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Quand je serai mort, comprenne qui pourra

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Libéré pour bonne conduite après dix ans de prison, Léon Obmanchik dit Obman vient s’échouer à Saint-Henri, un quartier de Montréal où il côtoie quelques personnages improbables, avant de disparaître. Petit imbroglio.

Il faut voir la tête et l’allure d’Obmanchik quand il sort de prison. Même si on ne sait pas à quoi il ressemblait dix ans avant, il a tout de l’homme brisé : hagard, tête basse et le crâne bien dégarni, un peu voûté, vêtements très défraichis et la démarche lourde. On lui donne la cinquantaine. Néanmoins, il faut également voir sa tête quand il réalise qu’il sort de prison pour tomber dans un autre piège auquel il ne voit aucun moyen d’échapper. Et il faut le voir un peu plus tard marmonner pour lui-même : « Quand je serai mort… »

Le quartier Saint-Henri

Avec cette BD qui se lit assez rapidement (format moyen : 26,7 x 20,3 cm avec une base de trois bandes par planche, 64 planches en noir et blanc, plus deux planches pleine page non numérotées, couverture souple à rabats), on découvre autour de la place qui lui donne son nom (lieu desservi par une station de métro) un quartier de Montréal bien particulier. Au passage, on remarque une circulation dense, de nombreuses boîtes de nuit ou assimilées, des habitations encore de tailles raisonnables vaguement menacées par le voisinage de buildings des quartiers avoisinants, quelques terrains vagues et des personnages que l’histoire sort en quelque sorte d’un anonymat qu’ils cultivent malgré leurs vies sans éclat. Parmi eux, Suzie qui travaille dans un cabaret de seconde zone et tapine à l’occasion (pas sûr que cela fonctionne encore beaucoup), sous la protection de Frank Malo, un petit caïd qui fait avant tout effet pour son physique de dur. Suzie a eu Obmanchik comme client, un client un peu naïf à qui elle a fait croire qu’elle l’aimait. Au temps de sa splendeur, Suzie avait également une histoire avec Carl Boucher qui voulait l’épouser. Pour cela, il était prêt à racheter Suzie à Malo. Mais l’affaire a mal tourné et c’est finalement Obmanchik qui s’est retrouvé en prison pour le meurtre de Boucher. Mais l’arme du crime, un couteau (de boucher ?), n’a jamais été retrouvée. Parmi les personnages à citer, n’oublions pas Simone qui passe ses nuits sous une tente, dans un terrain vague non loin d’une usine. Elle partage sa vie avec Jeff, un homme sans réelle occupation semble-t-il, à part s’enfiler régulièrement des bières, ce que son ventre confirme. Enfin, n’oublions pas Anita qui fait le lien entre tous ces personnages en enquêtant sur ce qui tourne autour du meurtre de Boucher puis de la disparition d’Obmanchik (en marge des enquêtes policières qui, malheureusement, se contentent des apparences). Anita, c’est la bonne âme de service qui se fait du souci pour les plus démunis, tout en affichant une dégaine pas possible, avec une robe informe et des attitudes un peu gauches, féminine quand elle veut s’introduire dans un cabaret, mais généralement peu soucieuse de son apparence.

Un scénario soigné

Signé Laurent Chabin, le scénario mêle des détails un peu saugrenus qui amusent, avec une trame assez noire, dans un quartier de Montréal où la gentrification réduit l’espace et la marge de manœuvre des plus démunis. Ses personnages s’en sortent comme ils peuvent et ils affichent des moralités franchement douteuses. Il y a du mensonge et de la manipulation dans l’air, sans compter les morts violentes. Détail non négligeable, l’ensemble est agrémenté de nombreuses expressions typiques du pays.

Un style graphique agréable et personnel

Signé Réal Godbout, le dessin retient l’attention, non par sa finesse (ligne claire, noir et blanc avec quelques nuances de gris), mais par un souci du détail qui sonne juste sans chercher à impressionner (voir l’illustration de couverture). D’ailleurs, certaines cases sont totalement dépourvues du moindre élément de décor. Surtout, sa façon de dessiner les personnages apporte un ton décalé ironique : mine de chien battu affichée par Obmanchik (illustrant son tempérament slave dû à ses origines russes), des attitudes (les yeux surtout mais aussi des expressions de visages), qui rappellent le style encore imparfait de Jean-Claude Denis à l’époque (histoires en quelques planches encore en noir et blanc) des débuts de Luc Leroi, son personnage fétiche.

Que penser ?

Voilà donc une BD sans prétention qui a sans doute obtenu un certain succès au Canada, suffisamment pour lui valoir une distribution en France. Si elle met en avant des personnages inattendus dans un quartier méconnu, elle apporte un vent de fraîcheur bienvenu. Par contre, sa fin laisse une impression bizarre. Lisant à l’avant-dernière planche, on se dit que ce n’est pas possible qu’on arrive à la fin en tournant la page. Effectivement, la dernière planche apporte un sentiment d’inachevé. Celui-ci se traduit par ce que dit Suzie dans la dernière case : « Je veux comprendre, c’est tout. Je l’aimais bien, moi, le vieux… » Et si Suzie attend des explications, il en est de même pour le lecteur qui constate l’absence du mot fin ou d’indication d’une suite possible. La seule solution consiste à tout relire et à tenter de suivre le raisonnement de Suzie qui sait à qui elle s’adresse.

Quand je serai mort, Réal Godbout (Illustrations) & Laurent Chabin (Scénario)
La Pastèque, octobre 2019, 78 pages

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Cinéma documentaire des années 2010 (4/4) : le football selon Corneliu Porumboiu

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En ce mois de novembre, la rédaction du Mag du Ciné fait le point sur la décennie 2010. Nous achevons notre panorama documentaire sur une thématique en apparence plus légère : le football. Mais pas exactement celui qu’on a l’habitude de voir à la télé : retour sur deux films du réalisateur roumain Corneliu Porumboiu.

Il y a une scène de réunion, dans « Le Village » de Claire Simon, où un programmateur de Tënk propose un focus sur des documentaires traitant du foot, afin de coller à la Coupe du Monde de foot de 2018. Des voix s’élèvent contre une telle idée : il est de bon ton, dans certains milieux, de ne pas aimer le foot… Quiconque a en tête les salaires mirobolants des joueurs, les montants exorbitants des transferts, les sponsors pas toujours éthiques (des équipes, des sélections, des stades, des compétitions…), les attributions de compétition à des pays peu concernés par les droits de l’homme, qui font l’actualité de ce sport, peut en effet comprendre les arguments contre une programmation qui y serait consacrée. Toutefois, certains réalisateurs éminemment respectables sont également des amateurs de football : on connaît les idées iconoclastes de Jean-Luc Godard quant à leur diffusion télévisée. Le cinéma d’auteur, a fortiori son versant documentaire, peut-il donc s’encanailler sur les terrains de foot ?

Corneliu Porumboiu a estimé que oui. Le réalisateur roumain, plus connu pour ses films de fiction (« 12h08 à l’est de Bucarest », « Policier, adjectif », « Le Trésor »), a donc sorti deux documentaires consacrés au football : « Match Retour » en 2014, et « Football Infini » en 2018.

Le dispositif du premier est d’une remarquable simplicité. Nous assistons à l’intégralité de la retransmission télévisée du derby entre les deux équipes de Bucarest, le Dynamo et le Steaua, en décembre 1988, sous une neige battante, et avec une qualité d’image d’époque. Le match était arbitré par Adrian Porumboiu, père du réalisateur. En voix off, vingt-cinq ans plus tard, le père et le fils commentent la rencontre, discutent de l’art d’arbitrer un match de foot ainsi que de celui, tout aussi délicat, de le filmer. C’est aussi pour eux l’occasion d’échanger sur la Roumanie communiste. Sur tous ces sujets, il y a toujours une incompréhension latente entre les deux hommes. C’est à la fois un film sur le foot (on peut même s’amuser à suivre le match avec intérêt, vu les conditions impraticables du terrain), un film sur l’impact de ce sport sur la vie des deux hommes, et, partant de là, sur leurs rapports personnels. Le dispositif est minimaliste, mais ressuscite toute une époque, avec ce constat à la clé : la Roumanie et le football ont bien changé en une trentaine d’années ; le père et le fils, sans doute, également.

« Football Infini » prend une forme plus classique, mais n’est pas moins surprenant. Porumboiu y suit Laurentiu Ginghina, un fonctionnaire roumain, sérieux prétendant au titre d’homme le plus terne de l’humanité. L’homme est un passionné de football qui n’a jamais digéré la blessure grave, survenue lors d’un match amateur dans sa jeunesse, qui l’a empêché de faire carrière. Un brin obsédé par cet accident, il a imaginé des règles alternatives au football, supposées être moins dangereuses, et qu’il tente de refourguer à qui le veut. Il en résulte un sport devenu totalement absurde et injouable, que Porumboiu, homme sensé, trouve assurément cocasse. Il n’en traite pas moins son créateur contrarié avec sérieux et respect, sans ironie ni cynisme.

Porumboiu suit également Ginghina dans ses activités professionnelles, dont le fonctionnaire a parfaitement conscience de leur insignifiance. L’homme se livre devant la caméra et cause de tout ce qui lui passe par la tête : bureaucratie locale, Europe, World Trade Center, photos de mariage, mythe de la caverne, utopie politique… L’homme et les situations dans lesquelles il apparaît à l’écran font écho aux films de fiction de Porumboiu, excepté que l’histoire de cet homme est à la fois trop folle et beaucoup trop banale pour être inventée de toutes pièces. Le talent de Porumboiu lui permet d’intégrer cette histoire vraie dans son cinéma, dont l’apparente austérité (les plans longs et fixes qui semblent consubstantiels au cinéma d’auteur roumain) donne toute sa saveur à son sens de l’humour pince-sans-rire.

« Match Retour » et « Football Infini » constituent donc deux documentaires singuliers, dépassant tous deux leur statut de « films sur le foot », et susceptibles d’intéresser (ou, à défaut, de surprendre) aussi bien les amateurs que les contempteurs du ballon rond. Apaiser les conflits entre footeux et non-footeux : une vertu imprévue du cinéma documentaire, qui n’en manque pourtant pas.

The New Pope s’invite le 13 janvier sur HBO : retour sur la musique de The Young Pope

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Dès le mois de mai 2017, on apprenait que The Young Pope, auréolé de succès, allait accoucher d’une suite, The New Pope. La série qui bouleverse les codes figés du Vatican et donne une nouvelle dimension à la fonction et à l’autorité papales, a désormais une date arrêtée concernant sa diffusion à la télévision – du moins américaine sur HBO – : ce sera le 13 janvier 2020. Sky (pour les britanniques) et Canal + (pour nous français), ayant coproduit ce second volet de la série, devront peut-être nous faire patienter encore un peu. Pourquoi ne pas s’imprégner, de nouveau, de la playlist officielle du premier volet de la série ? The Young Pope offre un choix éclectique suavement transcendant.

En octobre 2016, un pape crevait le petit écran et séduisait des millions d’adeptes accrocs à la série The Young Pope à la grande joie de HBO. Jude Law y incarnait à merveille Pie XIII, souverain pontife, sortant des sentiers battus, en étant par exemple un buveur invétéré de coca ou encore un fumeur n’épargnant pas ses poumons. Il était charismatique à en faire trembler les murs de la cité du Vatican. La série a connu un succès international, en ayant été diffusé dans 52 pays, avec une adhésion massive du public et des critiques élogieuses en général. Canal + a eu le privilège béni d’avoir diffusé cette série décapante. La question d’une suite s’est posée pour son créateur Paolo Sorrentino et il a décidé de récidiver, avec une nouvelle série, s’inscrivant dans l’ornière de la première, tout en innovant. Il a ainsi décidé de l’intituler The New Pope. Mais avant de passer au synopsis de cette suite tant attendue, pourquoi ne pas réécouter la bande originale de The Young Pope ? Elle est sortie, sous le label Warner Music Italy, le 23 décembre 2016, en vinyle ou en CD, puis le 17 janvier 2017, en version digitale. Les morceaux, qui sont parfois spirituels, tendent, en tout cas, à la zénitude. Une invitation musicale aussi divine ne se décline pas.

Liste des titres

1. The Dream (Sumi Jo)  2:36
2. Fear of God  2:47
3. Cardinals  2:12
4. Hair  0:43
5. The Knowledge  2:03
6. Sister Mary  2:02
7. The Blackmail  1:55
8. The Joke  4:32
9. The Miracle  1:55
10. The Parents  1:26
11. Later  1:50
12. The Prayer  2:39
13. Maddalena Ventura  1:18
14. Dussolier  2:25
15. Dreaming of You  2:10
16. Voiello Soul  1:48
Durée totale de l’album : 34:21

Musique The Young Pope 

Selon la description officielle de HBO, qui a annoncé le suite de The New Pope, le 26 novembre 2019, pour le 13 janvier 2020, voici ce qui vous attend : la série reprend là où The Young Pope s’est arrêté, avec Lenny Belardo (Jude Law), incarnant le Pape Pie XIII, dans le coma. C’est une opportunité, après un premier conclave tumultueux, pour le secrétaire d’État et cardinal Voiello (Silvio Orlando) de réussir son pari. Il place Sir John Brannox (John Malkovich), aristocrate anglais modéré, charmant et sophistiqué, sur le trône papal, sous le nom de Jean Paul III. Le nouveau pape semble à priori idéal, mais il dissimule des secrets tout en présentant une certaine fragilité. Voiello se voit confronté à une âpre réalité : il ne sera pas aisé de remplacer Pie XIII. Entre vie et mort, ce dernier est un saint…qui se réveillera. Comment imaginer une Église bicéphale ?

Auteur : Eric Françonnet

Le cinéma documentaire des années 2010 (3/4) : « Le Village » de Claire Simon et les coulisses de Tënk

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En ce mois de novembre, la rédaction du Mag du Ciné fait le point sur la décennie 2010. Dans ce troisième article consacré aux documentaires de la décennie, nous opérons un détour par la plateforme de SVOD Tënk, spécialisée dans le documentaire d’auteur, et par la série Le Village (2019), de Claire Simon, qui retrace l’histoire de sa création et son fonctionnement.

S’il existe certaines plateformes de SVOD où il s’avère difficile de trouver un (bon) film que l’on n’a jamais vu, tel n’est pas le cas de Tënk. En ligne depuis 2016, ce site propose constamment à ses abonnés une soixantaine de films, renouvelés six par six chaque vendredi. Sa particularité : il s’agit de documentaires d’auteur, catégorie large englobant aussi bien des classiques plus ou moins oubliés qui ne sont plus rediffusés sur les chaînes de télévision publique que des films plus contemporains qui pour l’immense majorité ne seront projetés qu’en festival. Créé dans le village de Lussas, en Ardèche, à l’initiative de Jean-Marie Barbe, natif du lieu et déjà créateur d’Ardèche Images et des États Généraux du Film Documentaire, Tënk programme des films qui, autrement, ne vivraient plus. Or, on nous excusera cette lapalissade, mais les films sont fait pour être vus, a fortiori encore plus lorsqu’ils traitent d’enjeux peu ou mal traités dans les médias dominants, ou qu’ils nous éclairent sur des cultures méconnues ou des histoires rarement racontées.

Tënk demeure relativement confidentiel, malgré des partenariats avec Telerama ou Mediapart, et ne compte encore que quelques milliers d’abonnés dont 85% étaient, en 2018, liés d’une manière ou d’une autre avec la production de films documentaires. Faisant partie des 15% de profanes et n’ayant de surcroît découvert Tënk qu’assez récemment, l’auteur de ces lignes a vu ces derniers mois quantité de films remarquables dont il ne soupçonnait même pas l’existence.

Parmi ces films, citons donc les documentaires de Pierre Perrault, un des fondateurs du cinéma direct, ceux d’Ariane Doublet sur les agriculteurs du pays de Caux ou ceux de Laila Pakalnina sur sa Lettonie natale, mais aussi, pêle-mêle, un moyen-métrage poétiquement absurde et inquiétant sur la… piscine municipale de Besançon (White Spirit, de Martine Deyres), un vieux documentaire militant contre le projet de centrale nucléaire de Plogoff (Le Dossier Plogoff), le portrait éloquent d’une coiffeuse camerounaise exerçant dans une boutique de 8m² en Belgique (Chez Jolie Coiffure, de Rosine Mbakam) ou celui d’une policière congolaise luttant contre les violences faites aux femmes et aux enfants (Madame Colonelle, de Dieudo Hamadi). Ou encore celui, moins réjouissant, du fondateur d’une milice para-militaire fasciste en Slovaquie (When the War Comes, de Jan Gebert). Autant de sujets variés, autant de « visions du monde », comme le dit Jean-Marie Barbe lui-même dans la série documentaire Le Village, qui méritent d’être partagées.

Entre 2015 et 2018, Claire Simon (dont Le Bois dont les rêves sont faits, portant un regard inédit sur le bois de Vincennes, est également à mentionner parmi les documentaires les plus marquants de la décennie) a suivi l’équipe de Tënk, de la préparation du projet à l’inauguration de l’Imaginaïre, bâtiment lussassois regroupant désormais les différentes activités documentaires dudit village. En vingt épisodes de 26 minutes, la série s’intéresse aussi bien aux éléments économiques et politiques de l’affaire qu’à son fonctionnement éditorial, sans cacher les moments difficiles, y compris ceux de désaccord au sein de l’équipe.

Claire Simon cherche également à faire la jonction, pas évidente, avec les activités agricoles lussassoises, essayant de montrer comment un environnement rural peut accueillir des projets culturels qu’on aurait imaginés sur la rive gauche de la Seine plutôt que sur celle de l’Ardèche. S’ils habitent le même village, les préoccupations des uns, intellectuels parachutés en Ardèche, et des autres, habitants lambda, ne sont cependant pas toujours les mêmes, même avec un Jean-Marie Barbe faisant naturellement la jonction. Ils se croisent par ailleurs assez rarement : les villageois sont rares aux projections en plein air des États Généraux, et il y a quelque chose d’assez comique à voir Pierre Mathéus, directeur général de Tënk, lors des journées portes ouvertes de l’inauguration du nouveau bâtiment, tenter de se justifier de leur bon usage des deniers publics devant un groupe de Gilets Jaunes, en apparence pas captivés, et qu’il semble présumer plus intéressés par leurs impôts que par le cinéma documentaire.

Soyons francs : la série est un peu longue pour ce qu’elle a à raconter, et on pourrait imaginer un montage de 3h30-4h exploitable en salles, qui conserverait les scènes les plus intéressantes et permettrait d’attirer l’attention des spectateurs sur la plateforme. En l’état, ça n’intéressera sans doute pas grand monde en dehors d’un cercle restreint d’abonnés fidèles. Mais « Le Village » a le mérite de graver sur l’écran l’une des aventures les plus courageuses de la décennie dans le milieu du cinéma documentaire et plus globalement de la distribution cinématographique, et dont on espère qu’elle parviendra à perdurer de nombreuses années. Tënk (tout comme Universciné pour le cinéma d’auteur et La Cinetek pour les films de patrimoine) prouve qu’il y a une place pour une SVOD d’auteur, française, avec un vrai projet éditorial et des films présentés chaque semaine par des professionnels. En opposition ou en complément des mastodontes du secteur qui fonctionnent selon une logique de pure consommation, ces sites français sont assurément autant à défendre que les salles de cinéma indépendantes.

Critique The Mandalorian – Chapitre 3 : Le chasseur a péché

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Après le Chapitre 2, où Pedro s’était retrouvé coincé par des Jawas sur Arvala-7, le chasseur de primes s’apprête à terminer sa mission peu conventionnelle. Là où la Force était grande en Guizmoda, le doute l’est en Pedro qui se retrouve confronté à son passé et ses semblables. Pour son Chapitre 3, intitulé Le Péché, The Mandalorian plonge plus en profondeur dans les valeurs morales du chasseur réputé.

Jamais il n’aura enlevé son masque. Jamais son visage ne nous aura été révélé. Jamais une seule mimique ne nous aura permis de déceler ne serait-ce qu’une lueur de sensibilité de la part de Pedro. Le mec ne lâche aucune info. Si ! Le timbre de sa voix et quelques interrogations nous permettent, éventuellement, de sentir que Pedro n’est pas non plus hyper enclin à l’idée de livrer ce bébé à l’Empire. Bien qu’il ait pris le chemin du retour à la fin du deuxième chapitre, la question était donc légitime en ce début de chapitre 3 : va-t-il réellement livrer Guizmoda à l’Empire ? 

Car Guizmoda a deux avantages : il est aussi mystérieux que mignon. Et Pedro, on avait sentit que derrière cette armure de beskar se trouvait un cœur qui pouvait être sensible, qu’en-dessous de ce casque se cachait un chasseur intelligent et consciencieux. It was a match! Guizmoda semblait être l’être qui pouvait changer ce chasseur orphelin intrépide en une nounou attentionnée et protectrice.

Mais dès le début de l’épisode, nos espoirs fondent comme le beskar chez la forgeronne. Car Guizmoda fait une erreur, une grave erreur : déboulonner une manette de commande pour jouer avec. Sauf que Pedro n’aime pas qu’on joue avec son vaisseau. Pedro se comporte comme un aficionada du tuning. Et comme les amoureux des néons verts et des becquets, il ne tolère pas qu’on touche pas à son vaisseau, à son bébé. Allez hop, retour au bercail, je t’emmène à l’Empire, on verra si t’es toujours aussi curieux.

Comme dirait Dewey : “ On ne s’attendait à rien, mais on est quand même déçu “. Sauf que là, non. On s’attendait à ce qu’il ait plus d’empathie, plus de jugeote, qu’il se remette en question. Ce beskar valait-il plus que Guizmoda ? Il semblerait malheureusement que oui. Seules quelques interrogations à l’égard du sort réservé par l’empire à Guizmoda témoignent d’une infime considération. Les germes de la culpabilité naissent en lui, mais c’est la main lourde d’un camtono de beskar que sa mission s’achève. 

Durement gagné par celui qui a été sauvé par Guizmoda contre le mudhorn, le beskar ne restera pas longtemps dans son camtono. Dans les sous-sols sombres où se terrent ses frères Mandaloriens, Pedro s’en va voir retrouver la forgeronne pour s’offrir une armure toute fraîche, l’autre ayant été endommagée par le mudhorn qui était censé l’avoir tué si Guizmoda n’avait pas été là (oui, on en a gros). Là où deux chapitres plus tôt, une épaulière lui avait été forgée par une seule plaque de beskar, c’est avec plus d’une demi-douzaine qu’il vient se forger une nouvelle armure pour être beau comme un camion. Mais autant de beskar attire les curieux. Et non les envieux.

L’impartialité de la forgeronne contraste avec l’indignation d’un des chasseurs, qui voit en Pedro un « pleutre qui partage la table de l’Empire ». Empire qui a décimé les Mandaloriens lors de la Grande Purge et les oblige à vivre  » comme des rats « . Pedro devient le petit chat noir, le collabo sans valeur qui semblerait avoir mis sa dignité et son passé au placard. En bon malandoriens qui se respectent, ce petit désaccord d’ordre moral se règle par quelques mandales bien placées, jusqu’à ce que la forgeronne, dont les talents de diplomate nous avait bien été cachés. D’un ton placide, deux phrases suffirent à calmer la situation. L’empire n’est plus et le beskar leur est retourné. C’est pas faux.

Car les Mandaloriens ne sont finalement que des chasseurs chassés. Ayant eu aussi subi leur Ordre 66, ils se sont retrouvés orphelins et livrés à eux-mêmes, persécutés, obligés de se cacher dans les confins de la galaxie pour survivre. Car la clandestinité est leur survie. C’est dans cet instinct survivaliste qu’ils se distinguent des autres espèces.  » This is the way  » comme ils disent.  Leur façon de faire perdurer leur espèce et leur réputation.

La querelle familiale terminée, l’armure flambant neuve portée, Pedro retourne à la Cantina pour reprendre son train-train quotidien. C’est là qu’il est accueilli par la grande gueule vantarde de Greef Karga qui voit en lui son héros. Car là où tous ont échoué, seul lui a réussi la tâche d’une mission peu conventionnelle qui a rapporté gros au fournisseur de palets. Car là où l’hypocrite veut fêter une prime qui lui a valu d’être riche sans se salir les mains, Pedro ne souhaite qu’une chose : un nouveau palet. Un nouveau palet pour retourner au boulot. Comme pour oublier une ex, reprendre le taf est la seule solution pour essuyer ses remords, fuir la responsabilité qui est la sienne d’avoir livré Guizmoda à l’Empire. Aux responsables de la Grande Purge.

Alors, avant de partir, le remord refait surface. Une dernière fois. Que feront-ils de lui ? Réponse nette et précise. La curiosité n’est déontologiquement pas permise selon la Guilde. Oui, mais la Guilde est-elle bien pensante ? La Guilde va t-elle décider des valeurs morales de Pedro ? La Guilde peut-elle protéger ceux qui ont fait de lui un orphelin ? Il semble bien que oui.

Sauf que, comme une boule dans la gorge, celui de la manette déboulonnée par Guizmoda dans le vaisseau du chasseur de primes sonne comme un rappel du destin. L’Empire a fait de lui un orphelin, alors doit-il laisser cet orphelin aux mains de l’Empire ? Une hésitation s’empare de lui. Une introspection même. Qui aura raison de lui. On coupe les moteurs, allons distribuer des mandales.

Alors on avait eu une ambiance western dans le Chapitre 1, un côté chevaleresque dans le Chapitre 2. Dans le Chapitre 3, Pedro a activé le mode Splinter Cell. Sa furtivité est proportionnelle à la naïveté des Stormtroopers qui se font dégommer comme des quilles, dépassé par un chasseur dont la détermination est nourrie par le remord. Et c’est avec facilité insolente qu’il finira par libérer Guizmoda. Merci quand même à la forgeronne qui lui aura filé des oiseaux siffleurs qui lui ont sauvé les miches.

Le voilà sorti d’affaire. Enfin, pendant un court instant. Jusqu’à ce que la Cantina soit envahie par le tintement de dizaines de capteurs aux voyants rouges. Car l’Empire dispose d’un atout considérable sur cette planète : une armée de mercenaires avides de beskar et qui n’ont eu, aucun remord. La chasse est ouverte.

Pour la deuxième fois de l’épisode, Pedro se retrouve pris au piège. Sauf que ce n’est pas par 4 Stormtroopers mais des dizaines de chasseurs, le tenant en joue. Greef Karga joue au cow-boy insupportable et va servir une solution à Pedro sur un plateau d’argent : un speeder dans lequel il veut déposer le bébé. Lui servant de bouclier mobile sur une courte durée, il se retrouvera dos au mur. Mais ça ne l’empêchera en rien de se dégonfler, puisqu’il réitère sa volonté de regagner son vaisseau avec Guizmoda, coûte que coûte. Ouais mais bébé est trop fatigué pour lui sauver les miches une seconde fois. Et il commence peut-être à en avoir marre aussi. Donc, Pedro se retrouve dans la merde, une énième fois.

Jusqu’à ce qu’un groupe de libellules casquées vienne finalement à son secours pour lui montrer la Voie.  » This is the way  » comme ils disent. La fraternité mandalorienne est de retour, tout le monde est best friends, ça fait chaud au cœur. Pedro est repenti. Faute avouée à demi pardonnée. À cause de toi, on peut plus vivre sur cette planète mais tant pis, on voyait pas le soleil de toute façon puisqu’on vivait dans le sous-sol comme des rats. Les commentaires Airbnb vont pas être élogieux.

Cette contre-attaque permet à Pedro de rejoindre son vaisseau sans encombre. Ah bah non. Le méchant, le terrible, le Grand Greef Karga l’attendait sournoisement. Sauf que Greef Karga, c’est pas Dark Maul. Allez hop, un peu de vapeur, un coup de blaster et il se retrouve le cul hors de vaisseau. Non mais oh, c’est quoi ces manières.

Et c’est ainsi que Pedro rejoint l’hyperspace avec Guizmoda, de nouveaux potes, de nouveaux horizons, de nouvelles aventures. Cherchera-t-il les origines de la petite bête verte ? En apprendra-t-on plus sur le passé de Pedro ? Est-ce que les Mandaloriens se cacheront aussi bien que Xavier Dupont de Ligonnès ? Réponse dans le Chapitre 4 !

Faust : L’oeuvre de Dieu, la part de l’Homme

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Pour parachever notre rétrospective consacrée aux années 2010, intéressons-nous aujourd’hui au remarquable Faust d’Alexandre Sokourov. Plus qu’une simple reprise du mythe de Goethe, ce film est un voyage cinématographique parcourant les tréfonds de l’âme, une toile de maître dans laquelle transparaissent les visages diaboliques et divins de l’être humain.

Synopsis : Le docteur Faust cherche désespérément un sens à sa vie lorsqu’il fait la rencontre de Méphistophélès, figure du diable masquée sous les traits d’un usurier. Celui-ci lui offre l’occasion d’approcher la jeune Marguerite, troublante image de la grâce et de la féminité…

Après avoir sondé le “mal” qui gangrena le 20 e siècle, par le portrait des grands despotes qui le peuplèrent (Hitler dans Moloch, Lénine dans Taurus, Hiro Hito dans Le Soleil), Alexander Sokourov cherche à conclure sa tétralogie consacrée au pouvoir de manière purement allégorique. C’est le mythe de Faust qui lui en offre la possibilité, à travers notamment la reprise de cette célèbre formule : “l’éternel féminin nous élève “ (“das Ewig-Weibliche zieht uns hinan”). En effet, sans la rencontre avec l’être aimé, sans la connaissance de “l’amour”, l’homme ne saura rien du bonheur et sera incapable de s’élever ! Sa vie, dès lors, deviendra synonyme de damnation, oubliant l’existence du “bien” pour mieux s’enferrer dans un “mal ”absolu…

Ainsi, c’est à la faveur d’un plan-séquence des plus morbides, se concluant par l’image d’une verge en état de putréfaction, que Sokourov nous annonce le constat qui est le sien : le divin a quitté les lieux, le sexe est mort, et l’amour aussi. Faust et son assistant ont beau chercher “l’âme” en autopsiant les différents organes, ils ne pourront la trouver dans ce corps abandonné par la vie, asséché en émotions.

Dans le récit original, Goethe dresse lui aussi un constat pour le moins saisissant : face à l’immensité du monde, l’homme n’est rien et ne peut accéder au savoir universel. Il ne lui reste plus qu’à signer un pacte avec le démon pour enfin connaître l’essentiel : l’amour véritable ! En bon auteur qu’il est, Sokourov tente une relecture toute personnelle de l’œuvre, en lorgnant également du côté de la version de Murnau, afin de filmer ce désenchantement qui ouvrit les portes du pouvoir à Hitler et consorts. Exit donc le “divin”, les représentations du “Paradis” et de “l’Enfer”, le récit sera entièrement dominé par le réalisme, l’organique, et surtout cette “pesanteur” qui nous prive de toute transcendance.

Pour nous en faire percevoir les contours, Sokourov affûte avec minutie ses différentes représentations esthétiques. Dans ce 19e siècle fantasmé, la mort et les considérations pécuniaires pèsent de tout leur poids sur les individus, et les condamnent à l’inertie : les corps sont patauds, les lieux exigus, et les hommes se heurtent, se mêlent, se gênent continuellement. Ils sont prisonniers de la matérialité comme le village peut l’être de la boue. Le maléfique, lui-même, n’a plus grand-chose de spirituel : dépossédé de cornes, affublé d’un sexe greffé sur l’arrière-train, Méphistophélès est un être difforme et ridicule. La pesanteur est telle, qu’il ne peut s’élever au-dessus du commun des mortels, subissant aussi bien les lois organiques (douleurs, diarrhées…) que sociales (cachetonne en tant que prêteur sur gages). Avec une douce ironie, Sokourov nous interroge : que peut-on attendre d’un monde où la matérialité nous attire irrémédiablement vers le bas ? Comment espérer trouver du divin dans un endroit où le pacte avec le diable n’est qu’un vulgaire contrat d’escompte ?

Le travail pictural qui s’ensuit nous donne un avant-goût de la basse matérialité de l’existence. Le recours à une palette chromatique restreinte, faite de vert et de marron, recouvre les êtres et les choses d’une même teinte terreuse : on confond les individus, les objets et les lieux, on plonge dans une réalité qui n’est que matière. Une impression que le maillage sonore accentue un peu plus : la concomitance de différentes sonorités (musique, brouhaha, parole) empêche l’avènement de ce supplément d’âme qu’est le silence. Quant aux déformations de l’image, elles indiquent avec élégance le trouble qui gagne la vision de Faust, et donc sa compréhension de l’amour.

Le mal n’a pas besoin du bien pour exister, nous dit-on. Une phrase que le cinéaste applique à la lettre, déplorant la fin du spirituel par une image où prédomine uniquement l’organique (la chair de l’usurier, de l’homoncule) et la mort (cadavres, corps livides, etc.). Seule Marguerite semble échapper à cette représentation, elle dont la beauté angélique est parfaitement sublimée par Sokourov (corps à la sensualité exacerbée, visage naissant dans un éclat de lumière, etc.). Elle est la promesse d’un amour qui transcende le réel, elle incarne cet “éternel féminin” qui est censé nous élever. Seulement, pour Faust, l’élévation est impossible car sa damnation est totale : comme il a tué pour se rapprocher d’elle, son amour alourdi de culpabilité l’entraîne irrémédiablement vers le bas. Il n’y a point de salut pour lui, comme nous l’indique avec une douce poésie la scène du lac : les corps s’enfoncent dans l’eau, l’amour tombe dans les abysses.

C’est finalement en toute logique que le film se termine par l’ascension d’une montagne, par la vaine tentative humaine de prendre enfin de la hauteur. Incapable de comprendre qu’il n’existe aucune transcendance dans ce monde, Faust se fourvoie en s’efforçant d’en trouver une. Face à la puissance d’un geyser naturel, il pense avoir trouvé la réponse à la question qu’il se posait devant le pénis mort du début : où se trouve l’âme ? Où se situe le divin ? Égocentrique forcené, persuadé de pouvoir reproduire l’effet du geyser, notre homme ambitionne désormais à être le nouveau Créateur. Hitler, Lénine et Hiro Hito peuvent venir en toute quiétude avec le siècle naissant, car les garde-fous ont sauté, et les pactes démoniaques sont périmés. Désormais, l’Homme n’a plus besoin du diable pour brader sa propre humanité…

Faust : Bande-Annonce

Faust : Fiche Technique

Réalisation : Alexandre Sokourov
Scénario : Iouri Arabov, Alexandre Sokourov et Marina Koreneva d’après Faust de Goethe et Le Docteur Faustus de Thomas Mann
Photographie : Bruno Delbonnel
Production : Andrey Sigle
Société de production : Sophie Dulac Distribution (France)
Genre : drame
Durée : 134 minutes
Date de sortie : 20 juin 2012 (France)

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4.2

Les Grands Mystères de la peinture, de Gérard Denizeau : de l’art d’apprendre à regarder

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Le 2 octobre dernier, Les Grands Mystères de la peinture paraissait aux éditions Larousse, sous la plume de Gérard Denizeau. Un livre essentiel, en plus d’un superbe objet, pour apprendre à regarder la peinture, l’analyser, et découvrir que les plus petits détails sont parfois les plus chargés de sens.

« La mission suprême de l’art consiste à libérer nos regards des terreurs obsédantes de la nuit, nous guérir des douleurs convulsives que nous causent nos actes volontaires. » – Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

C’est par cette citation que s’ouvre le livre de Gérard Denizeau, habitué de l’exercice ayant déjà publié La Bible expliquée par la peinture ou encore La Mythologie expliquée par la peinture. Il réitère ici en élargissant son chant d’exploration à l’ensemble de l’histoire de la peinture, progressant chronologiquement depuis les fresques murales pompéiennes jusqu’aux tableaux de Magritte, en passant par les œuvres des plus illustres représentants de chaque courant pictural. En plus d’offrir une analyse de plus de 50 tableaux – entourés d’un avant-propos et d’un index fort utiles –, l’ouvrage apporte aussi au lecteur une vue d’ensemble sur l’histoire de la peinture, l’évolution de ses techniques et de ses codes de représentation, de ses tabous et de ses ruptures.

Car bien qu’étant présenté comme un immense catalogue, passant d’une peinture à l’autre sans transition ni réelle explication, cette vue d’ensemble maintient tout l’intérêt d’une lecture linéaire et exhaustive d’un tel livre-outil. Bien sûr, le lecteur sera libre, selon ses envies, d’aller chercher l’analyse d’un tableau de Rembrandt, puis de revenir à Michel-Ange avant de faire un bond jusqu’à Van Gogh ; mais il passera peut-être à côté de cet incroyable sentiment d’érudition naissante qu’un parcours aussi cohérent, construit et complet que celui-ci permet d’éveiller.

En ce sens, le choix des peintures étudiées n’est pas anodin, et ne saurait être réduit à une sélection irréfléchie des 50 peintures les plus célèbres. Chaque analyse et chaque tableau actualise un aspect de l’art pictural, et donc de l’histoire de la peinture. Par exemple, on comprend comment et pourquoi Le Paiement du Tribut de Masaccio révolutionna la façon de rapporter l’homme à l’espace et au temps, comment et pourquoi La Naissance de Vénus de Botticelli fut pionnier dans la représentation du corps féminin, comment et pourquoi Le Souper à Emmaüs de Le Caravage fit de la lumière un nouveau vecteur de significations, ou encore comment Des caresses ou le Sphinx de Khnopff fit de la peinture un moyen de raconter des énigmes.

Extrait. Crédits : Larousse

L’ouvrage s’intéresse donc à 51 peintures étalées sur plus de 200 pages, pour la plupart célébrissimes, chacune analysée à l’occasion de 4 pages (ni plus ni moins) prenant la forme de deux doubles-pages. La première double-page, consacrée à une présentation générale du tableau, de son peintre, du contexte historique, des techniques, de la signification globale – peinture grand format à l’appui. La seconde, consacrée à la décomposition géographique de l’œuvre, pour isoler les détails, les scènes, les plans, voire parfois les temporalités (notamment dans la peinture religieuse).

Les deux premières pages permettent donc d’insérer l’œuvre dans l’histoire globale de l’art et de la peinture, et de questionner le pourquoi de la fascination qu’elle génère depuis des siècles ; les deux pages suivantes tentent de répondre au comment de cette fascination (à défaut d’apporter une réponse définitive au pourquoi, qui semble à jamais voué au mystère).

Extrait. Crédits : Larousse

C’est dans ce deuxième moment que le travail d’analyse devient passionnant, Gérard Denizeau faisant preuve d’une acuité exceptionnelle accompagnée d’un propos toujours didactique : il n’apporte pas toutes les réponses directement au lecteur, mais le prend par la main – ou plutôt par les yeux – pour le mener lui-même jusqu’aux détails dignes d’intérêt, l’encourageant par là à développer, seul, son sens critique et analytique à l’aide de ces nouveaux outils fraîchement acquis.

En résumé, Les Grands Mystères de la peinture est un ouvrage d’un richesse à la hauteur de son ambition, qui apprendra aux plus novices les ressorts du langage pictural, sans oublier les amateurs en ne délaissant jamais les aspects les plus techniques. Un beau livre qui permet de voir d’un œil nouveau les tableaux les plus célèbres que l’on connaît déjà tous, ou bien de poser un premier regard d’emblée attentif sur des œuvres que l’on découvrirait à l’occasion. De quoi passer des heures à lire, apprendre, comparer, mais surtout regarder.

Liste complète des tableaux analysés :

La Frise des mystères — Pompéi
La Crèche à Greccio Giotto di Bondone
Le Paiement du Tribut — Masaccio
Les Époux Arnolfini — Jan Van Eyck
La Flagellation — Piero della Francesca
Le triptyque Portinari — Hugo Van der Goes
La Naissance de Vénus — Sandro Botticelli
Le Jardin des délices — Jérôme Bosch
La Tempête — Giorgione
La Joconde — Léonard de Vinci
La Création d’Adam — Michel-Ange
Le Parnasse — Raphaël
La Mélancolie — Lucas Cranach
Les Ambassadeurs — Han Holbein le Jeun
La Tour de Babel — Pieter Bruegel l’Ancien
Les Noces de Cana — Paolo Véronèse
Les Saisons — Giuseppe Arcimboldo
L’Enterrement du Comte d’Orgaz — Le Greco
Le Souper à Emmaüs — Le Caravage
La Chute de Phaéton — Pierre Paul Rubens
Judith décapitant Holopherne — Artemisia Gentileschi
Nature morte à l’échiquier — Lubin Baugin
Le Tricheur à l’as de carreau — Georges de La Tour
Le Festin de Balthazar — Rembrandt
Les Ménines — Diego Vélasquez
Le Déluge — Nicolas Poussin
La Jeune Fille à la perle — Johannes Vermeer
L’Enseigne de Gersaint — Jean Antoine Watteau
Diane sortant du bain — François Boucher
Les Hasards heureux de l’escarpolette — Jean Honoré Fragonard
Les Sabines — Jacques Louis David
Paysages d’hiver — Caspar David Friedrich
Tres de Mayo — Francisco de Goya
La Grande Odalisque — Jean Dominique Ingres
Le Radeau de la Méduse — Théodore Géricault
La Mort de Sardanapale — Eugène Delacroix
Tempête de neige — Joseph Mallord William Turner
Un Enterrement à Ornans — Gustave Courbet
Impression, soleil levant — Claude Monet
L’Île des morts — Arnold Böcklin
Un dimanche après-midi à la Grande Jatte — Georges Seurat
La Vision après le sermon — Paul Gauguin
Le Talisman — Paul Sérusier
La Nuit étoilée — Vincent Van Gogh
Le Cri — Edvard Munch
Des caresses ou le Sphinx — Fernand Khnopff
La Frise Beethoven — Gustav Klimt
Les Grandes Baigneuses — Paul Cézanne
Carré blanc sur fond blanc — Kazimir Malevitch
Guernica — Pablo Picasso
L’Empire des lumières — René Magritte

Les Grands Mystères de la peinture, Gérard Denizeau
Larousse, octobre 2019, 221 pages

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4.5

« Marzi, une enfance polonaise » : le communisme autopsié par une fillette

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Chez Dupuis paraît Marzi, une enfance polonaise, succession de tranches de vie à hauteur d’enfant dans la Pologne communiste de la décennie 1980. Sowa y raconte ses plus « tendres » années, en plein bouleversement politique, dans une ville de Stalowa Wola portant tous les stigmates du soviétisme. Son compagnon (de bande dessinée comme au civil) Sylvain Savoia met habilement en images ces témoignages empreints de naïveté, d’espoirs, mais aussi de douleurs.

Le découpage de Marzi, une enfance polonaise se veut relativement simple. La bande dessinée se présente comme une succession de tranches de vie, dont la principale singularité consiste à adopter le point de vue d’une fillette sur la Pologne communiste des années 1980. L’élaboration des planches repose presque exclusivement sur un même principe : six cases où la description prévaut amplement sur les dialogues.

Dans ces scènes de la vie quotidienne, la Pologne se découvre bribe par bribe. À l’instar de Cracovie, Stalowa Wola, la ville natale de Sowa – et par conséquent de la jeune narratrice de la bande dessinée –, s’articule quasi entièrement autour de son usine emblématique. D’ailleurs, quand les ouvriers obtiennent un frigo de confection russe grâce à leur employeur, une bonne partie des HLM avoisinant l’usine voient simultanément trôner dans leurs cuisines le même appareil réfrigérant. Dans les années 1980, l’humeur des adultes en Pologne est souvent maussade. Ils en ont assez. De quoi ?, Marzi l’ignore. Mais elle constate.

Les rayons des magasins sont désespérément vides et, dès qu’ils sont approvisionnés, les gens font la file des heures durant pour acheter du sucre, des oranges, du papier de toilette ou de la viande, en échange de bons. Les tickets de rationnement sont également en vigueur dans les pompes à essence. L’information circulant vite (malgré l’absence notable de téléphone dans les foyers), l’arrivée d’un camion de livraison dans une station-service suffit à congestionner une ville entière. On observe alors des colonnes d’automobilistes se rendant tous au même endroit au même moment, dans l’espoir d’offrir un peu d’énergie à une guimbarde parfois délabrée. Dans cette Pologne désargentée, les ménages cachent leurs maigres économies dans leurs sous-vêtements, un congélateur unique strictement compartimenté sert de garde-manger à tout un immeuble, on ramène de l’étranger des raisins secs ou du chocolat, l’acquisition d’un téléviseur passe par une inscription sur une liste d’attente longue comme la Cinquième Avenue de Manhattan, la plupart des déplacements se font (par défaut) à vélo et on part à la campagne le week-end pour récolter des fruits et des légumes qu’on revend aussitôt à ses voisins pour quelques sous.

Extrait de « Marzi, une enfance polonaise », visible sur le site de l’éditeur.

Marzi, une enfance douce-amère

L’enfance de Marzi n’est pas des plus heureuses. Surtout quand la fillette se compare à une camarade de classe dont le père travaille aux États-Unis. Pendant que cette dernière a la faveur des enseignantes et des airs irritants de princesse, Marzi porte des élastiques de cheveux confectionnés de manière artisanale à partir de… chambres à air. À ses heures perdues, la jeune narratrice joue avec ses amies Monika et Gosia sur leur palier d’immeuble. Elles y monopolisent l’ascenseur ou imitent le pape. D’autres jours, elles sortent se livrer à des parties de cache-cache ou prélever des plumes sur les animaux, quand elles ne se gavent pas, jusqu’à la nausée, de dentifrice américain. Quand les vacances commencent, il faut se rendre dans les champs de fraises. L’utile avant l’agréable. Et le dimanche a beau être le seul jour de repos de la semaine, il y a encore les animaux à nourrir.

Les parents de Marzi conduisent une vieille Fiat 126, qu’il faut pousser dans la neige et qui fait tellement de bruit qu’on s’entend à peine parler dedans. Quand toute la famille se rend au magasin Pewex (une sortie de Disneyland où on paie en dollars, du point de vue de Marzi), la fillette se prend à rêver d’une poupée Barbie bien trop onéreuse – alors que sa copine Gosia possède tout de même une télévision en couleurs, un appareil photographique, le téléphone et même une Skoda ! À Noël, Marzi n’ose évoquer les cadeaux qu’elle reçoit. Ses chaussettes, culottes et pyjama ne rivalisent décidément pas avec les jouets de certains camarades de classe… Elle ne se consolera pas non plus avec les voyages : les seuls que sa famille effectue sont des visites à des proches dans des endroits tout sauf attrayants.

Une Pologne en mutation

Au-delà du portrait ordinaire de la Pologne des années 1980, cette bande dessinée dresse une description glaçante de la situation politique. Un jour de décembre 1981, la télévision cesse d’émettre, jusqu’à ce que le général Jaruzelski apparaisse à la place du présentateur habituel. Il déclare l’état de guerre. Le lendemain matin, des tanks traversent la ville toutes sirènes hurlantes. Bientôt, les conversations téléphoniques sont contrôlées, les services postaux arrêtent de fonctionner, les grèves des travailleurs sont matées, les déplacements limités, les réunions interdites. La situation s’éternise. Pendant 586 jours, les libertés sont – un peu plus – suspendues. Des grévistes sont arrêtés, incarcérés ou assassinés. Les habitants de Stalowa Wola n’écoutent même plus les informations ; désormais, tous les postes de télévision sont coupés à l’heure du journal. C’est une protestation muette et généralisée. De plus en plus, l’Église et la parole du Pape deviennent un refuge, un motif d’espoir. Lech Walesa est à la tête de Solidarnosc et chaque entreprise à son Solidarnosc. C’est un autre motif d’espoir, même si le pouvoir en place demeure sourd aux doléances des syndicalistes.

Marzi, une enfance polonaise ne passe évidemment pas sous silence l’épisode de Tchernobyl. Sowa décrit les hôpitaux soudainement envahis, les solutions données à boire aux enfants, les vaches enfermées, leur lait collecté et immédiatement jeté, les fruits et légumes impropres à la consommation… À travers Marzi, elle explique comment son père a attrapé la jaunisse avec une seringue contaminée à l’hôpital. Elle revient également sur les festivités du 1er mai, mises en scène par le pouvoir communiste, et durant lesquelles étaient soigneusement cochés les noms des participants (considérés alors comme de « bons soldats »). Sowa consacre par ailleurs une séquence aux craintes qu’elle a éprouvées lorsque son père faisait grève pendant son service de nuit.

Tous ces faits, d’échelle intime ou d’ampleur nationale, contribuent à jeter une lumière profuse sur la Pologne des années 1980. Une description à hauteur d’enfant, avec tout ce que cela suppose de naïveté, d’incompréhension et d’espérance. Marzi, une enfance polonaise voisine en ce sens avec Persepolis (point de vue, analyse politique), sans toutefois parvenir à l’égaler. Cela n’enlève rien aux mérites d’une bande dessinée graphiquement cohérente et thématiquement riche.

Marzi, une enfance polonaise, Sowa & Sylvain Savoia
Dupuis, octobre 2019, 224 pages

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3.5

Tout savoir sur « La Nouvelle économie de l’audiovisuel »

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Aux éditions La Découverte paraît La Nouvelle économie de l’audiovisuel, une radiographie de l’écosystème audiovisuel à l’heure d’Internet, de YouTube et de Netflix. Alain Le Diberder, directeur de Buzz2Buzz et ancien responsable des programmes d’Arte, évoque le cinéma, les chaînes télévisées, la production et la consommation des contenus, leurs acteurs, mais aussi l’avènement des géants du Web et l’évolution des recettes publicitaires. Un essai court, mais dense et édifiant quant aux évolutions de l’économie audiovisuelle.

Nous vivons actuellement la quatrième phase de l’économie audiovisuelle. S’il n’y avait initialement que le cinéma comme producteur d’images, une seconde ère s’est ouverte avec l’implantation de la télévision dans les foyers. Une autre révolution eut lieu dans les années 1980 avec l’avènement simultanée du câble, du satellite, de la télévision commerciale et des magnétoscopes. Aujourd’hui, une nouvelle période voit le jour, emmenée par les géants du Web que sont Google (YouTube), Apple ou Netflix. Comment comparer un ménage des années 1970 faiblement équipé et n’ayant accès qu’à une quantité limitée de programmes sur des chaînes d’État à un foyer des années 1990 pouvant enregistrer les contenus de TF1 ou M6 sur des cassettes vidéo et emprunter des films américains au vidéoclub du coin ou à un consommateur contemporain branché où et quand il le veut à Netflix et YouTube ? Alain Le Diberder nous raconte ces évolutions, lesquelles aboutissent à un fait encore inconcevable il y a vingt ans : YouTube, où tous les types de contenus sont disponibles, est aujourd’hui la première télévision mondiale avec 10 % des parts de marché ! Quant au cinéma, il est surplombé à la fois par la télévision, YouTube et Netflix.

Actuellement, la production audiovisuelle française comprend quelque 87 000 emplois (chiffre en croissance). Sur 4000 entreprises, moins de 1000 seraient toutefois actives. Mieux : seule une centaine de personnes, le plus souvent dans le métier depuis vingt-cinq ans au moins, se partagent le secteur. Si la publicité a perdu 10 000 emplois ces dernières années, l’audiovisuel peut compter sur une forme de stabilité : 5000 heures de volume produit, une répartition par genre homogène (dont deux tiers pour les fictions et l’animation) et enfin des postes de dépenses peu évolutifs (25% pour le personnel, par exemple). Il existe aussi des permanences dans le temps et l’argent consacrés à la consommation d’images ou dans la législation en vigueur (malgré la révolution numérique). Et si les chaînes perdent progressivement de l’audience dans le flux linéaire, elles demeurent des productrices importantes d’images.

Sur le numérique

Cela n’étonnera personne : Internet est en plein boom, et la consommation d’images s’y rapportant suit à peu près la même courbe. Un chapitre est ainsi consacré aux difficultés des chaînes payantes face aux SVOD. Dit autrement, Canal+ souffre de la concurrence de Netflix. L’auteur rappelle toutefois que le binge watching, volontiers associé aux services de vidéo en ligne, leur est antérieur, puisqu’il existait déjà à l’époque où la série Friends se vendait en coffret. D’autres sujets sont étudiés : l’algorithme de recommandation de Netflix, son histoire (trois tentatives de revente, trois faillites évitées), ses investissements dans le cinéma et le streaming en HD, mais aussi le rôle des fonds d’investissement américains (Vanguard, Blackrock, State Street et Fidelity) dans les GAFA, Netflix, Paramount, Fox ou Disney. Ces fonds détiennent une part non négligeable du capital de ces sociétés et y jouent un rôle moteur, jusqu’à présent chiche dans le cas des chaînes ou services européens. Les descriptions entourant YouTube font quant à elles froid dans le dos : contenus illégaux ou offensants, recommandations opaques et menant vite à des images ou des discours extrêmes, position monopolistique, non-respect de la propriété intellectuelle, etc. Cela étant, l’auteur argue qu’il est important de l’intégrer dans les réflexions portant sur le service public du futur.

Questions connexes

Tout circule en Europe, sauf l’audiovisuel. L’auteur pointe ainsi une certaine étanchéité des cultures, mais aussi des modes de production divergents. Il rappelle qu’une star de la télévision française peut se promener en plein Berlin paisiblement, sans y être reconnu. Alain Le Diberder analyse ailleurs l’évolution du montant global des droits sportifs et s’intéresse notamment à la mobilisation d’équipes et de matériel sur le Tour de France. Sur le cinéma, on observe une nouvelle répartition des entrées dans le monde : si elles continuent d’osciller aux alentours de sept milliards, la Chine et l’Europe croissent au détriment de l’Inde et des États-Unis, qui passent de 73 % en 1995 à 57 % en 2014.

La Nouvelle économie de l’audiovisuel propose une réflexion globale sur un secteur en pleine mutation. La transition étant en cours, il est difficile de porter des jugements définitifs sur ce qui attend les chaînes télévisées françaises ou les salles de cinéma européennes. On peut toutefois appréhender les enjeux actuels en se reportant aux analyses précieuses d’Alain Le Diberder.

La Nouvelle économie de l’audiovisuel, Alain Le Diberder
La Découverte, septembre 2019, 128 pages

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4

Que nous dit « Le Cinéma de Claude Zidi » ?

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Chef monteur sur des programmes télévisés, Thibault Decoster est passionné par la comédie depuis l’enfance et a donc choisi d’y consacrer son premier ouvrage : une analyse détaillée du cinéma de Claude Zidi. De thèmes sociétaux en motifs récurrents, il y voit l’expression d’un auteur.

À la fin de cette monographie consacrée à Claude Zidi, Thibault Decoster rappelle qu’il vient de passer en revue la « troisième filmographie française la plus populaire de tous les temps » (80 millions d’entrées en 25 films). De fait, depuis 1971 et Les Bidasses en folie, le public s’est toujours déplacé en masse pour assister aux projections des films de Claude Zidi. Le cinéaste français n’a d’ailleurs pas manqué de le souligner lorsqu’il a reçu le César du Meilleur film pour Les Ripoux en 1985 – première comédie de l’histoire à glaner trois César au moins. Mais plutôt que de se focaliser sur les raisons de cet enthousiasme public, Thibault Decoster entend analyser l’œuvre du metteur en scène à l’aune de son originalité, de sa capacité de renouvellement (de la comédie burlesque au polar noir) et de ses motifs récurrents.

Après un court prologue, l’ouvrage débute sur un entretien inédit avec Claude Zidi. Il explique sa passion précoce pour les salles obscures, mais aussi la méconnaissance qu’on avait alors du cinéma. Ce qui se passe sur un plateau est longtemps resté secret – et donc mythifié. Comme Spike Lee (cf. Régis Dubois, Spike Lee, un cinéaste controversé), le réalisateur français a peiné à pleinement appréhender l’envers du décor filmique. Il en a toutefois gravi toutes les marches, pas à pas, en occupant tour à tour les fonctions de stagiaire, d’assistant, de cadreur, de chef opérateur, de scénariste, puis de réalisateur.

Cette parenthèse refermée, Thibault Decoster commence son effeuillage du cinéma de Claude Zidi. Accompagnées de photogrammes en couleurs, ses analyses nous mènent de film en film, décrivant l’urgence du tournage des Bidasses en folie et ses références multiples (Buster Keaton, Laurel & Hardy, Tex Avery…), un premier tournant avec Pierre Richard qui enrichit le cinéma de Zidi et confirme qu’il dépasse les seuls Charlots, la genèse étonnante de L’Aile ou la cuisse (tout part d’une banale question d’un maître d’hôtel) ou encore la consécration avec Les Ripoux, ses dialogues de Didier Kaminka (Michel Audiard était initialement pressenti) et sa stylisation voulue proche des films noirs américains des années 1940-1950.

Entre les évocations de films sont glissés des chapitres thématiques. Thibault Decoster présente Claude Zidi comme un auteur féministe. Dans ses films, argue-t-il, les femmes sont davantage des forces de caractère que des potiches. La question identitaire fait l’objet d’une entrée à elle seule. Les personnages de Claude Zidi vivent un décalage incommodant (mais cinégénique) entre ce qu’ils sont, l’image qu’ils aimeraient qu’on ait d’eux-mêmes et celle qu’ils renvoient vraiment. La résolution de ce décalage mène souvent à l’exclusion du protagoniste, qui devient du même coup le principal instigateur de l’ostracisme qu’il subit. D’une façon ou d’une autre, les héros de Claude Zidi demeurent invariablement prisonniers de leur identité. L’auteur revient aussi sur les thématiques qui ont émaillé la filmographie de Zidi (armée, malbouffe, école, consumérisme, pollution, etc.) et sur ses nombreux projets avortés.

Un cinéma d’auteur populaire ?

Finalement, comment résumer le cinéma de Claude Zidi ? Il y a cette jolie tentative, issue d’un chapitre portant sur Josiane Balasko : « S’il aborde toujours des sujets faisant grincer les dents, il ne porte jamais de regard critique, ni même analytique. Il se place plutôt en position d’observateur, de témoin de son temps et laisse le spectateur se faire sa propre opinion. » Ou celle-ci, dans un chapitre intitulé « La Critique et Claude Zidi » : « Une partie [de la critique] a toujours considéré le cinéma de Claude Zidi comme une vaste et creuse farce commerciale. Il est pourtant plutôt question d’un cinéma d’auteur populaire. Zidi nous présente sa vision du monde de film en film, en abordant un phénomène de société dans (presque) chacune de ses histoires. […] Claude Zidi nous révèle l’absurdité même de notre société en la confrontant à des protagonistes marginaux qui vont la bousculer involontairement. »

Au fond, ce que Le Cinéma de Claude Zidi nous propose, c’est de partir de ces postulats, de les étayer et parfois, aussi, de les dépasser. Thibault Decoster le fait avec une passion contagieuse et en y ajoutant des anecdotes éclairant le parcours du cinéaste français. Que l’on apprécie ou pas l’œuvre du réalisateur des Sous-doués, l’entreprise n’en demeure pas moins louable.

La Cinéma de Claude Zidi, Thibault Decoster
LettMotif, novembre 2019, 300 pages

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3.5

« En attendant l’apocalypse » : l’univers surréaliste de Paul Kirchner

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Paul Kirchner n’est sans doute pas le premier nom qui vient à l’esprit en matière de bande dessinée américaine, et n’eût été la volonté de Claude Amauger, des éditions Tanibis, il y a fort à penser que Kirchner serait demeuré un parfait inconnu de ce côté de l’Atlantique. En rééditant « Le Bus », collection de strips parus dans la presse américaine entre 1979 et 1985, Tanibis a incité Kirchner, parti bosser dans la pub, à renouer avec ses premières amours. « En attendant l’apocalypse » lui permet d’exhumer ses anciens travaux et de présenter ses nouvelles œuvres.

La carrière et l’œuvre de Paul Kirchner prennent des détours inattendus. Après un passage aux Beaux-Arts où il se démarque de ses condisciples par sa passion pour un neuvième art considéré comme encore très mineur, doublée d’une certaine indifférence envers l’art officiel, Kirchner rencontre les bonnes personnes et commence à publier ses planches de manière régulière à partir de 1974 dans différentes revues underground, dont High Times, revue officielle des amateurs de dope, et Screw, hebdo porno qui avait la particularité d’orner ses unes de dessins plutôt que d’actrices dénudées. Petites précisions qui ne manquent pas de sel : Kirchner ne consomme pas de drogues, devant ses visions surréalistes à sa seule imagination, et n’a aucun intérêt pour la pornographie. Un comble pour un auteur dont une bonne partie de la production baigne dans le psychédélisme et le sexe.

Au milieu des années 80, après l’échec d’un roman graphique élaboré à quatre mains avec un auteur de polars néerlandais, Kirchner arrête la bande dessinée et se tourne vers le secteur commercial, réalisant surtout des storyboards pour des publicités. L’activité est assurément plus rémunératrice, bien que vide de sens. Il restera dans ce secteur jusqu’au début des années 2010. Le succès du « Bus » l’a motivé à en réaliser une suite, à publier de nouvelles séries dans la presse américaine et à concevoir l’anthologie « En attendant l’Apocalypse » qui nous intéresse ici.

Dans ce bel ouvrage de 150 pages, également paru chez Tanibis, Kirchner présente ce qu’il estime être les meilleurs travaux de sa première époque, agrémentés de quelques nouveautés et d’une longue postface dans laquelle il raconte dans le détail son parcours, ses inspirations et ses techniques de travail. Contrairement au « Bus », dans lequel il racontait en six ou huit cases les aventures absurdes d’un M. Tout-le-monde dans des transports en commun perturbés par toutes sortes d’apparitions surréalistes, Kirchner montre ici un versant beaucoup moins tout public de son talent.

Une dizaine d’épisodes de sa série « Dope Rider » sont repris dans ce livre. L’histoire est réduite au minimum : un squelette camé mène son business dans une ambiance de western. Les quatre pages qui sont allouées au dessinateur sont surtout l’occasion pour lui de mettre en image des visions inspirées du surréalisme. Décors et objets impossibles, enchaînements de cases insensés, éloge de la drogue (la série était destinée à High Times), références directes à Dali, monstres chimériques : chaque case, riche en détails, est un plaisir à décortiquer, aussi bien pour les yeux que pour l’esprit. Depuis qu’il s’est remis au travail, Kirchner a par ailleurs repris cette série qui constitue un de ses travaux phares.

Dans cette anthologie figurent aussi de nombreuses unes gratinées réalisées pour Screw, ainsi que quelques histoires pornographiques, comme « Poupées à minuit » qui, dans une parodie du style Disney, révèle les curieuses activités nocturnes de jouets enfantins : autant dire qu’on est très loin de Toy Story. On trouve aussi une page traitant de la masturbation masculine, que Kirchner parvient à rendre plus poétique qu’on ne la conçoit d’ordinaire. Comme il l’explique dans sa postface, Kirchner n’est pas attiré par la pornographie proprement dite, soulignant que d’après lui les photos en noir et blanc de Screw ne rendaient pas le meilleur des hommages aux organes concernés. Toutefois, il s’empare de ces formes de sexualité pour le potentiel graphique et comique qu’elles supposent. Le résultat est souvent saisissant.

L’œuvre de Kirchner prend parfois un versant plus spirituel. Il justifie d’ailleurs son désintérêt pour la consommation de drogues par une crise mystique qu’il aurait eu dans sa jeunesse. On en trouve des traces dans le très beau « Shaman », baignant dans les mythologies amérindiennes, où il est question de régler, dans le monde des rêves, des problèmes tout ce qu’il y a de plus terrestres. Le mysticisme et le surréalisme se marient ici à merveille, et personne ne sera surpris d’apprendre que le dessinateur compte Alejandro Jodorowsky parmi ses influences.

Parmi les autres œuvres présentes dans cette anthologie, signalons également plusieurs histoires en trois pages, dont certaines renvoient très directement à l’Apocalypse dont il est question dans le titre (Kirchner reconnaît être fasciné par la question de l’effondrement de nos sociétés), comme dans « Les Survivants », qui invite à sa manière à ne pas céder à la panique. Au rang des réjouissances de ce livre sans fausse note, citons enfin « Tarot », qui évoque Eros et Thanatos dans un décor que l’on pourrait rapprocher des effrayantes cités antiques décrites par Lovecraft dans nombre de ses nouvelles, « La Ruche », avec ses allures de Metropolis érotique, ou encore « L’Arène », dessinée en 2014 et qui, dans un registre plus sérieux, dénonce les absurdités de la guerre par le biais d’une métaphore aussi monstrueuse que poétique.

Par la qualité de ses illustrations, la richesse de son imagination et la portée surréaliste de son œuvre, Paul Kirchner mérite assurément d’être reconnu à sa juste valeur parmi les grands talents de la bande dessinée américaine. Suggérons au lecteur de ses lignes, pour conclure, de se précipiter dans une bonne librairie pour dénicher la présente anthologie, les deux volumes du « Bus », ainsi que « Jheronimus & Bosch », un de ses derniers travaux, paru en 2018, toujours chez Tanibis.

En attendant l’Apocalypse. Travaux choisis 1974-2014, Paul Kirchner
Tanibis, novembre 2017, 152 pages

Lieux secrets et interdits, une invitation à ré-enchanter le monde

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Depuis longtemps maintenant, il semble que le moindre mètre carré de notre planète soit connu, cartographié. Les images satellite nous permettent même de voir tout cela depuis notre salon. Serait-ce donc la fin des mystères, la disparition des « terrae incognitae » (et de toute la poésie qui les entoure) ?

Le livre Lieux secrets et interdits, de Johann Protais et Eloi Rouseau, nous donne la possibilité de nous rendre compte qu’il existe toujours des territoires inconnus, des lieux interdits. Et ce pour diverses raisons.

Grâce à eux, nous allons pouvoir aborder des rivages interdits pour des raisons militaires, comme la fameuse Zone Démilitarisée entre les deux Corée, les bunkers présidentiels ou le cimetière à ciel ouvert pour sous-marins nucléaires à Mourmansk, en Russie.

Nous partons aussi, au fil des pages, vers des lieux qui ne sont (ou n’ont été) conçus que pour un petit groupe d’initiés, des lieux religieux (le Mur des Lamentations, dernier vestige du Temple de Jérusalem, la Kaaba de La Mecque, le Mont Athos en Grèce ou le célèbre Ayers Rock, lieu sacré pour les Aborigènes), des lieux de réunions de groupuscules plus ou moins fermés (francs-maçons, Ku Klux Klan…) ou des lieux simplement interdits aux mineurs.

De nombreux autres enjeux rentrent en ligne de compte, qui finalement en disent long sur le monde de ces dernières décennies : camps de prisonniers (ceux qui font désormais partie de l’histoire, comme les camps du Goulag, ou ceux qui sont toujours d’actualité comme à Guantanamo), sites d’essais nucléaires, mur de séparation entre Jérusalem et Bethléem, des territoires revendiqués par plusieurs pays, le siège de la Banque de France à Paris ou les archives secrètes du Vatican, etc. Un livre qui, finalement, radiographie le monde dont nous héritons et sur ce que nous en faisons actuellement…

Mais ce livre est aussi, et c’est peut-être là sa principale qualité, une invitation formidable au voyage et à la rêverie. Les pages sur les villes abandonnées ou les trésors plus ou moins cachés ont une force poétique extraordinaire et suffisent à nous prouver que notre monde actuel n’est pas si désenchanté que cela.

Alors que chaque page est illustrée de belles et grandes photos, le texte permet de prendre conscience de certains problèmes ou de débats contemporains. Faut-il restaurer les monuments détruits ? Pourquoi y a-t-il autant de fantasmes autour de la franc-maçonnerie ? Les auteurs abordent les explications géographiques, démographiques, sociologiques, historiques ou scientifiques nécessaires pour replacer les lieux dans un certain contexte : la Guerre Froide, la Ruée vers l’or, l’antiquité romaine, etc. De plus, à intervalles réguliers, des encadrés nous apportent des informations complémentaires, sur l’incendie récent du Musée national du Brésil, sur l’existence d’un club privé au sein des parcs Disney, sur l’invisibilité des empereurs de Chine ou sur la position actuelle (supposée) de l’Arche d’Alliance.

Le découpage du livre en plusieurs parties permet d’évoquer les différentes raisons qui président à leur méconnaissance actuelle : lieux qui sont censés contenir des trésors, sites abandonnés (dont certains furent autrefois florissants), endroits réservés à des initiés, terrains de la science ou de l’armée, autant de catégories qui dessinent une géographie parallèle de notre monde.

Voilà donc un fort beau livre, une invitation à la rêverie et à ré-enchanter le monde ainsi qu’un portrait parfois glaçant de l’état de l’humanité actuellement.

Lieux secrets et interdits, Johann Protais & Eloi Rousseau
Larousse, octobre 2019, 216 pages