Cinéma documentaire des années 2010 (4/4) : le football selon Corneliu Porumboiu

En ce mois de novembre, la rédaction du Mag du Ciné fait le point sur la décennie 2010. Nous achevons notre panorama documentaire sur une thématique en apparence plus légère : le football. Mais pas exactement celui qu’on a l’habitude de voir à la télé : retour sur deux films du réalisateur roumain Corneliu Porumboiu.

Il y a une scène de réunion, dans « Le Village » de Claire Simon, où un programmateur de Tënk propose un focus sur des documentaires traitant du foot, afin de coller à la Coupe du Monde de foot de 2018. Des voix s’élèvent contre une telle idée : il est de bon ton, dans certains milieux, de ne pas aimer le foot… Quiconque a en tête les salaires mirobolants des joueurs, les montants exorbitants des transferts, les sponsors pas toujours éthiques (des équipes, des sélections, des stades, des compétitions…), les attributions de compétition à des pays peu concernés par les droits de l’homme, qui font l’actualité de ce sport, peut en effet comprendre les arguments contre une programmation qui y serait consacrée. Toutefois, certains réalisateurs éminemment respectables sont également des amateurs de football : on connaît les idées iconoclastes de Jean-Luc Godard quant à leur diffusion télévisée. Le cinéma d’auteur, a fortiori son versant documentaire, peut-il donc s’encanailler sur les terrains de foot ?

Corneliu Porumboiu a estimé que oui. Le réalisateur roumain, plus connu pour ses films de fiction (« 12h08 à l’est de Bucarest », « Policier, adjectif », « Le Trésor »), a donc sorti deux documentaires consacrés au football : « Match Retour » en 2014, et « Football Infini » en 2018.

Le dispositif du premier est d’une remarquable simplicité. Nous assistons à l’intégralité de la retransmission télévisée du derby entre les deux équipes de Bucarest, le Dynamo et le Steaua, en décembre 1988, sous une neige battante, et avec une qualité d’image d’époque. Le match était arbitré par Adrian Porumboiu, père du réalisateur. En voix off, vingt-cinq ans plus tard, le père et le fils commentent la rencontre, discutent de l’art d’arbitrer un match de foot ainsi que de celui, tout aussi délicat, de le filmer. C’est aussi pour eux l’occasion d’échanger sur la Roumanie communiste. Sur tous ces sujets, il y a toujours une incompréhension latente entre les deux hommes. C’est à la fois un film sur le foot (on peut même s’amuser à suivre le match avec intérêt, vu les conditions impraticables du terrain), un film sur l’impact de ce sport sur la vie des deux hommes, et, partant de là, sur leurs rapports personnels. Le dispositif est minimaliste, mais ressuscite toute une époque, avec ce constat à la clé : la Roumanie et le football ont bien changé en une trentaine d’années ; le père et le fils, sans doute, également.

« Football Infini » prend une forme plus classique, mais n’est pas moins surprenant. Porumboiu y suit Laurentiu Ginghina, un fonctionnaire roumain, sérieux prétendant au titre d’homme le plus terne de l’humanité. L’homme est un passionné de football qui n’a jamais digéré la blessure grave, survenue lors d’un match amateur dans sa jeunesse, qui l’a empêché de faire carrière. Un brin obsédé par cet accident, il a imaginé des règles alternatives au football, supposées être moins dangereuses, et qu’il tente de refourguer à qui le veut. Il en résulte un sport devenu totalement absurde et injouable, que Porumboiu, homme sensé, trouve assurément cocasse. Il n’en traite pas moins son créateur contrarié avec sérieux et respect, sans ironie ni cynisme.

Porumboiu suit également Ginghina dans ses activités professionnelles, dont le fonctionnaire a parfaitement conscience de leur insignifiance. L’homme se livre devant la caméra et cause de tout ce qui lui passe par la tête : bureaucratie locale, Europe, World Trade Center, photos de mariage, mythe de la caverne, utopie politique… L’homme et les situations dans lesquelles il apparaît à l’écran font écho aux films de fiction de Porumboiu, excepté que l’histoire de cet homme est à la fois trop folle et beaucoup trop banale pour être inventée de toutes pièces. Le talent de Porumboiu lui permet d’intégrer cette histoire vraie dans son cinéma, dont l’apparente austérité (les plans longs et fixes qui semblent consubstantiels au cinéma d’auteur roumain) donne toute sa saveur à son sens de l’humour pince-sans-rire.

« Match Retour » et « Football Infini » constituent donc deux documentaires singuliers, dépassant tous deux leur statut de « films sur le foot », et susceptibles d’intéresser (ou, à défaut, de surprendre) aussi bien les amateurs que les contempteurs du ballon rond. Apaiser les conflits entre footeux et non-footeux : une vertu imprévue du cinéma documentaire, qui n’en manque pourtant pas.

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.

Le cinéma dans la peau, de l’écran à la plume

Le cinéma est un langage construit, 24 mensonges par seconde, et écrire sur lui est une manière de prolonger cette fabrication tout en se découvrant soi-même. Que représente le cinéma ? Comment le traduire par des mots ? Qu’est-ce que l’exercice révèle de soi ? À travers ces témoignages personnels, les rédacteurs du Mag du Ciné explorent leur relation intime à l’écriture critique, entre perception, émotion et identité.

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.