once-upon-a-time-in-hollywood-de-quentin-tarantino-sony-critique

Once Upon a Time… in Hollywood : la déclaration d’amour de Tarantino

Avant d’être un bon petit délire dont Quentin Tarantino a le secret, Once Upon a Time… in Hollywood est avant toute chose une déclaration d’amour du cinéaste pour le cinéma. À son histoire, à son fonctionnement et à ses techniques, auxquels le papa de Pulp Fiction vient apporter sa patte, son respect et surtout son savoir-faire qui ne sont plus à démontrer. L’ensemble pourra en dérouter certains, mais la réussite est bien là !

Synopsis : En 1969, la star de télévision Rick Dalton et sa doublure de longue date Cliff Booth poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie hollywoodienne en pleine mutation, cette dernière pouvant les ranger au placard des « vedettes has been » à tout instant. En parallèle, l’actrice Sharon Tate et voisine de Rick Dalton rentre à Los Angeles avec son mari Roman Polanski pour profiter pleinement de sa vie de célébrité, sans se douter que son destin lui fera croiser le chemin des disciples de Charles Manson… 

Que pouvons-nous bien ajouter de plus quand tout a déjà été dit depuis sa présentation au dernier Festival de Cannes ? Surtout quand la rédaction du site même était présente sur la Croisette le 21 mai 2019 pour en délivrer une première critique (que vous retrouverez ici). Que dire quand la majorité des médias se montrent unanimes quant à la qualité et la prestance du film dans le paysage cinématographique ? Et ce depuis déjà quelques mois ! Autant dire que l’exercice s’avère plutôt difficile, étant donné que le risque de cette critique est d’arriver après la bataille. De paraître aux yeux des lecteurs comme une simple redite, rédigée à l’occasion de la sortie nationale du long-métrage. Surtout qu’aux vues de la note attribuée au titre, certains rétracteurs pourront y voir comme un effet « mouton suivant bêtement la masse ». Que le rédacteur de cette critique, plutôt que de se mettre les cinéphiles à dos, ait préféré aller dans leur sens pour ne pas les froisser parce qu’il s’agit d’un film de Quentin Tarantino. Réalisateur acclamé, pour ne pas dire intouchable. Oui, la situation est vraiment délicate ! Mais au lieu de se prendre la tête avec autant de questionnements, plongeons à corps perdu dans cette critique et disons-le clairement : oui, Once Upon a Time… in Hollywood est une vraie réussite, qui saura mettre tout le monde d’accord – contrairement au précédent film de Tarantino, Les Huit Salopards.

Mais il faut tout de même avouer que le film en déroutera plus d’un, à commencer par ceux n’ayant aucune affinité avec le réalisateur. Ne connaissant pour le coup aucun de ses critères de cinéaste, ils se lanceront à corps perdu dans un long-métrage qui semble mener nulle part. Car sur une durée de 2h41, Once Upon a Time… in Hollywood prend deux heures – si ce n’est plus – à suivre les déboires d’un acteur en perdition et de sa doublure. Deux heures à nous présenter une vedette narcissique has been en proie au doute lors de ses répétitions, sur les plateaux de tournage, dans sa villa, pendant ses crises de diva préoccupée par son image. Deux heures à montrer le quotidien de son homme à tout faire, insistant sur la route qu’il entreprend pour le voir rentrer dans sa caravane donner à manger à son chien. Sur une antenne de télévision qu’il doit réparer. Sur sa drague avec une parfaite inconnue. Deux heures à surligner l’amitié, pour ne pas dire la fraternité, qui unit les deux hommes, pouvant compter l’un sur l’autre jusqu’à passer une simple soirée devant la télévision avec des bières. Deux heures pour raconter tout cela, en y ajoutant en parallèle la vie de l’actrice Sharon State. Une autre intrigue qui ne se résume qu’à voir le personnage se dandiner à la moindre musique, la moindre soirée et se satisfaire au cinéma devant un film auquel elle apparaît au casting. En gros, en deux heures, Once Upon a Time… in Hollywood ne semble rien raconter. Ne pas avoir de but précis et ce même en essayant d’instaurer une menace avec « la famille Manson » comme un cheveu au milieu de la soupe. Et comme Tarantino est notamment connu pour prendre son temps, de prendre les minutes qu’il faut pour proposer des séquences de dialogues pouvant s’étirer sur des dizaines de minutes, le visionnage semblera paraître bien long et vain pour les néophytes. Mais même pour les habitués du réalisateur, Once Upon a Time… in Hollywood peut ne pas plaire. Et pour cause, Tarantino, qui nous avait habitués à des films mélangeant habilement violence et délire avec mafia et autres tueurs, nous offre ici une comédie dramatique. Quelque chose a priori plus calme qu’à l’accoutumée, qui attend d’exploser sans jamais y arriver. Est-ce ennuyeux et frustrant pour autant ? Rappelez-vous qui est à la barre !

Depuis son premier film Reservoir Dogs, Quentin Tarantino a tout de suite dévoilé son talent pour proposer à ses réalisations une écriture de très grande qualité. Le genre de plume qui parvient à donner du peps à n’importe quelle situation s’étirant pourtant à l’excès au premier abord. Dans chacun de ses précédents projets, le cinéaste a toujours su nous livrer des répliques d’une finesse exemplaire. D’une intelligence tout bonnement remarquable. Des dialogues sonnant à chaque fois juste pour emmener le film vers un délire verbal d’une jouissance tout bonnement extrême, permettant à une simple séquence de tenir la distance sur plus de quinze minutes. Si Reservoir Dogs en est le parfait exemple (car étant principalement un huis clos), nous pouvons également prendre comme exemple les discussions entre John Travolta et Samuel L. Jackson dans Pulp Fiction. Les monologues de Hans Landa (Inglourious Basterds) et de Calvin Candie (Django Unchained). Les Huit Salopards dans son intégralité – bien que la plume de Tarantino y trouvait ses limites. Once Upon a Time… in Hollywood ne déroge pas à la règle et s’offre une écriture une fois de plus de qualité. Une écriture qui permet donc de transformer ces deux longues heures a priori banales sur le plan scénaristique en un véritable plaisir de cinéma. Le quotidien des deux personnages principaux devient pour le coup léger, drôle et intense. Brad Pitt donnant à manger à son chien ? Un vrai gag qui provoque le rire. La détresse de Leonardo DiCaprio face à sa notoriété déclinante ? Tout simplement hilarante, en décalage avec le drame de la situation. Tout devient énergique rien que par la force des mots. Par cette envie d’apporter un peu d’absurde, de ridicule à des séquences qui ne le sont pas. Un constat qui se voit rehausser par le montage, se permettant d’agrémenter certains passages via d’autres scènes venant s’inscruster l’air de rien (des extraits des films de Rick Dalton, le souvenir de Cliff Booth à Bruce Lee…). Par la bande originale, bien punchy. Mais surtout par l’interprétation de tous les comédiens présents, Tarantino ayant toujours su bien s’entourer et diriger son équipe à la perfection. Et s’ils s’en sortent tous avec les honneur, la palme revient tout de même au trio de tête : Leonardo DiCaprio délicieusement pathétique et d’une incroyable justesse, Brad Pitt crève l’écran comme il ne l’a plus fait depuis belle lurette (peut-être bien depuis Inglourious Basterds, justement), Margot Robbie est pétillante et lumineuse à souhait comme jamais. Avec tout ça en poche, malgré son départ pouvant en rebuter plus d’un, Once Upon a Time… in Hollywood capte l’attention dès ses premières secondes comme tout film de Tarantino qui se respecte. En étant incroyablement fun et cool sans perdre un seul instant de vue ses personnages et son histoire.

Mais si au bout du compte Quentin Tarantino livre ici ce qui semble être son film « le plus sage » en matière de violence orgasmique et d’envolées percutantes, Once Upon a Time… in Hollywood se présente comme son œuvre la plus personnelle à ce jour. Il serait même réducteur de dire que le titre soit un long-métrage. Et pour cause, avec sa neuvième réalisation, Tarantino délivre une véritable déclaration d’amour. Une déclaration aux années 60, qu’il a pris soin de reconstituer avec une cohérence et une crédibilité à la limite de l’obsession maladive. Filmant le moindre accessoire pour renforcer l’authenticité de ces derniers (une boite de pâté pour chien, un paquet de cigarettes, un emballage de céréales, des télévisions…), le moindre costume qu’il dévore de son objectif, le moindre décor construit au millimètre près. Usant du personnage de Sharon Tate pour imager l’évolution qui s’est faite à cette époque – la voir danser et participer à des fêtes exprime cette envie de liberté, de casser les tabous de la société américaine de ces années-là. Une déclaration au genre du western, déjà exprimé avec Django Unchained et Les Huit Salopards. En filmant certaines séquences comme s’il réalisait un film de ce genre : les plans sur les chaussures des protagonistes, une partie du métrage axée sur ce que tourne Rick Dalton, Cliff Booth débarquant chez « les Manson » comme un étranger arrivant dans une petite ville du Far West… Mais avant toute chose une déclaration pour le cinéma. Pour son histoire avec un grand H, qui a donné naissance à de grands noms, de grands films, qui traversent encore les âges (Rick Dalton se souciant de son image et de sa notoriété, ses choix de projets…). Qui a connu maintes et maintes évolutions pour se bâtir au fil des décennie – le fait de situer son récit dans les années 60, transition entre le Vieil et le Nouvel Hollywood comme le furent les années 30 pour le cinéma muet et sonore. Pour ses techniques et procédés (répétitions, tournage, caméra, production, célébrité…) qui sont mis en valeur à chaque seconde, justifiant pourquoi Tarantino daigne prendre autant de temps sur le quotidien de ses personnages. Et ce en le critiquant – les personnages de Rick Dalton et de Sharon Tate, nombrilistes et noyés dans la débauche et dans leur petit monde sans jamais faire attention à ce qui les entoure (dont la menace du « clan Manson », la guerre du Viet-Nam…). Dès lors, les deux longues heures « entamant » Once Upon a Time… in Hollywood prennent tout leur sens. Par leur biais, Tarantino exprime toute sa passion pour cet art qu’est le cinéma. Et ce film est pour lui l’occasion de la partager pleinement, comme jamais.

Une déclaration que le cinéaste effectue avec tout son cœur, tout son savoir-faire. Car s’il y ajoute sa patte comme nous le citions en amont de cette critique, il profite de Once Upon a Time… in Hollywood pour s’amuser comme un fou avec tout ce qu’il a expérimenté par le passé, tel un medley de sa filmographie. Comme changer à sa guise la réalité et faits historiques pour les besoins de son récit (le sort d’Adolf Hitler dans Inglourious Basterds) : la destinée de Sharon Tate et de ses agresseurs, le caractère hautain de Bruce Lee… Et ce sans jamais manquer de respect aux faits. D’ailleurs, il faudra une seule séquence – Margot Robbie jouant Sharon Tate au cinéma devant un film avec la vraie Sharon Tate – pour indiquer cette frontière entre réalité et fiction alternative. Apporter une explosion de violence visuelle d’une jouissance sans nom (le climax, avec des membres de la « famille Manson »), à l’instar de la majorité de sa filmographie. Parvenir à copier un style de film particulier visuellement et techniquement parlant (Boulevard de la Mort), par le biais de petites scénettes retraçant la carrière de Rick Dalton : ses westerns, ses productions italiennes, ses interviews, ses publicités (dont une faisant office de séquence post-générique)… Savoir créer un décalage hors norme avec la séquence filmée : Tex et « ses filles » se préparant à tuer rappelle fortement la scène tordante des cagoules de Django Unchained. Instaurer du danger et de la tension malgré le ton léger de l’ensemble (quand Cliff Booth se rend chez « les Mansons »). Se permettre des effets de mise en scène dont il a le secret, comme de long travellings et autres plans séquences (rappelez-vous celui du premier Kill Bill, en vue du dessus). Vous l’aurez compris, les exemples ne manquent pas à l’appel pour dire à quel point cette déclaration d’amour transpire le Tarantino par tous les pores. Le réalisateur partage sa passion avec sa liberté, son style, son énergie et son talent. Ce qui renforce en tout point le plaisir avec lequel Once Upon a Time… in Hollywood se savoure.

Peut-être long et vain au premier abord, Once Upon a Time… in Hollywood est pourtant bien plus qu’un « simple » film de Quentin Tarantino. Sans doute pas son plus inoubliable quand nous savons ce qui constitue sa carrière (Reservoir Dogs, Pulp Fiction…). Mais certainement le plus personnel. Le plus passionné et pour le coup le plus abouti de sa filmographie. Une véritable déclaration d’amour à ce qui lui a permis d’être le réalisateur adulé que tout le monde respecte, que nous soyons cinéphiles ou pas. Une intense et délicieuse plongée dans le monde du cinéma que nous ne sommes pas prêts d’oublier. Et si la question du moment est de savoir quel sera son dixième (et peut-être dernier) long-métrage – un film d’horreur comme il semble avoir envie de faire, un Star Trek, relancer Kill Bill 3…–, le passionné qu’il est saura toujours nous livrer une œuvre digne de ce nom. Car si pour certains aimer des artistes vénérés par la masse relève de l’effet « mouton » cité en introduction, Quentin Tarantino reste un metteur en scène de grand talent et ce même dans ses œuvres les plus imparfaites. Au point de ne jamais décevoir pleinement. Subjectivement parlant.

Once Upon a Time… in Hollywood – Bande-annonce

Once Upon a Time… in Hollywood – Fiche technique

Titre original : Once Upon a Time… in Hollywood
Réalisation : Quentin Tarantino
Scénario : Quentin Tarantino
Interprétation : Leonardo DiCaprio (Rick Dalton), Brad Pitt (Cliff Booth), Margot Robbie (Sharon Tate), Emile Hirsch (Jay Sebring), Margaret Qualley (Pussycat), Timothy Olyphant (James Stacy), Julia Butters (Trudi Fraser), Austin Butler (Charles ‘Tex’ Watson)…
Photographie : Robert Richardson
Décors : Barbara Ling
Costumes : Arianne Phillips
Montage : Fred Raskin
Producteurs : Quentin Tarantino, David Heyman et Shannon McIntosh
Productions : Columbia Pictures, Sony Pictures Entertainment, Heyday Films, Bona Film Group et Visiona Romantica
Distribution : Sony Pictures Releasing
Budget : 90 M$
Durée : 161 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 14 août 2019

États-Unis, Royaume-Uni – 2019

4.5

Plus d'articles
The-Mandalorian-Chapitre5-critique-serie
Critique The Mandalorian – Chapitre 5 : Le Mercenaire stagiaire