10 Cloverfield Lane, un film de Dan Trachtenberg : Critique

[Il n’y a pas à dire, J.J. Abrams a le chic pour monter des projets dans le secret le plus absolu avant de diffuser sur la toile des teasers sortis de nulle part, créant de véritables séismes sur le web. On se rappelle qu’à l’époque du premier Cloverfield, le premier teaser montrait Manhattan attaqué par une force inconnue avant que la tête de la Statut de la Liberté ne soit propulsée à travers les rues new-yorkaises. 

Synopsis: Une jeune femme se réveille dans une cave après un accident de voiture. Ne sachant pas comment elle a atterri dans cet endroit, elle pense tout d’abord avoir été kidnappée. Son gardien tente de la rassurer en lui disant qu’il lui a sauvé la vie après une attaque chimique d’envergure. En l’absence de certitude, elle décide de s’échapper..

Autour de ce mystérieux film, la communauté 3.0 s’interroge et tente de résoudre le mystère. S’ensuivra un nombre faramineux d’hypothèses pour un film dont l’attente devenait insoutenable. Bref, Cloverfield est un coup marketing parfait. Abrams réitèrera le même procédé viral avec Super 8. Film d’invasion filmé en found-footage, Cloverfield est le résultat d’une équation imparable où le Projet Blair Witch aurait rencontré Godzilla. Un parti-pris implacable pour le spectateur qui se retrouve immergé dans l’action aux côtés des protagonistes du film, sans compter que le procédé est plutôt bien maîtrisé à l’époque par son réalisateur Matt Reeves. Avec son rapport de destruction à la ville et de panique générale qui renvoie inexorablement à la tragédie du 11 septembre 2001, Cloverfield est un film qui parle évidemment à grand monde, mais surtout à la communauté geek pour son approche lovecraftienne d’un monstre venu des mers. Nombreux sont ceux à réclamer une suite depuis des années. Quelques semaines seulement après le carton planétaire qu’a été le septième opus de la franchise Star Wars dirigé par J.J. Abrams, ce dernier dévoile dans la surprise générale une bande-annonce sur une suite affiliée à Cloverfield, intitulée 10 Cloverfield Lane. Dans un premier temps, le titre du film était même The Cellar, pour ne pas alerter l’existence d’une suite à Cloverfield, laissant le film se faire dans le plus grand secret. Entraînante et mystérieuse, cette bande annonce a su piquer au vif la curiosité des internautes pour qui J.J. Abrams est officiellement devenu le gourou des geeks. Mais fini le found-footage, les personnages du premier opus et l’immensité de Manhattan, 10 Cloverfield Lane se déroule dans un bunker avec trois nouveaux personnages qui tentent de survivre à la catastrophe nucléaire qui achevait Cloverfield. Pas sûr que ce soit suffisant pour justifier l’idée d’une suite.

Anti sequel

Clairement, 10 Cloverfield Lane s’assume comme fausse suite à Cloverfield. Ce n’est pas une situation nouvelle dans le domaine de la production cinématographique. Les succès ont toujours engendré des suites, parfois bien plus éloignées du récit initial. Mais ici, elle prend des formes inadéquates tant la société Bad Robot a clairement voulu donner l’illusion d’une continuité ou d’un spin-off, ce qu’elle n’est pas exactement. On en vient donc à s’interroger sur cette stratégie d’un film qui prétend reposer sur une licence alors qu’au fond, aucun élément n’y est concrètement lié. D’où sortent ces vaisseaux absents du premier opus ? Quel est ce nouveau monstre terrestre qui ne ressemble aucunement aux insectes qui attaquaient les héros du précédent film ? Qu’en-est-il du procédé found-footage qui apportait une dimension immersive bienvenue ? Tout ici transpire l’opportunisme commercial. Loin de là l’idée de proposer du fan-service pour contenter les adorateurs du premier volet mais apporter une cohérence plus légitime à cette suite aurait été autrement plus intéressante. Certes, il est toujours réjouissant de voir ce que donne un autre récit prenant place dans un même univers (cf. Fear the Walking Dead) car cela permet aux créateurs de la saga de proposer différents genres cinématographiques. Ici, si l’intrigue se déroule dans l’univers post-nucléaire du premier opus, c’est vers le thriller cloisonnant que lorgne le récit. Ce qui n’est pas pour déplaire mais perd ainsi tout intérêt spectaculaire (imaginez que la suite de Pacific Rim se déroule dans un appartement haussmannien), et entache de plus l’effet de surprise (le suspense sur l’existence d’une catastrophe nucléaire règne alors que nous spectateur savons qu’elle a vraiment eu lieu). Ainsi, 10 Cloverfield Lane pourrait porter un tout autre titre et ne pas être lié à Cloverfield. D’ailleurs, le scénario a initialement été écrit par Josh Campbell et Matthew Stuecken qui avaient rédigé une première version d’une histoire classique de séquestration avant que Damien Chazelle (Whiplash) ne les rejoigne, et réécrive le script dans l’univers de Cloverfield. Donc clairement, aux origines du projet, il n’était nullement question de donner une suite à Cloverfield (même si elle a toujours été en discussion selon les dires d’Abrams). Mais là évidemment, cela soulève d’autres interrogations quant au risque financier du projet. Car la marge d’erreur est forcément moindre dès lors qu’on se rattache à une licence préexistante, à l’inverse de proposer un contenu nouveau et donc risqué.

Comme le premier opus, J.J. Abrams est à la production (comme Matt Reeves) mais c’est Dan Trachtenberg qui est chargé de mettre en boîte cette suite. Remarqué avec Portal : No Escape, un court métrage impressionnant sur l’univers de Portal (qui contient d’ailleurs quelques points communs avec le point de départ de 10 Cloverfield Lane), cet ancien publicitaire réalise donc son premier long métrage et montre d’évidentes qualités de mise en scène. Du minimalisme de l’intrigue, Trachtenberg en tire le meilleur. Il sait être juste et ne jamais abuser des moyens auxquels il peut désormais avoir accès. Le huis-clos est oppressant quand les relations entre les protagonistes sont tendus autant qu’il s’avère confortable dès lors que les conflits sont résolus. Cette humilité se traduit à l’écran par une volonté de suggestion plutôt que de démonstration. Et c’est ce qui magnifie la performance des acteurs qui tiennent le film sur leurs épaules, et ont l’opportunité de construire une identité survivaliste nuancée à leurs personnages. Tout en justesse, Mary-Elisabeth Winstead incarne un personnage féminin qui va se battre pour survivre et fuir les problèmes qu’elle a toujours accumulés dans sa vie. Le complexe John Goodman est particulièrement intense dans ce rôle d’un scientifique névrotique et inquiétant. Il lui donne toute l’épaisseur nécessaire pour le rendre crédible et nuancé sans tomber dans une caricature grotesque. Enfin, John Gallagher Jr. (State of Grace) complète ce trio en apportant sa bonne humeur et son visage jovial de trentenaire paumé sympathique.

Il y a donc au sein de ce projet une équipe formidable qui donne à ce thriller SF une saveur agréable. Les premiers retours américains ont souligné la bonne tenue d’un drame étouffant. Mais il faut reconnaître que si le traitement s’avère efficace, il n’y a pas de quoi s’enthousiasmer pour une trame qui reprend certains poncifs du genre et tente vainement de nous surprendre. On revient à cette adage qui dit que l’homme est un loup pour l’homme, et encore plus ici puisqu’il est une menace autrement plus intime qu’un monstre extraterrestre. D’ailleurs le monstre qui avait tant fait jaser dans le premier opus (en bien comme en mal), qu’en-est-il ? Il n’a tout simplement rien de commun avec son prédécesseur puisqu’il est intégré à un vaisseau spatial (!!), semble avoir perdu en taille et les petites créatures terrestres qui l’accompagnent ressemblent désormais à d’énormes chiens gluants. Ces ultimes différences dans le traitement ruinent indiscutablement l’idée que 10 Cloverfield Lane est une suite. Mais à grands coups de sabot dans son dernier acte, 10 Cloverfield Lane veut bien nous dire qu’il partage le même univers et déploie un arsenal d’effets spéciaux pour bien faire passer le message. Sans intérêt par rapport à l’efficacité des tensions qui régnaient au sein de ce bunker.

Au final, 10 Cloverfield Lane est un passe-temps convenable mais bien dispensable dans le contexte dans lequel il est vu, à savoir un film en lien avec la (déjà) franchise Cloverfield. Il est clair que ça ne révolutionne en rien le genre. Pire, ça en devient presque une arnaque par rapport aux attentes générées par le premier opus. Le plus frustrant vient également de son twist, qui aurait été tellement plus efficace dans un film à l’univers différent et qui s’avère ici n’être qu’un pétard mouillé sans saveur. De la sorte, 10 Cloverfield Lane interroge donc directement sur l’intérêt de son existence puisqu’il demande inconsciemment au spectateur de savoir jusqu’à quel point il peut accepter l’idée d’une suite, donc jusqu’à quel moment elle peut se définir comme œuvre d’une licence, sachant qu’il y a de très bons arguments économiques dans la balance, et quand bien même on ne retrouve qu’une infime partie de son ADN. La question mérite d’être posée, comprendra ses adeptes et ses détracteur. Peu importe dans le camp dans lequel vous vous retrouverez, mais soyez sûr que si le succès est à nouveau au rendez-vous, J.J. Abrams n’en a pas encore fini avec cette poule aux œufs d’or.

10 Cloverfield Lane : Bande-annonce

10 Cloverfield Lane : Fiche Technique

Réalisation : Dan Trachtenberg
Scénario : Josh Campbell, Matthew Stuecken, Damien Chazelle
Interprétation : John Goodman (Howard), Mary Elizabeth Winstead (Michelle), John Gallagher Jr. (Emmett), Douglas M. Griffin (Driver), Suzanne Cryer (Woman), Bradley Cooper (Ben)…
Photographie : Jeff Cutter
Décors : Ramsey Avery
Costume : Meagan McLaughlin
Montage : Stefan Grube
Musique : Bear McCreary
Producteurs : J.J. Abrams, Bryan Burk, Bob Dohrmann, Ted Gidlow, Drew Goddard, Matt Reeves, Ben Rosenblatt, Lindsey Weber
Sociétés de Production : Bad Robot, Paramount Pictures, Spectrum Effects
Budget : 15 000 000 $
Récompenses : /
Genre : Drame, thriller, science-fiction
Durée : 103min
Sortie en salles: 16 mars 2016

Etats-Unis – 2016

Festival

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Kévin List
Kévin Listhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile assidu accro au café. Traîne dans les cinémas d'art et d'essai de Paris. Mange dans les food trucks entre deux films. Prend plaisir à débattre dans les bars des alentours de Notre-Dame. Outre son activité sur le site, Kévin est régisseur sur les plateaux de cinéma.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.