Le Voyeur, de Michael Powell : le cinéma comme expression d’une perversion

Éreinté par la critique à sa sortie en salles, Le Voyeur est devenu, au fil du temps, un classique du cinéma qui inspirera de nombreux autres réalisateurs. 58 ans après, le film de Michael Powell conserve toujours sa force évocatrice, son caractère angoissant ou la finesse de sa réflexion sur le cinéma. Il ressort en salles le 23 mai.

En 1960, Michael Powell n’a plus besoin de prouver son talent cinématographique. Que ce soit seul ou en un fructueux duo avec Emeric Pressburger, le cinéaste britannique a multiplié les chefs d’œuvre depuis les années 30, mais surtout dans les années 40, dans des genres aussi différents que le drame psychologique (Narcisse Noir), la chronique historique (Colonel Blimp), l’adaptation d’opéra (Les Contes d’Hoffman) ou le film de guerre (49ème parallèle, film où il dénonçait la non-intervention américaine dans la Seconde Guerre Mondiale en imaginant une tentative d’invasion de l’Amérique du Nord par une escouade allemande).

Et pourtant, c’est un immense défi qu’il relèvera lorsqu’il réalisera Le Voyeur. Et si le film est considéré de nos jours comme un des grands classiques du cinéma anglais et une mise en abyme vertigineuse sur le 7ème Art, l’accueil qui lui fut réservé à sa sortie fut catastrophique. Le Voyeur a été tellement éreinté par la critique que la carrière de Powell ne s’en relèvera jamais vraiment.

Réalisateur criminel et spectateur pervers

Le Voyeur nous présente le personnage de Mark Lewis, jeune homme discret qui cumule deux emplois, l’un dans un magasin de photographie et l’autre dans un studio de cinéma. L’image apparaît vite au centre de ses préoccupations. Dès les premiers plans du film, on le voit tenir une caméra à la main. Une caméra qu’il ne quitte jamais. Une caméra surtout qu’il a aménagée pour lui permettre de tuer ses victimes tout en filmant leur agonie en gros plan.

Et, bien entendu, pour pouvoir rediffuser cela en boucle dans son appartement. Car le plaisir de Mark n’est pas tant de tuer que de voir ces meurtres et ces souffrances sur son grand écran. C’est en cela qu’il est voyeur. Et c’est là aussi que réside le grand malaise qui inonde tout le film : en faisant de l’acte de voir une preuve de perversion, Le Voyeur place le spectateur dans une situation analogue à celle de Mark Lewis.

Cette assimilation de l’acte d’être spectateur au voyeurisme est d’une totale nouveauté, sans doute trop  pour l’époque, mais elle entraîne le film dans toute une réflexion sur le cinéma et sur le rôle de l’image, réflexion qui aura une importance monumentale dans l’histoire du cinéma et que l’on retrouvera par la suite aussi bien chez Antonioni (Blow Up), Brian de Palma ou Michael Haneke.

La caméra comme objet sexuel

Quant à Mark Lewis, il embrasse toutes les positions du processus de création cinématographique, à la fois réalisateur lorsqu’il tue et spectateur lorsqu’il jouit de ses meurtres. Car il s’agit bien d’une jouissance sexuelle, orgasmique. Il y a dans Le Voyeur une sexualisation de la caméra. Il faut le voir tripoter sans cesse l’appareil, le caresser. Il faut voir son malaise lorsque quelqu’un d’autre prend la caméra pour la manipuler à son tour. Et un de ses modèles (pour des photos « osées ») ira jusqu’à lui demander si l’appareil photo qu’il utilise est sa « nouvelle copine ».

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Mais la caméra a bien d’autres rôles que simplement sexuel. Il suffit de voir comment Mark se cache derrière elle, comment il ne regarde le monde qu’à travers elle, pour comprendre que la caméra est aussi son seul vrai lien avec l’univers qui l’entoure. Pour Mark, le monde n’existe que par le prisme de son objectif. D’où la nécessaire absence de réalisme dans le traitement des décors et des couleurs : dans Le Voyeur, le monde n’existe pas en lui-même, il est nécessairement recréé par le regard à la fois halluciné et artistique de Mark Lewis. N’oublions pas que le premier plan du film est sur son œil qui s’ouvre. Nous voyons le monde tel qu’il le perçoit, comme un immense plateau de cinéma où il fait ce qu’il veut.

Ce lien avec le monde, c’est aussi le seul vrai lien qu’il entretenait avec son père (dont le rôle est tenu par… Michael Powell lui-même). Chaque fois qu’il voyait son père, il y avait une caméra entre eux. Quand il se réveillait effrayé par un cauchemar, il découvrait son père en train de filmer ses réactions. Le plus beau cadeau offert par son père ? Une caméra, qui trône encore sur ses étagères. L’image est déjà, à ce moment-là, dès son enfance, liée à la perversion, celle les liens familiaux.

Homme de l’ombre

En même temps, et sans que cela soit contradictoire, la caméra constitue aussi une barrière derrière laquelle Mark se cache. Parce que le personnage principal du Voyeur est un homme de l’ombre (comme tout grand réalisateur). Son appartement est constitué d’une salle de projection et d’une chambre noire, deux pièces nécessairement sombres. Et de nombreuses fois il est plongé dans l’ombre, que ce soit dans une ruelle obscure ou sur le plateau de cinéma déserté où il met en scène son rendez-vous avec Vivian.

A ce titre, la visite de la chambre noire est un des sommets angoissants du film. Cœur de l’appartement mais surtout lieu essentiel de la folie de Mark, la pièce nous est montrée comme la projection évidente de la perversion du personnage. C’est un véritable décor symbolique, secret et sombre. Le traitement des couleurs de cette scène, tout en noir et rouge, en fait un lieu gothique qui se rapproche des productions de la Hammer à la même époque. Nous sommes ici dans l’antre du monstre.

D’ailleurs, il faut dire que le traitement des images dans ce film est absolument magnifique. Les cadrages, la composition des plans (à la fois stricte et rigoureuse sans pour autant gêner un seul instant la fluidité du récit), le jeux sur les couleurs et surtout sur la lumière (la lumière est un des éléments essentiels dans la composition des images, donc forcément un thème important pour un film centré sur les images), tout montre que Michael Powell est alors un cinéaste accompli, au sommet de son immense talent.

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Karlheinz Böhm

Bien entendu, le film ne serait pas aussi réussi sans Karlheinz Böhm. Sa prestation est absolument extraordinaire. Tout en lui montre l’instabilité mentale, à la fois le tueur angoissant et le petit enfant timide et apeuré. La transformation est d’autant plus impressionnante quand on se souvient que l’acteur allemand, fils du grand chef d’orchestre Karl Böhm, est aussi celui qui avait interprété l’empereur François-Joseph aux côtés de Romy Schneider dans la trilogie des Sissi.

Thriller angoissant, film psychanalytique, réflexion sur le cinéma en général et sur le statut des images en particulier, drame psychologique, Le Voyeur est un film riche, dense et foisonnant tout autant que passionnant et marquant ses spectateurs d’une façon indélébile.

Synopsis : Travaillant dans le domaine de l’image et du cinéma, le jeune Mark Lewis ne sort jamais sans sa caméra. Il ne cesse de filmer ce qui se passe dans la rue, mais surtout il tue des femmes en filmant leur agonie en gros plan, pour pouvoir ensuite diffuser les films dans son appartement.

Le Voyeur : Bande-annonce

Le Voyeur : fiche technique

Titre original : Peeping Tom
Réalisateur et producteur : Michael Powell
Scénario : Leo Marks
Interprétation : Karlheinz Böhm (Mark Lewis), Anna Massey (Helen), Moira Shearer (Vivian).
Photographie : Otto Heller
Montage : Noreen Ackland
Musique : Brian Easdale
Société de production : Michael Powell Theatre
Société de distribution : Anglo-amalgamated Film Distributors
Société de distribution de la reprise : Les Acacias
Genre : drame, thriller
Date de première sortie en France : 21 septembre 1960
Date de reprise : 23 mai 2018
Durée : 101 minutes

Royaume-Uni – 1960

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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