentes

Après le vide laissé par la fin des Harry Potter et des Twilight, les années 2010 ont poursuivi la production de films de science-fiction dédiés aux adolescents. En puisant dans le solide terreau de la littérature de jeunesse, ils ont adapté pas moins de quatre sagas connues en dix ans. Un moyen efficace et affiché pour chercher le public parmi les nombreux lecteurs. Pourtant, les gains obtenus n’ont pas toujours été à la hauteur des attentes et des investissements. Les objectifs purement mercantiles des productions, traduits notamment dans la politique du « découpage » factice des opus, ainsi que la baisse d’intérêt des spectateurs, ont en effet provoqué de belles chutes d’entrées en salles. Petit retour sur cette décennie des franchises ados.

Le bal s’est ouvert avec un certain panache en 2012 avec la sortie de Hunger Games. Une adaptation fidèle qui a le mérite de ne pas être inintéressante dans son approche politique. Le premier volet dénonce l’organisation d’un système, le deuxième sa violence, le troisième sa propagande et le quatrième des opportunistes guettant sa chute. Même si on regrette la division en deux, pas très heureuse, du dernier livre Hunger Games : la révolte, les films parviennent à mêler action et dénonciation, avec comme figure de proue une héroïne forte, bornée, modèle de courage et de combativité. Entre 2012 et 2015, Hunger Games a connu un bon succès et reste certainement la saga ado la plus aboutie de la décennie.

A partir de 2014, deux nouvelles adaptations apparaissent à l’écran : Divergente et Le Labyrinthe. Deux séries qui ont connu une fin plus que mitigée. Malgré deux premiers films divertissants et plutôt réussis, les deux sagas se sont enlisées à leurs troisièmes opus. Perte d’entrées et mauvaise presse pour le Labyrinthe : remède mortel (2018) tout comme pour Divergente : au-delà du mur (2016). Pire, la saga Divergente restera inachevée, faute de nouveau à un découpage de son dernier livre en deux films, dont le second ne sera jamais tourné. Les deux univers post-apocalyptiques de Divergente et du Labyrinthe présentaient tout de même quelques attraits à travers respectivement la répression de la différence et la mythologie. Leurs personnages et leurs récits n’ont toutefois pas été suffisamment à la hauteur pour conserver le public.

Enfin en 2018, Darkest Minds : rebellion entame la transposition à l’écran de la série Les Insoumis d’Alexandra Bracken. Les enfants ne sont plus classés en cinq factions selon leurs aptitudes, comme dans Divergente, mais en cinq couleurs en fonction des pouvoirs qu’ils ont obtenus après leur contamination par un virus inconnu. L’avenir de cette nouvelle série se dessinera lors de la prochaine décennie.

Le retour aux sources des franchises

Les années 2010 restent avant tout celles des franchises, reprises, recommencées, continuées de toutes les façons possibles, avec plus ou moins d’intelligence, mais relativement peu d’inventivité. Il est assez frappant de remarquer que toutes les sagas cinématographiques d’anthologie ont été retouchées et utilisées comme une vraie poudre à canon, ou aux yeux, au cours de cette décennie. Entre autres La planète des singes, Men in Black, Alien, Predator, Star Trek, X-men, Jurassic Park, Mad Max, Terminator et bien sûr… Star Wars.

Cette volonté affichée de renouer avec ce qu’on pourrait appeler « le répertoire classique » de la science-fiction a suscité tantôt engouement tantôt déception. Car le public n’est pas dupe. Si personne ne peut résister à l’envie de voir un nouveau Star Wars, Mad Max ou Star Trek, il faut évidemment que le film soit réussi, qu’il reste dans l’univers de la saga tout en proposant autre chose. Et c’est bien là que le bât blesse. Avec ce type de blockbusters, la science-fiction est devenu un genre cyclique, le cinéma un éternel recommencement, une tête de serpent qui se mord la queue. Le constat est le même pour les remakes, tels Total recall : mémoires programmées (2012), Godzilla (2014), Ghost in the Shell (2017). Une telle politique connait ses limites, avec ses échecs et ses réussites.

Parmi les succès, et malgré les partis pris controversés du Dernier Jedi, Star Wars, dont on attend prochainement le neuvième épisode, reste en figure de proue.  X-Men, après un très bon X-men : First class en 2011, a progressivement perdu sa vitesse, jusqu’à son X-men : Dark Phoenix plutôt décevant. Star Trek a également su proposer un intéressant et sombre Star Trek : Into Darkness en 2013 avant un moins convaincant Star Trek : sans limite en 2016. Jurassic World a repris avec un certain panache le monde de Jurassic Park, en particulier grâce à la réalisation d’un Antonio Bayona inspiré sur Jurassic World : Fallen Kingdom. Mentionnons aussi l’intéressante trilogie de La planète des singes sortie entre 2011 et 2017, dotée d’un récit intelligent et sublimée par la technique de la motion capture. Et enfin, impossible d’oublier l’incroyable Mad Max : Fury Road (2015) aux courses poursuites désertiques phénoménales.

Au sein des déceptions, difficile de ne pas évoquer la quasi tragédie de la saga Alien. En 2012, Ridley Scott soumet au public le début d’un nouveau récit portant sur les origines d’Alien, Prometheus. Un film d’horreur qui porte une réflexion sur la création et la civilisation humaine. Le projet, pourtant original, n’a malheureusement pas trouvé l’adhésion des spectateurs. Faute de profit commercial, le réalisateur a été contraint de revenir en 2017, avec Alien : Covenant, à une œuvre plus balisée dont les thèmes du double et du rapport créateur/créature sont moins aboutis. Une grosse déception malgré la bonne performance de Michael Fassbender.

Au summum des suites ou de reprises ratées de franchises, il faut citer Men in Black, dont le troisième volet comme le dernier Men in Black international n’ont absolument rien de neuf à nous mettre sous la dent. Même constat pour Terminator, qu’il s’agisse de Terminator Genesys (2015) ou de Terminator : Dark Fate (2019).

La diversité des blockbusters hollywoodiens

En dehors des franchises, les blockbusters de science-fiction se sont démultipliés dans la dernière décennie. Bons ou mauvais, ils explorent et combinent le genre avec un traitement horrifique (Life, origine inconnue, 2017), romantique (Upside Down, 2013 ; Passengers, 2016), ou privilégient l’action (Edge of tomorrow, 2014 ; Seven Sisters, 2017 ; Gemini Man, 2019). Ils continuent d’adapter des livres, des bande-dessinées et des mangas connus de la littérature (Valérian, 2017 ; Mortal engines, 2018 ; Alita, Battle angel, 2019). Même Disney s’est essayé au film de science-fiction (A la poursuite de demain, 2015).

Parmi les blockbusters des années 2010 méritant le coup d’œil (ceux portant une empreinte d’auteur seront cités avec ci-dessous dans la science-fiction d’auteur), retenons Edge of Tomorrow (2014), Seul sur Mars (2014) et Alita, Battle Angel (2019). Cette décennie a également été bien chargée en nanars, ratés et déceptions divers et variés, notamment Cowboys et envahisseurs (2011), Source code (2011), After Earth (2013), La stratégie Ender (2014), Lucy (2014), Transcendance (2014), Jupiter : le destin de l’univers (2015), Independance day : resurgence (2016), Kin : le commencement (2018), Pacific rim : uprinsing (2018).

Toutefois certains blockbusters, lorsqu’ils sont réalisés par un cinéaste talentueux, inventif ou visionnaire, acquièrent une dimension supplémentaire en devenant de véritables propositions de cinéma.

Le renouveau de la science-fiction d’auteur

Les grands réalisateurs sont loin d’avoir délaissés la science-fiction lors des années 2010. Les habitués ou spécialistes du genre  ont marqué la décennie par de très bons films. Steven Spielberg a signé un excellent Ready Player one (2018), J.J. Abrams un envoûtant et nostalgique Super 8 (2011), Guillermo del Toro un étonnant Pacific Rim (2013), les Wachowski un superbe et philosophique Cloud Atlas (2013).

Des cinéastes renommés ont d’ailleurs fait leurs premiers pas dans le monde de la science-fiction, tels Jeff Nichols avec Midnight special (2016), Lars von Trier avec Melancholia (2011), Bong Joon-ho avec Snowpiercer (2013), James Gray avec Ad Astra (2019). Sans oublier évidemment Christopher Nolan avec Inception (2010) et Interstellar (2014), puis Denis Villeneuve avec Premier contact (2016) et Blade Runner 2049 (2018).

Les années 2010 ont ainsi été marquées par l’appropriation de la science-fiction par de célèbres réalisateurs qui ont réussi à imposer leur marque, à faire du genre autre chose que des franchises et des récits déjà vus. Elles se caractérisent par un recentrage sur l’intériorité, la psychologie des protagonistes. Chez Nolan, Villeneuve ou Gray, sortir du monde connu permet aux personnages de partir en quête d’eux-mêmes et d’accéder à une forme de réconciliation ou de rédemption. La science-fiction reste aussi, encore et toujours, l’occasion de dénoncer des fractures sociales, l’isolement des marginaux relégués à une partie d’une cité (Ready Player one, Mortal engines), voire d’un train (Snowpiercer). Si la science-fiction est devenue plus intimiste, elle n’en néglige pas pour autant les problématiques de nos sociétés modernes.

Aussi, la science-fiction s’apparente désormais à un genre incontournable, presque une étape obligatoire dans la filmographie de tout bon réalisateur. La France semble d’ailleurs avoir pris conscience de ce mouvement en produisant davantage de films de science-fiction ces dernières années, comme Lucy (2014), Valérian (2017), Dans la brume (2018), ou en coproduction, Zero Theorem (2013), High Life (2018).

D’autres cinéastes se sont fait connaître lors de cette décennie, en particulier Neill Blomkamp grâce à son Elysium (2013) et son Chappie (2015), ou encore Alex Garland avec Ex Machina (2014) et Annihilation (2018). Deux réalisateurs prometteurs dont on peut espérer de prochains films passionnants.

Au cours des années 2010, des propositions uniques et ambitieuses ont également vu le jour. Citons notamment l’étonnant Oblivion (2013), le labyrinthique Looper (2014), le magnétique et mystérieux Under the Skin (2014), l’émouvant Her (2014), le prenant 10, Cloverfield Lane (2016), ou encore, le récent Captive state (2019). Des films fascinants, invitant à la réflexion, susceptibles d’accorder à la science-fiction un avenir renouvelé à l’ère des blockbusters standardisés. Car si la décennie 2010 reste celle de la renaissance des franchises, elle deviendra peut-être aussi celle de la naissance de films plus indépendants, qui pourront très bien tirer leur épingle du jeu.

 

AFF 2019 : corps et identités volés au coeur de la peur dans les sixties

À l’occasion de l’Arras Film Festival 2019, les spectateurs pouvaient (re)découvrir des classiques de l’effroi au cinéma avec la rétrospective intitulée « la peur dans les sixties ». Retour sur cet effroi commun porté sur le vol du corps et donc de l’identité.

L’effroi dans le cinéma des années 60

L’Arras Film Festival fut l’occasion de (re)découvrir Le Voyeur, Psychose, Les Yeux sans visages et bien d’autres géants de l’effroi cinématographique grâce à la rétrospective consacrée à la « peur dans les sixties ».

Les spectateurs ont pu ainsi recroiser sur grand écran quelques figures conséquentes de l’histoire du cinéma : un fils qui n’a jamais permis à sa mère de le quitter au point de s’approprier sa gestuelle, ses vêtements, sa voix, et d’une façon plus que morbide, son corps dans Psychose ; un technicien de cinéma désirant ardemment être réalisateur, et surtout un Voyeur cherchant à capturer filmiquement les images de visages envahis par la peur au point de provoquer l’effroi chez ses victimes ; des médecins volant la peau de femmes lumineuses et innocentes pour rendre à leur parent proche leur beauté perdue dans Les yeux sans visages et son remake L’Horrible Docteur Orlof(f) ; ou encore un comte d’une contrée lointaine ayant besoin de sang frais pour revenir à la vie et étant obsédé par la capture physico-psychologique d’une jeune femme ayant réussi à échapper à son intégration dans la horde de servantes sexy de l’envoûtant Dracula, Prince des Ténèbres.

Préparez-vous à mettre à l’épreuve vos esprit, cœur et estomac avec le formidable Les Yeux sans visage et sa scène d’opération terrifiante dont l’horreur se trouve décuplée par l’accomplissement sérieusement méticuleux de cette chirurgie infernale.

Ces rapides descriptions révèlent un caractère commun, essentiel à cette « peur dans les sixties » : le vol du corps. En effet, même si les personnages ont des buts souvent différents, on peut remarquer que tous volent le corps de femmes, que ce soit leur peau, leur sentiment, leur esprit, leur souvenir. Tous ces personnages sont aussi des individus qui cherchent à reprendre le contrôle sur eux-mêmes en dominant le destin des femmes qui, pour certaines, réussiront à leur échapper, mettant alors en exergue les frustrations de ces figures d’épouvante habitées par des désirs morbides et/ou souffrant de troubles psychologiques. L’effroi est d’autant plus fort pour les films sans dimension fantastique et relief explicitement érotico-guignolesque tels que – respectivement – Dracula et le Docteur Orlof(f), puisque le spectateur se retrouve face à des monstres d’hommes, dont les visages, sinon les actes, ont depuis longtemps marqué à jamais nos regards, hantant alors nos esprits et cauchemars.

« LA PEUR DANS LES SIXTIES » : Films de la rétrospective  

Les Yeux sans visage (Georges Franju, FRA, 1960) ; Le Voyeur (Peeping Tom, Michael Powell, GB, 1961) ; Psychose (Psycho, Alfred Hitchcock, USA, 1960) ; L’Horrible Docteur Orlof(f) (Gritos en la Noche, Jess Franco, ESP, 1964) ; 6 Femmes pour l’assassin (Sei donne per l’assassino, Mario Bava, ITA, 1964) ; Meurtre par procuration (Nightmare, Freddie Francis, GB, 1964) ; Répulsion (Roman Polanski, GB, 1965) ; Dracula – Prince des Ténèbres (Dracula Prince of Darkness, Terence Fisher, GB, 1966).

Ci-dessous, la bande-annonce du génial Le Voyeur.

Cinéma documentaire des années 2010 (1/4) : crise migratoire et visions humanistes

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En ce mois de novembre, la rédaction du Mag du Ciné revient sur les films marquants de la décennie 2010. Nous entamons ici une série de quatre articles consacrés à quelques documentaires majeurs de la décennie, mettant en avant les grands enjeux de ces dix dernières années. Panorama partiel, non exhaustif, et exigeant, que nous débutons par la question brûlante de la crise migratoire aux portes de l’Europe. Face à l’impuissance voire à la franche mauvaise volonté des dirigeants européens, des documentaristes ont livré des œuvres humanistes qui nous invitent à prendre conscience de cette tragédie. Retour sur quelques uns d’entre eux.

Près de 20 000 morts et disparus aux frontières de l’Europe, principalement noyés dans les eaux de la Méditerranée, depuis le début de la décennie. Des hommes, des femmes, des enfants. Des Africains, des Syriens, des Afghans. La prise de conscience de cette tragédie, dans nos sociétés occidentales, se fait difficilement. Une certaine forme de racisme, revendiquée par certains, inconsciente chez d’autres, selon une logique « loin des yeux, loin du cœur », est une explication. Mais cette cause est renforcée par une part d’abstraction, due au contexte maritime de ces disparitions (le désert saharien a à peu près le même effet). Quoiqu’il en soit, de nombreux documentaires ont été consacrés au sujet, pour tenter d’ouvrir les yeux des « spectateurs » européens.

Le cinéaste italo-américain Gianfranco Rosi, réalisateur en 2008 de l’excellent « Below Sea Level » sur des individus vivant en marge de la société dans le désert californien, ainsi que du très dérangeant « El Sicario » en 2011 sur un ancien tueur des cartels mexicains, est venu planter sa caméra dans un des territoires les plus tristement connus de son pays d’origine : l’île de Lampedusa. Dans « Fuocoammare » (2016), il filme séparément les migrants secourus en pleine mer et les habitants de l’île, montrant ainsi deux mondes qui se touchent sans jamais se rencontrer. Du côté des habitants, Rosi fait le pari risqué de la docufiction, en suivant notamment un jeune garçon d’une dizaine d’années vivant la vie qui est celle d’un jeune de son âge sur ce confettis aride perdu entre la Sicile et la Tunisie. Ces scènes, entrelacées à celles concernant les réfugiés, occasionnent un contraste frappant, mais aussi un lien inattendu : il s’agit d’une île de marins, et le secours aux naufragés fait partie de leur ADN. Côté réfugiés, les images sont parfois extrêmement dures à regarder : ces corps inertes qu’on transborde de leur canot de fortune au bateau des secours sont-ils ceux de personnes décédées, ou « simplement » déshydratées ? Les mots interpellent tout autant que les images, comme le prouvent ceux du médecin de l’île, Pietro Bartólo, lorsqu’il évoque son action auprès de celles et ceux qui posent le pied à Lampedusa. Bartólo a depuis quitté son poste pour rejoindre les bancs du Parlement Européen, sous l’étiquette du Parti Démocrate italien. Une Europe qui l’a laissé bien seul dans sa tâche…

De leur côté, « L’Escale », de Kaveh Bakhtiari (2013) et « La Mécanique des Flux », de Nathalie Loubeyre (2016) ont plus particulièrement insisté sur la vie des réfugiés, une fois arrivés en Europe. Le premier, réalisé par Suisse d’origine iranienne, se déroule entièrement en Grèce, où il retrouve des Iraniens, dont un cousin, qui cherchent à poursuivre leur périple vers des pays plus porteurs d’avenir. Vivant avec eux pendant plus d’un an dans un appartement en sous-sol, il récolte le témoignage de leur départ d’Iran, leur traversée de la Turquie, leur vie en Grèce, leurs plans pour monter dans un bateau pour l’Italie, dans un camion pour la Bulgarie ou pour obtenir l’asile en Grèce. Surtout, il montre leur vie, faite d’entraide et de tensions, inévitables. Le second film fait parfois écho au premier, notamment en Grèce, lorsque Loubeyre filme des jeunes, majoritairement afghans, sur le toit d’un immeuble squatté. Elle propose également un point de vue plus large, en donnant par exemple à voir le travail de policiers croates, chargés de surveiller les frontières de l’Union, désormais élargie à leur pays : ou comment confier le sale boulot aux petits nouveaux…

Ces deux films, tout comme « Fuocoammare » lorsque Rosi filme une coupe du monde improvisée de football, dans un centre d’accueil de Lampedusa, donnent surtout à voir des êtres humains, et c’est ce qui est le plus précieux dans ces films. Qu’on compte les morts ou le nombre de migrants arrivés dans tel ou tel pays, on ne parle qu’en chiffres. Lorsque ceux-ci tombent dans de mauvaises mains, ils ne font que dénier un peu plus l’humanité de ces personnes, dont il ne fait aucun doute qu’ils ont tous de bonnes raisons de quitter leur pays, qu’il s’agisse d’une guerre ou d’une situation économique intenable. Les témoignages récoltés par ces trois cinéastes le prouvent. Ces films redonnent à voir les rêves et les souffrances de ces réfugiés, ce qui fait d’eux des êtres humains, et pas juste des statistiques.

D’autres films pourraient être cités ici, provenant directement des pays d’émigration. La liste serait longue, mais citons au moins « Eau Argentée » (2014) de Oussama Mohammad et Wiam Simav Bedirxan, sur la guerre en Syrie, et composé de vidéos trouvées sur Internet. Les situations diffèrent entre chaque pays d’émigration, et chaque histoire est unique. Face à cette multiplicité de situations, il est également utile de se demander où est passée notre humanité, notre capacité à accueillir ceux qui sont contraints de quitter leur pays. C’est ce qu’a fait Nanni Moretti en renouant avec le documentaire dans « Santiago, Italia » (2019). Le film retrace l’historie de ces Chiliens, soutiens d’Allende, cachés dans l’ambassade d’Italie après le coup d’État de Pinochet en 1973, puis expatriés en Italie. Moretti n’a jamais fait un mystère de ses opinions politiques, et il est évident qu’en plus de mettre en lumière une histoire oubliée, ce documentaire est l’occasion pour lui de pointer du doigt son pays, prêt à se jeter dans les bras d’un Matteo Salvini qui, c’est un euphémisme, tourne totalement le dos à la tradition de solidarité qu’évoque Morretti. Le constat est amer, c’est celui d’un homme qui craint de voir son pays renouer avec les heures les plus sombres de son histoire. Mais il y a aussi une part d’espoir : l’homme n’est pas intrinsèquement mauvais, et la parole de ces Chiliens, revenus pour la plupart dans leur pays, s’exprimant souvent dans un italien impeccable et témoignant leur gratitude pour leur seconde patrie, est là pour le rappeler.

Sugar man : A ghost story

En 2012, le réalisateur suédois Malik Bendjelloull réalise avec peu de moyens et un logiciel de montage basique ce qui va être un des documentaires les plus marquants de la décennie : Searching for Sugar Man.

De l’anonymat au mythe

L’histoire que raconte ce film est à la fois simple et incroyable : Sixto Rodriguez, un chanteur américain totalement inconnu aux États-Unis connaît un succès populaire en Afrique du Sud dans les années d’Apartheid. Son disque Cold Facts sorti incognito en 1960 se vend sous le manteau au point que le chanteur devient une sorte de mythe. Car en dehors de cette notoriété locale, Sixto Rodriguez a totalement disparu des radars. Qui est ce Bob Dylan oublié du star system ? Qu’est-il devenu ? C’est à cette enquête captivante que va s’employer le réalisateur.

Documentaire génial ou documenteur partiel ?

Du point de vue de la narration, le film est malin ou manipulateur selon qu’on lui porte un regard bienveillant ou suspicieux. De fait, Searching for Sugar Man est une sorte de puzzle qui associerait de façon quelque peu forcée les pièces de deux jeux différents. Des images d’archives – extraits de journaux, bouts de films amateurs datant des années 90 viennent alimenter l’enquête de terrain que Bendjelloul mène deux ans durant de 2010 à 2012, au Cap puis à Détroit, la ville d’origine du chanteur. Il en résulte un montage chronologique complexe qui passe d’une période à une autre tout en en éclipsant certaines. Le film entretient ainsi habilement le suspense quant à l’existence réelle ou non du chanteur. Mais c’est aussi cette approche partielle que d’aucuns lui reprocheront, le fait d’avoir quelque peu tordu le cou à la temporalité des faits pour mieux servir son propos.

Destins croisés

Il n’empêche que, si le conte est joli, c’est d’abord parce que la vie réelle de Sixto Rodriguez est complètement romanesque. Un véritable héros à la Flaubert que le destin n’a semble-t-il pas voulu gâter, du moins dans la première partie de sa vie. Mais comme ces héros romantiques du temps passé, Sixto Rodriguez, lorsqu’il apparaît enfin dans le champ du film, s’avère être un personnage atemporel que les considérations modernes – la reconnaissance, l’argent, la notoriété, ne semblent pas le moins du monde concerner. Ce personnage, sa simplicité, son sourire suscitent une sympathie communicative. D’autant qu’on ne perçoit, pour le coup, nulle imposture, nul simulacre dans la sincérité brute de ce chanteur devenu maçon, puis star sud-africaine, puis citoyen lambda, puis icône mondialement connue avec ce film et la réédition de ses disques.
Juste un type droit dans ses bottes, sa guitare en bandoulière et une voix extraordinaire.

Deux ans plus tard, en mai 2014, l’homme qui a contribué à sortir de l’ombre ce chanteur incroyable, décide pour lui-même de sortir de la lumière. Malik Bendjelloul se suicide à 36 ans dans la banlieue de Stockholm.
Il nous laisse ce film magnifique, un beau personnage, de belles chansons – Crucify your mind, Sandrevan Lullaby ou I wonder … – et une histoire dont la force imprime durablement la mémoire.

Bande annonce : Sugar Man

Fiche technique :

    • Titre du film : Sugar Man
    • Titre original : Searching for Sugar Man
    • Réalisation, scénario et montage : Malik Bendjelloul
    • Photographie : Camilla Skagerstöm
    • Musique : Sixto Diaz Rodriguez
    • Genre : documentaire à caractère biographique et musical
    • Durée : 86 minutes
    • Production : Simon Chinn, M. Bendjelloul
    • Distribution : ARP Sélection
    • Sortie . 24 août 2012 en Suède ; 26 décembre 2012 en France
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Les années 2010 : Adam Driver, le grand brun aux deux visages

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A l’aune de la fin d’une décennie qui aura durablement marqué les esprits, on a pensé qu’il serait bon de mettre les projecteurs sur les âmes ayant in fine façonné ces 10 ans d’images, d’émotions et de sensations fortes. Dès lors, ne pas évoquer le cas du mystérieux Adam Driver, aka l’une des plus belles révélations de cette décade, semblait impossible.

De longs cheveux noirs, une paire d’yeux emplis de confiance et un sourire lui donnant l’air du gendre idéal : rencontrer Adam Driver est toujours une petite déconvenue en soi. Il faut dire que sous cet apparat de parfait petit banquier de la City se cache l’un des acteurs les plus versatiles, complets et intriguants de sa génération. Une image forcément triviale quand on la compare à sa déjà grande réputation, mais une image avant tout. Car Adam Driver, en bon acteur qu’il est, ne se contente pas d’en donner : il les contrôle. Pas question donc de le parquer dans une case, comme le font beaucoup de journalistes. La seule image qu’on pourra tirer de l’américain sera celle qu’il veut bien laisser transparaître : celle d’un homme humble mais paradoxalement exigeant et à l’humour insoupçonné. 

De l’important d’etre constant (ou pas)…

Issu d’une famille de l’Arkansas très investie spirituellement (son père puis beau-père étaient tous les deux pasteurs baptistes), ce qui lui donnera sans doute ces valeurs altruistes qu’il défend de toutes parts, rien ne prédestinait Adam Driver au monde du cinéma. A peu près tout le contraire d’ailleurs. Et pourtant, passé le cap du 11 Septembre 2001, qui le verra à seulement 18 ans s’enrôler dans les Marines et d’un vilain accident de VTT qui l’empêchera de se rendre en Irak, voilà que le grand brun décide séance tenante d’intégrer la très réputée Julliard School de New-York. Là-bas, il s’initie à l’art du spectacle pendant 4 ans, fais ses gammes et écume bien vite les castings, quitte à empiler les séries policières qui pullulent sur TMC (New York Police Judiciaire & New York Unité Spéciale en tête) et finalement arriver à jouer dans un téléfilm HBO comptant rien de moins que le légendaire Al Pacino. Un début prometteur loin s’en faut qui se verra doublé d’une chance qu’on se le dise typiquement américaine. Parce que, sans crier gare le voilà à parader pour ses premières minutes de cinéma dans le J.Edgar de Clint Eastwood. Rien que ça. Et la suite n’en sera que plus étonnante puisque après 2 comédies romantiques passées inaperçues, le voilà à réitérer son coup du chapeau, en bossant coup sur coup avec Noah Baumbach (Frances Ha) et Steven Spielberg (Lincoln). Un fait d’arme que beaucoup considéreront à l’époque comme de la figuration de luxe, mais qui in fine révélera surtout la méthode de travail de l’américain. D’un coté, un penchant assumé pour la versatilité ; de l’autre (et c’est paradoxal) une exigence érigée au rang de leitmotiv artistique. Puisque s’il fait ses gammes avec Spielberg et Baumbach en 2012, révélant in fine son goût pour l’excellence et surtout les grands cinéastes de son temps, il émane de Driver une envie d’éclectisme. Un peu comme si déjà conscient de son (indéniable) talent, l’acteur avait envie de brouiller les pistes et constamment être là ou ne l’attend pas. Résultat, le voilà qu’en 2013, il s’embarque dans l’imaginaire des frères Coen (Inside Llewyn Davis) en jouant le cow-boy chanteur ; en 2014, il reçoit la reconnaissance de ses pairs à la Mostra de Venise (Hungry Hearts) et en 2015, les étoiles s’alignent carrément pour lui car voilà qu’il endosse le rôle de l’antagoniste dans une petite saga prometteuse : Star Wars.

La recette Driver : entre fragilité contenue et uber-confiance…

Inexorablement, quand tu partages l’écran avec Harrison Ford et es l’attention de millions de fan à travers le monde, ta notoriété grandit. Mais ça n’a pas eu l’air de l’inquiéter ni même de remettre en cause sa vision du métier, puisque Adam Driver est paradoxalement resté le même après ça. Il a juste dû en finir avec le relatif anonymat qui était jusque là sa niche au sein de la profession. Puisque sa carrière post-Star Wars va repartir de plus belle. D’abord Jeff Nichols (Midnight Spécial), puis Jim Jarmusch (Paterson, The Dead Don’t Die), Martin Scorsese (Silence), Steven Soderbergh (Logan Lucky), Terry Gilliam (L’Homme qui Tua Don Quichotte), Spike Lee (BlackKklansman), et enfin Rian Johnson (Star Wars : Les Derniers Jedi). Bref, l’accumulation frise le respect, et ce d’autant plus quand l’on sait qu’il est encore trentenaire, autrement dit la décennie qui compte le plus dans une carrière hollywoodienne. Mais ce qui étonne le plus, c’est la manière qu’il a eu de mêler parfois au sein d’une même prestation, les deux pôles qui animent son jeu. S’il semble s’être énamouré pour des rôles aussi complexes (Kylo Ren en tête), c’est bien parce que ses prestations embrassent à la fois une sorte de fragilité la plupart du temps contenue et une confiance accrue. Dès lors, chacune de ses performances marque l’esprit puisque si la posture est souvent emplie de confiance (entre un policier du MidWest dans The Dead Don’t Die ou un chercheur mystérieux dans Midnight Spécial), le rendu est souvent plus fragile ; en atteste le désamorçage par l’humour du personnage dans le film de Jarmusch et le relatif éloignement dans le film de Nichols. C’est d’autant plus remarquable qu’aux premiers abords, ces rôles ne se ressemblent jamais, à contrario d’un Leonardo DiCaprio qui lui excelle depuis des années maintenant dans les rôles de meneurs à la confiance exacerbée. Chez Driver, non, l’envie d’occuper l’écran est souvent reléguée au second plan, comme une volonté d’être au service de l’histoire (en lieue et place de l’incarner) et ainsi afficher une retenue qui colle avec son humilité. Puisque si cet acteur fait aussi parler de lui, c’est parce que comme dit plus haut, il a su garder les pieds sur terre et éviter d’être grisé par le succès. En atteste son incursion dans le genre télévisuel avec la série Girls, qui non content de l’imposer comme un sex-symbol montreront qu’il est aussi et surtout très engagé dans des causes telles que le féminisme ou l’armée (qui fut un temps sa famille). Il ne sera donc pas étonnant de le voir aux manettes de AITAF, « Arts in the Army Force » une fondation permettant aux vétérans d’exprimer leurs ressentis au gré de pièces de théâtre et autres ressorts de jeu. La preuve s’il en est, qu’en plus d’être pétri d’engagements, Driver n’a pas oublié d’où il vient. Une qualité majeure qui alliée à ses autres points forts font et feront de lui un incontournable dans l’actorat américain. Et quitte à le prouver une fois de plus, vous ne serez pas surpris d’apprendre que ses prochains films seront réalisés par les non moins recommandables Ridley Scott et Léos Carax. Une certaine idée de cinéma en somme.

Les années 2010 : Robert Pattinson, du vampire à la chauve-souris

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Les années 2010 finissant, il est temps de revenir sur les noms marquants des dix dernières années. Des années qui ont vu l’éclosion d’un jeune acteur devenu incontournable, Robert Pattinson.

Avec sa belle gueule et sa carrure élancée, il était, dans un premier temps, l’élève parfait. Tellement parfait que lorsque le Tournoi des Trois Sorciers a été organisé à Poudlard, il a été naturellement choisi par la Coupe de Feu pour représenter la célèbre école de sorciers.

En donnant ses traits à Cedric Diggory, Robert Pattinson ne pouvait mieux commencer une carrière destinée aux adolescents et à faire craquer les demoiselles. Il n’est donc pas étonnant que, pour ce jeune Britannique né en 1986, la suite de la carrière prenne le même chemin. Et cette suite, bien entendu, ce fut le rôle d’Edward Cullen dans les cinq films de la série Twilight.

Quoi que l’on pense des films de cette saga adaptée de Stephenie Meyer et de leur qualité, ils ont servi de tremplins pour les carrières de leurs deux interprètes principaux. Mais ne laissaient pas présager le chemin qu’allait poursuivre Robert Pattinson.

Et les propositions viendront très vite. Après le deuxième épisode de la saga vampirique, on le retrouve en train d’interpréter le rôle du peintre Salvador Dali dans le film britannique Little ashes, de Paul Morrison. Ce n’est pas là qu’il est le plus convaincant, mais il sait déjà jouer sur un côté à la fois élégant et troublant.

L’acteur continue dans le registre romantique avec des films comme Remember Me ou Bel-Ami, adapté du roman de Maupassant.

C’est avec une autre adaptation cinématographique que la carrière de Robert Pattinson prendra un tournant inattendu. En 2012, le cinéaste canadien David Cronenberg porte à l’écran le roman de Don DeLillo Cosmopolis. Le dispositif du film est des plus particuliers, puisque l’essentiel de « l’action » se déroule dans une monumentale limousine. Dans cette œuvre profondément politique, Pattinson interprète Eric Packer, un jeune milliardaire qui tente de circuler alors que les rues de Manhattan sont prises d’assaut par la visite du président et par l’enterrement d’une star du rap. Symbole d’un système socio-économique moribond, le jeune homme est magnifiquement incarné par un acteur qui sait jouer de sa beauté froide, voire spectrale. Pattinson donne à son personnage l’allure d’une sorte de mort-vivant spectre qui hante le monde.

Cosmopolis : bande annonce

Cosmopolis marque le début d’une nouvelle carrière pour l’acteur, dont la route va croiser des réalisateurs comme James Gray, Anton Corbijn, Werner Herzog, Robert Eggers ou Claire Denis. Plus la décennie 2010 avance, plus l’acteur enchaîne les projets passionnants, n’hésitant pas à casser son image comme dans l’impressionnant et sombre Good Time, de Joshua et Ben Safdie. Pattinson nous entraîne à sa suite dans une cavalcade désespérée au fond d’un New York crade et violent. Il atteint là, sans doute, l’antithèse absolue des rôles qui l’avaient fait connaître ; voilà sans doute pourquoi vont jusqu’à dire qu’il a ici son meilleur rôle.

Good time : bande annonce

Le charisme si particulier de Robert Pattinson, ainsi que la finesse de son jeu, sont appelés à occuper encore l’écran dans les années qui viennent. Rien qu’en 2019, nous avons pu le voir aussi bien dans The Lighthouse, de Robert Eggers, que dans The King, qui marque sa seconde collaboration avec David Michôd, en passant par Waiting for the barbarians, où il joue sous la direction de Ciro Guerra (L’Etreinte du serpent, Les Oiseaux de passage) et aux côtés de Johnny Depp. Et, dans l’avenir, se dessine le projet du Batman de Matt Reeves (Cloverfield, La Planète des singes : Affrontement et Suprématie). Un choix de rôles qui fait alterner des projets commerciaux avec des œuvres plus discrètes, dans des personnages très différents qui permettent d’explorer les différentes facettes de son talent.

Comme quoi, être vampire mène à tout, à condition d’en sortir…

 

Les années 2010 : Joaquin Phoenix, l’homme cicatriciel

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Nul doute que si Georges Perec était toujours vivant il se serait intéressé à cet acteur très singulier qu’est Joaquin Phoenix.

Mais quel rapport me direz-vous, entre l’auteur de La Vie Mode d’Emploi et l’interprète d’Inherent Vice ou du récent Joker ? Eh bien une caractéristique discrète, commune au visage des deux hommes : cette cicatrice au bord de leur lèvre supérieure. Une marque personnelle que Perec considérait comme un signe distinctif et qu’il s’était amusé à retrouver chez d’autres personnalités réelles ou imaginaires. Ainsi, le tableau d’Antonello de Messine le Condottièrre avait-il attiré son attention. Le portrait d’un chef militaire à la lèvre fendue dont l’écrivain fera le personnage central d’un roman éponyme. De fait, la cicatrice est une marque ambivalente, l’expression antinomique de la virilité et de la défaillance. Virilité car elle suggère d’éventuelles luttes, d’hypothétiques combats ou prises de risques ayant imprimé le corps de leur signature. Défaillance car elle est une forme de blessure et une irrégularité dans l’harmonie du visage. Puissance ou défaillance, deux faces opposées qui caractérisent précisément Joaquin Phoenix, tant dans sa vie personnelle que dans son parcours professionnel.

La force tranquille : sa vie lui appartient

Joaquin Phoenix renvoie l’image d’un homme décontracté, fort d’une certaine confiance en lui. C’est par ailleurs un citoyen engagé dans de nombreuses causes, contre la guerre en Irak en 2003 ou pour la cause animale plus récemment. Au cinéma, c’est un acteur aux prestations très physiques que l’on connait.  Son corps tantôt massif, tantôt félin, dégage une virilité sensuelle souvent mise en avant par les réalisateurs. A commencer par le rôle dans lequel on le découvre en 2000, mis en scène par Ridley Scott (Gladiator) :  un empereur romain – une sorte de condottière justement – tout à fait crédible pour donner la réplique à l’expérimenté Russell Crowe. Buste puissant, cou de taureau et regard hypnotique, Joaquin Phoenix marque immédiatement les esprits. La plupart des films qui suivront contribueront à conforter cette image d’un acteur à la virilité chevillée au corps. Dans Signes, il incarne le jeune frère qui ne tremble pas lorsqu’il s’agit de bouter l’alien hors de la maison familiale. Dans Inherent Vice, il interprète un détective à rouflaquettes tout en puissance corporelle. Qu’il apparaisse en Leonard lover (Two lovers) ou en tueur à gages (A beautiful Day), en vengeur trash (La nuit nous appartient, The Master) ou en chanteur Cash (Walk the line), Joaquin Phoenix fait preuve d’un mélange de force tranquille et d’énergie animale.

Blessé ou défaillant, he’s still here

Mais derrière cette force apparente pointent des faiblesses. Des blessures psychologiques que l’on retrouve chez Phoenix lui-même comme dans la plupart des personnages qu’il a pu incarner.

Car Joaquin Phoenix, dans la première partie de sa vie, est revenu de loin. Élevé dans une famille affiliée à la secte des Enfants de dieu, il côtoie longtemps la précarité. Une vie instable au cours de laquelle lui et ses trois frères et sœurs seront contraints à la mendicité. A cette époque, le jeune homme se donnera lui aussi un prénom inspiré par la nature. Après Summer, Rain et River, ses frères et soeur, il sera Leaf. La feuille, image même de la brièveté, de la fugacité. En 1993, River, le frère ainé de Joaquin Phoenix joue dans le film de Gus Van Sant My own private Idaho. Peu de temps après, il décède d’une overdose.  Il avait vingt-trois ans. Une cicatrice jamais refermée.

Malmené par la vie, Joaquin Phoenix a souvent incarné des personnages en souffrance, en majorité des hommes en manque d’affection. Il est le frère complexé et impulsif dans The Yards de James Gray, le quadra solitaire à lunettes peinant à trouver l’âme sœur dans Her. Nombre de ses personnages sont des gars on ne peut plus communs. Des voyous ou des losers (Joker). Des hommes manquant de confiance en eux (Gladiator, Her).  En 2010 sa propre déchéance mise en scène dans le « documenteur » I’m still here brosse le portrait d’un acteur toujours situé à la marge. Marginalité confirmée ensuite par ses interprétation d’ancien alcoolique devenu tétraplégique( Don’t worry, he won’t get far on foot ) ou du militaire vétéran psychologiquement perturbé (A Beautiful Day).

De la puissance à la défaillance : l’homme irrationnel

La filmographie de Joaquin Phoenix montre surtout que l’acteur a campé un grand nombre de personnages mentalement dérangés. Une suite de fous – furieux ou curieux-, somme toute cohérente. Ainsi, l’empereur Commode est certes fort mais surtout rongé par  une névrose incestueuse doublée d’un délire paranoïaque. Dans L’Homme irrationnel, Abe Lucas est un professeur de philosophie dépressif qui retrouve la joie de vivre en éliminant gratuitement un homme qui l’embarrasse. Crime dément dont il se considère aussi irresponsable qu’insoupçonnable. Enfin, dans A Beautiful Day, Joe est un type ravagé par une enfance maltraitée, ce qui le pousse à l’automutilation, variante masochiste de la cicatrice volontaire. Mais c’est évidemment dans son dernier rôle, celui du Joker, figure ambivalente par essence, que Joaquin Phoenix rayonne. Une interprétation à l’image de l’acteur, tout en nuances et en introspection mais ponctuée de fulgurances irrationnelles. Une imprévisibilité, une explosivité que Phoenix partage avec quelques grands interprètes de sa trempe ayant eux-mêmes incarné des fous mémorables : Robert Mitchum, Jack Nicholson ou Robert De Niro.

Joaquin Phoenix, un des acteurs qui aura le plus marqué de son empreinte ces dix dernières années cinématographiques.

Les années 2010 : Leonardo DiCaprio, caméléon, sélectif et enfin oscarisé

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Est-ce sa décennie ? Leonardo DiCaprio s’est trouvé deux illustres façonniers en la personne de Martin Scorsese et Quentin Tarantino. Il a enfin été oscarisé après des années de frustrations et d’espoirs déçus. Il s’est accompli – un peu plus – en tant que comédien, tout en marquant le cinéma – un peu plus – de son empreinte.

Leonardo DiCaprio n’a pas attendu la décennie 2010-2020 pour se faire un nom, mais il a indubitablement changé de dimension au cours de ces années-là. La formule est vague et ne rend pas forcément justice au talent qui était déjà le sien à l’époque de Blessures secrètes – il avait alors dix-neuf ans et donnait la réplique à Robert De Niro, son acteur favori – ou de Titanic – il avait alors vingt-trois ans et était adulé par des hordes de fans, surtout féminines. Mais le comédien américain est devenu plus sélectif et a décidé de lier son destin à celui de cinéastes de la trempe de Martin Scorsese et de Quentin Tarantino. Depuis Gangs of New York (2002) et Django Unchained (2012), « Leo » est en effet devenu l’acteur fétiche de ces deux monstres sacrés de Hollywood. Pour la petite histoire, Tarantino avait déjà envisagé de collaborer avec lui à l’occasion d’Inglourious Basterds, avant d’opter pour le germanophone Christoph Waltz. Cette année, c’est chez l’architecte de Pulp Fiction qu’on l’a aperçu (Once Upon a Time… in Hollywood), mais on devrait le revoir dès l’an prochain auprès du réalisateur de Taxi Driver, dans l’attendu Killers of the Flower Moon.

Le début de la décennie 2010 sonne comme une consécration pour Leonardo DiCaprio. Dans Django Unchained, il joue un propriétaire terrien esclavagiste et sadique, un réac de la pire espèce dénué de toute morale, capable d’obliger des Noirs à se battre à mort pour son seul plaisir. Pendant un long monologue, il s’entaille profondément la main sur un morceau de verre, mais continue la prise comme si de rien n’était. Une performance majuscule qui lui vaut notamment une nomination aux Golden Globes. Les Oscars, en revanche, continuent de le bouder. Et ça commence à se voir. Jusqu’au moment de son sacre en 2016 pour son rôle dans The Revenant – ironiquement, c’est Alejandro González Iñárritu qui lui donnera son rôle à statuette –, « Leo » a connu une suite ininterrompue de vexations : des oublis – Titanic, Les Infiltrés, Inception – ou des nominations ponctuées par un échec – Le Loup de Wall Street, Aviator, Blood Diamond. Au point d’ailleurs que tout cela vire à la ritournelle : chaque année ou presque, les journalistes, généralistes comme spécialisés, se demandent si DiCaprio reviendra une fois encore bredouille de la cérémonie des Oscars, ou regrettent en chœur son palmarès. Exemples : « DiCaprio le maudit » (Le Figaro, mars 2014), « Le Web pleure la défaite de Leonardo DiCaprio aux Oscars » (L’Express, mars 2014), « Leonardo DiCaprio snobé par les Oscars… » (20 minutes, février 2014), « Leonardo DiCaprio et l’Oscar maudit » (Midi Libre, janvier 2016), « Oscars, César, pourquoi ils ne l’auront jamais » (L’Express, février 2012), etc.

Qu’importe, même sans Oscar (ni Golden Globes, ni BAFTA, ni…), la décennie qui vient de s’écouler aurait été éclatante pour « Leo ». Pour en juger, il suffit de se reporter au nombre considérable de films notables auxquels il a pris part : Shutter Island, Inception, Django Unchained, Le Loup de Wall Street, The Revenant, Once Upon a Time… in Hollywood, sans oublier les moins heureux J. Edgar ou Gatsby le Magnifique, dans lesquels peu pouvait toutefois lui être reproché. Durant ce laps de temps, on a vu DiCaprio personnifier la résilience et tourner dans des conditions extrêmes (The Revenant), jouer l’hédonisme comme si les lendemains n’existaient pas (Le Loup de Wall Street), crever un double écran dans une mise en abîme vertigineuse (Once Upon a Time… in Hollywood) ou se métamorphoser à coups de moulages en plâtre, de lentilles, de postiches, d’appareils dentaires ou de prothèses nasales (J. Edgar). Que peut-il encore faire pour grandir en tant que comédien ? S’inscrire dans la durée ? Imiter son modèle, Robert De Niro, et se trouver des rôles séminaux à la Travis Bickle, Jake LaMotta ou Rupert Pupkin ? C’est partiellement accompli et – ça tombe bien – « Marty » n’y est pas pour rien.