The Young Pope, une série de Paolo Sorrentino : critique saison 1

Sky, Canal + et HBO s’associent pour une création magistrale. The Young Pope de Paolo Sorrentino, magnifiant le genre télévisuel, est l’illustration de ce qu’il se fait de mieux sur le petit écran.

“Your Holiness, who are you really ?”

“Votre Sainteté, qui êtes-vous vraiment ?”, telle est la question que nous nous posons tout au long de la série. Lenny Belardo, un homme complexe, contradictoire même, est difficile à cerner. Arrivée au pouvoir par surprise, au grand dam de son mentor, il règne sur le Vatican avec une main de fer, imposant ses caprices, gouvernant tel un dictateur. Fermant les portes de l’Église aux homosexuels, voulant abolir le droit à l’avortement, le Pape Pie XIII n’est jeune que par son physique, ses idées moyenâgeuse elles, frôlent l’obscurantisme. Mais paradoxalement, Lenny, lunettes de soleil sur le nez et clope au bec, est foncièrement moderne. Dans une ère où les célébrités s’exhibent sur les réseaux sociaux et où la notion de secret n’existe plus, Lenny contrecarre la stratégie d’ouverture sur le monde de l’Église et réinstaure le mystère autour de la religion. S’adressant à la foule de dos, il ne montre jamais son visage à la manière des Daft Punk.

Car si les idées du Pape paraissent désuètes, il comprend pourtant très bien le fonctionnement de ce monde dans lequel il vit, un monde où l’excentricité, le mystère et les extrêmes attirent. Et bien qu’avec le temps sa stratégie montre des failles et que le Vatican pâtit des choix du Pape qui ne parvient pas totalement à convaincre ses ouailles, nous, spectateurs, sommes conquis et tels de fervents fidèles on trépigne lors de ses longs silences et se délecte de la moindre de ses paroles acérées. Car si Lenny parait hostile en début de saison, sous ses airs de Dieu tout-puissant que personne ne semble pouvoir outrepasser, il n’en reste pas moins un homme, hanté par un passé d’orphelin et rongé de doutes et d’interrogations que nous partageons. Ses relations avec sa protégée Esther, son frère adoptif Dussolier ou encore sa complicité grandissante avec le cardinal Gutierrez nous émeuvent. Alors que sa divinité se fait de plus en plus évidente au fil des épisodes, il n’en devient que plus humain, ou serait-ce l’inverse ?
Paolo Sorrentino nous offre une panoplie de personnages risibles mais surtout attachants que ce soit Lenny joué par un Jude Law divin et magnétique qui tient ici le plus grand rôle de sa carrière, le cardinal supporter de foot, Voiello, le touchant cardinal gay et alcoolique Gutierrez ou encore Diane Keaton en soeur Mary et son pyjama drolatique à l’inscription “I’m a virgin, but this is an old shirt” (“je suis vierge mais c’est un vieux t-shirt”).

Sorrentino dépoussière le Vatican et le générique d’ouverture rock’n’roll donne le ton de la série. Sur une reprise de Watchtower, le Pape Pie XIII longe un couloir, derrière lui une météore traverse moult tableaux puis finit par démolir une réplique de Jean-Paul II, laissant place au jeune pape qui nous lance un clin d’oeil entendu. La série est accompagnée d’une bande son hétéroclite à la fois rock, mais alternant aussi des chansons italiennes avec de l’électro, un univers sonore qui appuie la mise en scène et avec lequel Sorrentino joue. On peut citer le mémorable passage où, au moment du discours devant les cardinaux, le morceau “I’m Sexy And I Know It” de LMFAO accompagne l’arrivée des cardinaux et l’habillage du Pape. The Young Pope est un petit bijou d’humour caustique. Un humour désopilant et décalé qui va perdurer durant toute la série, mêlant poésie et provocation, nous surprenant à chaque instant. Alternant des dialogues déconcertants et des images incongrues, Paolo Sorrentino enferme ses personnages dans des situations cocasses et les critique, eux et le monde qui les entoure mais avec beaucoup de bienveillance cependant.

Il est clair que Sorrentino s’amuse, enchaînant des séquences oniriques, testant toutes sortes de procédés cinématographiques et prenant des libertés dans le rythme de la narration. Avec la présence d’un cinéaste derrière la caméra, The Young Pope nous offre une qualité digne d’un film à l’instar de True Detective ou Mr Robot, créant une œuvre cinématographique à part entière pour notre plus grand plaisir de cinéphile.
Grâce à un humour satirique omniprésent et à un rythme onirique et poétique, c’est avec beaucoup de légèreté que Sorrentino nous pousse à la réflexion, sans jamais nous imposer sa vision, nous invitant à nous questionner sur la modernité, la célébrité mais aussi la solitude et l’amour. The Young Pope est une série qui se contemple, qui se réfléchit, en tout cas une œuvre qui ne laisse pas indifférent.

The Young Pope : Bande-annonce

Synopsis : L’ascension de Pie XIII, né Lenny Belardo, le premier Pape italo-américain de l’Histoire. Cet homme au pouvoir immense est doté d’une personnalité complexe et contradictoire. D’un conservatisme fleurant l’obscurantisme le plus archaïque, il se révèle pourtant éperdu de compassion envers les plus pauvres et les plus faibles. Et malgré les trahisons de son entourage et sa peur de l’abandon, y compris de son propre Dieu, il n’hésitera pas à se battre avec la plus grande ferveur, en franchissant plus d’une fois les limites édictées par les pauvres mortels.

The Young Pope : Fiche Technique

Création : Paolo Sorrentino
Réalisation : Paolo Sorrentino
Scénario : Paolo Sorrentino, Umberto Contarello, Tony Grisoni, Stefano Rulli.
Interprétation : Jude Law (Lenny Belardo/Pape Pie XIII), Diane Keaton (soeur Mary), James Cromwell (cardinal Micheal Spencer), Silvio Orlando (cardinal Voiello), Sebastien Roché (cardinal Michel Marivaux), Scott Shepherd (cardinal Dussolier), Cécile de France (Sofia), Javier Camara (cardinal Gutierrez), Ludivine Sagnier (Esther)…
Production : Wildside, Haut et Court, Mediapro
Genre : Drame
Format : 10 x 55 minutes
Chaines d’origine : Canal +, HBO, Sky
Pays d’origine : Italie, France, Espagne
Diffusion en France : Depuis le 24 octobre – lundi soir sur Canal +

 

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Perrine Mallard
Perrine Mallardhttps://www.lemagducine.fr/
J’ai grandi avec Luke Skywalker, Korben Dallas et la bande de Friends. Rêvé de devenir un gangster comme dans les films de Scorsese. Me suis prise pour une cinéphile après avoir vu Pulp Fiction et découvert mon amour pour le cinéma avec les films des frères Coen. J’aime la poésie de Sofia Coppola et l’imaginaire de Wes Anderson. Je préfère presque toujours les méchants. Et mes films préférés sont entre autres : Bronson, Un Tramway nommé Désir, Donnie Darko, The Dark Knight, Thelma & Louise, Somewhere, Mad Max : Fury Road, The Voices, Snatch et la plupart des Coen. J’ai découvert les séries avec Supernatural pour ensuite me tourner vers The Walking Dead, Misfits et continuer avec The Office, Hannibal, True Detective pour ne jamais m’arrêter, à tel point que je ne peux plus me passer de ma dose quotidienne. Néanmoins, j’ai la fâcheuse tendance à dire que les premières saisons sont les meilleures. Je n’ai pas de préférence entre le cinéma et les séries, tout comme je n’en ai pas concernant les genres, les seuls films/séries qui ne me plaisent pas sont ceux qui me laissent indifférente.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.

L’Affaire Laura Stern : le cri du silence

Plus qu'une fiction sur la vengeance, "L'Affaire Laura Stern" est une immersion sensorielle dans le "cri du silence" des victimes de violences et d'emprise. Une œuvre nécessaire qui déconstruit les mécanismes de la violence faite aux femmes pour en faire un combat collectif et politique. La série est diffusée sur France 2 en mars 2026 et disponible en streaming sur France Télévision.

Les Saisons : L’amour, le rythme et les saisons

"Les Saisons", la série écrite et réalisée par Nicolas Maury, s’éloigne des éclats et des récits sociaux pour épouser le souffle intime d’un trio amoureux. Entre mélancolie poétique et naturalisme doux, elle tente moins de raconter que de saisir le frémissement des sentiments, au rythme d’une lumière vendéenne et d’un temps qui tangue. Une œuvre sensible, qui crée son public en osant la lenteur et la langueur.