Cinéma documentaire des années 2010 (1/4) : crise migratoire et visions humanistes

En ce mois de novembre, la rédaction du Mag du Ciné revient sur les films marquants de la décennie 2010. Nous entamons ici une série de quatre articles consacrés à quelques documentaires majeurs de la décennie, mettant en avant les grands enjeux de ces dix dernières années. Panorama partiel, non exhaustif, et exigeant, que nous débutons par la question brûlante de la crise migratoire aux portes de l’Europe. Face à l’impuissance voire à la franche mauvaise volonté des dirigeants européens, des documentaristes ont livré des œuvres humanistes qui nous invitent à prendre conscience de cette tragédie. Retour sur quelques uns d’entre eux.

Près de 20 000 morts et disparus aux frontières de l’Europe, principalement noyés dans les eaux de la Méditerranée, depuis le début de la décennie. Des hommes, des femmes, des enfants. Des Africains, des Syriens, des Afghans. La prise de conscience de cette tragédie, dans nos sociétés occidentales, se fait difficilement. Une certaine forme de racisme, revendiquée par certains, inconsciente chez d’autres, selon une logique « loin des yeux, loin du cœur », est une explication. Mais cette cause est renforcée par une part d’abstraction, due au contexte maritime de ces disparitions (le désert saharien a à peu près le même effet). Quoiqu’il en soit, de nombreux documentaires ont été consacrés au sujet, pour tenter d’ouvrir les yeux des « spectateurs » européens.

Le cinéaste italo-américain Gianfranco Rosi, réalisateur en 2008 de l’excellent « Below Sea Level » sur des individus vivant en marge de la société dans le désert californien, ainsi que du très dérangeant « El Sicario » en 2011 sur un ancien tueur des cartels mexicains, est venu planter sa caméra dans un des territoires les plus tristement connus de son pays d’origine : l’île de Lampedusa. Dans « Fuocoammare » (2016), il filme séparément les migrants secourus en pleine mer et les habitants de l’île, montrant ainsi deux mondes qui se touchent sans jamais se rencontrer. Du côté des habitants, Rosi fait le pari risqué de la docufiction, en suivant notamment un jeune garçon d’une dizaine d’années vivant la vie qui est celle d’un jeune de son âge sur ce confettis aride perdu entre la Sicile et la Tunisie. Ces scènes, entrelacées à celles concernant les réfugiés, occasionnent un contraste frappant, mais aussi un lien inattendu : il s’agit d’une île de marins, et le secours aux naufragés fait partie de leur ADN. Côté réfugiés, les images sont parfois extrêmement dures à regarder : ces corps inertes qu’on transborde de leur canot de fortune au bateau des secours sont-ils ceux de personnes décédées, ou « simplement » déshydratées ? Les mots interpellent tout autant que les images, comme le prouvent ceux du médecin de l’île, Pietro Bartólo, lorsqu’il évoque son action auprès de celles et ceux qui posent le pied à Lampedusa. Bartólo a depuis quitté son poste pour rejoindre les bancs du Parlement Européen, sous l’étiquette du Parti Démocrate italien. Une Europe qui l’a laissé bien seul dans sa tâche…

De leur côté, « L’Escale », de Kaveh Bakhtiari (2013) et « La Mécanique des Flux », de Nathalie Loubeyre (2016) ont plus particulièrement insisté sur la vie des réfugiés, une fois arrivés en Europe. Le premier, réalisé par Suisse d’origine iranienne, se déroule entièrement en Grèce, où il retrouve des Iraniens, dont un cousin, qui cherchent à poursuivre leur périple vers des pays plus porteurs d’avenir. Vivant avec eux pendant plus d’un an dans un appartement en sous-sol, il récolte le témoignage de leur départ d’Iran, leur traversée de la Turquie, leur vie en Grèce, leurs plans pour monter dans un bateau pour l’Italie, dans un camion pour la Bulgarie ou pour obtenir l’asile en Grèce. Surtout, il montre leur vie, faite d’entraide et de tensions, inévitables. Le second film fait parfois écho au premier, notamment en Grèce, lorsque Loubeyre filme des jeunes, majoritairement afghans, sur le toit d’un immeuble squatté. Elle propose également un point de vue plus large, en donnant par exemple à voir le travail de policiers croates, chargés de surveiller les frontières de l’Union, désormais élargie à leur pays : ou comment confier le sale boulot aux petits nouveaux…

Ces deux films, tout comme « Fuocoammare » lorsque Rosi filme une coupe du monde improvisée de football, dans un centre d’accueil de Lampedusa, donnent surtout à voir des êtres humains, et c’est ce qui est le plus précieux dans ces films. Qu’on compte les morts ou le nombre de migrants arrivés dans tel ou tel pays, on ne parle qu’en chiffres. Lorsque ceux-ci tombent dans de mauvaises mains, ils ne font que dénier un peu plus l’humanité de ces personnes, dont il ne fait aucun doute qu’ils ont tous de bonnes raisons de quitter leur pays, qu’il s’agisse d’une guerre ou d’une situation économique intenable. Les témoignages récoltés par ces trois cinéastes le prouvent. Ces films redonnent à voir les rêves et les souffrances de ces réfugiés, ce qui fait d’eux des êtres humains, et pas juste des statistiques.

D’autres films pourraient être cités ici, provenant directement des pays d’émigration. La liste serait longue, mais citons au moins « Eau Argentée » (2014) de Oussama Mohammad et Wiam Simav Bedirxan, sur la guerre en Syrie, et composé de vidéos trouvées sur Internet. Les situations diffèrent entre chaque pays d’émigration, et chaque histoire est unique. Face à cette multiplicité de situations, il est également utile de se demander où est passée notre humanité, notre capacité à accueillir ceux qui sont contraints de quitter leur pays. C’est ce qu’a fait Nanni Moretti en renouant avec le documentaire dans « Santiago, Italia » (2019). Le film retrace l’historie de ces Chiliens, soutiens d’Allende, cachés dans l’ambassade d’Italie après le coup d’État de Pinochet en 1973, puis expatriés en Italie. Moretti n’a jamais fait un mystère de ses opinions politiques, et il est évident qu’en plus de mettre en lumière une histoire oubliée, ce documentaire est l’occasion pour lui de pointer du doigt son pays, prêt à se jeter dans les bras d’un Matteo Salvini qui, c’est un euphémisme, tourne totalement le dos à la tradition de solidarité qu’évoque Morretti. Le constat est amer, c’est celui d’un homme qui craint de voir son pays renouer avec les heures les plus sombres de son histoire. Mais il y a aussi une part d’espoir : l’homme n’est pas intrinsèquement mauvais, et la parole de ces Chiliens, revenus pour la plupart dans leur pays, s’exprimant souvent dans un italien impeccable et témoignant leur gratitude pour leur seconde patrie, est là pour le rappeler.

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Le Cri des gardes : Combat de théâtre et de cinéma

Le nouveau film de Claire Denis, "Le Cri des gardes", avec Isaac de Bankolé et Matt Dillon, adapté de la pièce de Bernard-Marie Koltès, "Combat de nègre et de chiens", avait tous les atouts pour plaire. Mais nous restons à la porte, froids et déçus. Faut-il en accuser un texte trop théâtral ? Ce qui est sûr, c'est que quelque chose, ici, n'a pas su s'incarner.

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.

Les références et clins d’œil dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton

Découvrez les nombreux clins d'œil et références cachées dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton, un hommage à ses films iconiques. Un décryptage détaillé des allusions et hommages qui ravira les fans de longue date et les nouveaux venus