Terminator : Dark Fate, il faut que tout change pour que rien ne change

Six ans après un Terminator : Genisys décevant déjà sur ses propres plateaux de tournage, la franchise née dans un rêve romain de James Cameron est de retour. Avec le patriarche au poste de producteur pour cornaquer Tim Miller à la réalisation, les espoirs sont de retour dans le cœur des fans, à défaut de l’être sur l’affiche de Terminator : Dark Fate : encore une fois, ce n’est pas cool de croiser une machine tueuse et un tantinet obstinée.

L’homme qui murmurait à l’oreille des remake

Il en est ainsi de beaucoup de créateurs qui ont eu la chance d’avoir une de leur œuvre devenue une référence de la pop culture : en bons parents, ils la laissent essayer de marcher toute seule, la regarde de loin, émus et ne sont pourtant pas autorisés à revenir dans le square quand elle tombe. A la rigueur, on pourra leur demander comment bien faire les lacets, mais guère plus. John Carpenter, Ridley Scott et bien d’autres ont ainsi souffert à divers degrés de ce phénomène de filiation abstraite, né dans l’envie de ne pas laisser les chefs d’œuvre se cacher pour mourir. On peut aussi le reformuler ainsi : on peut encore gagner du pognon avec ce truc. On en fait d’autres.

La machine à flipper

En 1984, le premier Terminator, qualifié juste avant son tournage de « film de merde » par son propre interprète, a tous des atouts de la série B fauchée, sans avenir à défaut de nous en donner un. La peur primale vis a vis des nouvelles technologies, avant internet, Facebook et les perches à selfie peut même paraître désuète au spectateur d’aujourd’hui. Un tueur, une belle, un héros, des flingues et des vestes en cuir : le premier chef d’œuvre de la saga a les atours de l’actioner modèle, produit à la chaîne dans les années 80 jusqu’aux nanars. Pourtant, représenter ce futur dans une Amérique reaganienne avait pourtant touché une faille, jamais tout à fait comblée, de la frontière entre l’homme et la machine. Arnold Schwarzenegger en est devenu un hybride, tel qu’on l’analyse dans l’excellent ouvrage de Jérôme Momcilovic, organique/numérique, corps désincarné parce que trop incarné grâce à un extraordinaire travail d’acteur trop longtemps méprisé.

« Miroir, mon beau miroir… » (princesse maléfique, 1938)

Consacrée par le second opus, la saga devient éternelle, et comme toutes les belles sagas du 7ème art, un peu maudite également. « Le cinéma, par ailleurs est une industrie » disait Malraux, l’émérite ministre de la culture de De Gaulle après avoir été un extraordinaire écrivain, et il avait tellement raison. A son époque on ne faisait pas de remake, mais dès l’ère VHS, on commence à y songer. Un film devient un produit à policer, à refaire, à ressemeler : en gros, il devient aussi un jouet. Parfois, c’est le démiurge même qui se refuse à le lâcher. George Lucas le premier, vent debout contre les studios, les projections tests et les études de marchés, avant de voir la lumière et de s’ouvrir à la voix spirituelle du merchandising et de la saga familiale. N’en jetons plus : la logique de serial des blockbusters porte en elle un ver qui n’est pas de sable, comme celui de l’unique Dune, mais naît bien de notre bon vieux Star Wars. Oui je dis notre, car comme tout bon feuilleton, de Plus belle la vie à Dallas en passant par Joséphine ange gardien, on n’échappera jamais tout à fait à une logique de serial. Voilà un monstre au moins aussi terrifiant que l’apocalypse nucléaire et l’intelligence artificielle détraquée : de HAL aux mises à jour de Windows 10, jamais la machine ne trouvera plus obstinée au 21ème siècle que des producteurs voulant refaire à jamais leurs grands films.

Numériquement vôtre

Terminator : Dark Fate cherche les ennuis. En ramenant James Cameron comme arme de name-dropping massive, il met déjà la barre très haute. En refusant de tenir compte de tous les films maudits de la saga, de Terminator 3 au dernier Terminator : Genysis, littéralement terrifiant celui-là, il relevait les manches. Mais en le faisant avec Tim Miller à la réalisation, après son cynique Deadpool en 2016, il a oublié de faire ses lacets. Dès la scène d’ouverture l’opus sent l’arôme de synthèse. Une image grainée de VHS sur un montage found footage montre Sarah Connor en Cassandre, avertissant ses psychiatres du douloureux avenir du Monde. On passe ensuite sans transition à une plage, un Edward Furlong du même âge que dans Terminator 2, quand on était encore heureux de l’imaginer futur grand acteur, et une version numérisée, ultra-propre de Schwarzy, abattant de trois balles le jeune John Connor, avenir de la résistance et de l’humanité. C’est une sale journée.

L’image est forte, renverse dès les deux premières minutes la mythologie d’une saga qui repose très fort sur deux piliers très usés et consacre une volonté de terre brûlée que l’on peut comparer à celle de Rian Johnson quand on lui a confié Les derniers jedi. C’est louable, courageux, presque punk et très prévisible dans ce cadre de la part de Tim Miller, et mérite un grand film pour valider l’expérience. Mais le risque pris est énorme quand cette émotion est portée par deux créatures numériques en CGI aussi touchantes que tous les rôles successifs d’Arielle Dombasle.

Ravalement de façade

Le cinéma numérique est encore en recherche de légitimité, depuis que les grosses productions… Bon, comme les moyennes aussi… Bon, et parfois aussi les petites… recourent à ses services. Martin Scorsese et Francis Ford Coppola aidant récemment en envoyant avec soin deux superbes ogives sur la qualité des dernières productions Marvel, Terminator : Dark Fate est tout à fait le symptôme de cette crise d’adolescence du cinéma assisté par ordinateur. Cherchant des repères, visiblement pas encore au courant que les spectateurs de ce nouveau film de la saga ont des chances d’avoir vu les précédents, même les mauvais, le film reprend à son compte toutes les figures imposées. Un héros ou héroïne du futur, un méchant terminator encore plus méchant que celui d’avant, un truc à faire dans le scénario avec Sarah Connor, John Connor et récupérer Schwarzy. On y est, toutes les cases sont cochées. Sauf qu’on ne se déplace pas 4 ans de deuil après Terminator Genisys pour voir un fan movie. Mais dans ce « on », je place les trentenaires, les vieux de la vieille qui ont pour cette saga supporté tous les mauvais choix des dernières années. Et je me trompe. Nous ne sommes pas la cible.

Un film pour les gouverner tous ?

Terminator : Dark Fate a le mérite d’oublier le passé pour mieux le lénifier à l’intention des jeunes générations. Il est dans ce sens le film de son temps, un fade remake qui est bien plus une nouvelle alarme consternante pour notre contexte de production qu’un simple mauvais film de plus. Après tout, la V2 de Total Recall le rappelait déjà : nos remake ont la gueule d’une époque qui ne dit rien d’elle et dont on ne raconte pas grand-chose. Et comment le faire, avec une héroïne, future recours des humains, aussi peu charismatique que dans une télé novela ? En lieu et place de la pauvre Natalia Reyes, perdue comme nous, des effets numériques auraient pu paraître plus humains, à l’image de cette scène surréaliste où Carl/T-800 repenti/Arnold Schwarzenegger vante les joies de la vie de famille, de sa conscience et de sa nouvelle vie de poseurs de rideaux. On nage à vue, chopant quelques références au passage pour resituer un récit patchwork d’influences, éternel recommencement vers un nouveau lissage, dont l’action est innocemment située dans un marché émergent pour les débouchés internationaux.

Ce Terminator est un Dora de plus, un produit intéressant à étudier pour comprendre plus tard ce que les sagas refaites toutes belles, toutes propres, présentaient dans un passé dystopique comme le côté obscur des studios. En dignes successeurs de Frankenstein. « We must found another brain ! » 

Terminator : Dark Fate – bande-annonce

Fiche technique

Titre original et français : Terminator: Dark Fate
Titre québécois : Terminator : Sombre Destin
Réalisation : Tim Miller
Scénario : David S. Goyer, Justin Rhode et Billy Ray, d’après une histoire de James Cameron, Charles Eglee, Josh Friedman, David S. Goyer et Justin Rhodes, d’après les personnages créés par James Cameron et Gale Anne Hurd
Direction artistique : Sonja Klaus
Décors : Monica Alberte, David Bryan, Luke Edwards, Alejandro Fernández, Claire Fleming, Florian Müller, Tom Still et Lucienne Suren
Costumes : Ngila Dickson
Photographie : Ken Seng
Montage : Julian Clarke
Musique : Junkie XL
Production : James Cameron, David Ellison, Dana Goldberg et Don Granger
Producteur délégué : Bonnie Curtis, John J. Kelly et Julie Lynn
Sociétés de production : Skydance Productions, Tencent Pictures et Lightstorm Entertainment
Sociétés de distribution : Paramount Pictures (États-Unis, Canada), Walt Disney Studios Distribution / 20th Century Fox (France et International)
Budget : 185 millions $2
Pays d’origine : États-Unis
Langues originales : anglais, espagnol
Format : couleur
Genres : science-fiction, action
Durée : 129 minutes
Dates de sortie3 :
France : 23 octobre 2019
Royaume-Uni : 31 octobre 2019
États-Unis : 1er novembre 2019
Classification :
États-Unis : R (Restricted)
France : tous publics avec avertissement

Distribution

Linda Hamilton : Sarah Connor
Arnold Schwarzenegger: le Terminator T-800 (modèle 101) surnommé « Carl »
Mackenzie Davis : Grace4
Natalia Reyes : Daniela « Dani » Ramos
Gabriel Luna : le Terminator Rev-9
Diego Boneta  : Diego Ramos

Note des lecteurs0 Note
1.5

Festival

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
Vieux briscard de la cinéphilie de province, je suis un pro de la crastination, à qui seule l'envie d'écrire résiste encore. Les critiques de films sont servies, avant des scénarii, des histoires et cette fameuse suite du seigneur des anneaux que j'ai prévu de sortir d'ici 25 ans. Alors oui, c'est long, mais je voudrais vous y voir à écrire en elfique.

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