Les Grands Mystères de la peinture, de Gérard Denizeau : de l’art d’apprendre à regarder

Le 2 octobre dernier, Les Grands Mystères de la peinture paraissait aux éditions Larousse, sous la plume de Gérard Denizeau. Un livre essentiel, en plus d’un superbe objet, pour apprendre à regarder la peinture, l’analyser, et découvrir que les plus petits détails sont parfois les plus chargés de sens.

« La mission suprême de l’art consiste à libérer nos regards des terreurs obsédantes de la nuit, nous guérir des douleurs convulsives que nous causent nos actes volontaires. » – Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

C’est par cette citation que s’ouvre le livre de Gérard Denizeau, habitué de l’exercice ayant déjà publié La Bible expliquée par la peinture ou encore La Mythologie expliquée par la peinture. Il réitère ici en élargissant son chant d’exploration à l’ensemble de l’histoire de la peinture, progressant chronologiquement depuis les fresques murales pompéiennes jusqu’aux tableaux de Magritte, en passant par les œuvres des plus illustres représentants de chaque courant pictural. En plus d’offrir une analyse de plus de 50 tableaux – entourés d’un avant-propos et d’un index fort utiles –, l’ouvrage apporte aussi au lecteur une vue d’ensemble sur l’histoire de la peinture, l’évolution de ses techniques et de ses codes de représentation, de ses tabous et de ses ruptures.

Car bien qu’étant présenté comme un immense catalogue, passant d’une peinture à l’autre sans transition ni réelle explication, cette vue d’ensemble maintient tout l’intérêt d’une lecture linéaire et exhaustive d’un tel livre-outil. Bien sûr, le lecteur sera libre, selon ses envies, d’aller chercher l’analyse d’un tableau de Rembrandt, puis de revenir à Michel-Ange avant de faire un bond jusqu’à Van Gogh ; mais il passera peut-être à côté de cet incroyable sentiment d’érudition naissante qu’un parcours aussi cohérent, construit et complet que celui-ci permet d’éveiller.

En ce sens, le choix des peintures étudiées n’est pas anodin, et ne saurait être réduit à une sélection irréfléchie des 50 peintures les plus célèbres. Chaque analyse et chaque tableau actualise un aspect de l’art pictural, et donc de l’histoire de la peinture. Par exemple, on comprend comment et pourquoi Le Paiement du Tribut de Masaccio révolutionna la façon de rapporter l’homme à l’espace et au temps, comment et pourquoi La Naissance de Vénus de Botticelli fut pionnier dans la représentation du corps féminin, comment et pourquoi Le Souper à Emmaüs de Le Caravage fit de la lumière un nouveau vecteur de significations, ou encore comment Des caresses ou le Sphinx de Khnopff fit de la peinture un moyen de raconter des énigmes.

Extrait. Crédits : Larousse

L’ouvrage s’intéresse donc à 51 peintures étalées sur plus de 200 pages, pour la plupart célébrissimes, chacune analysée à l’occasion de 4 pages (ni plus ni moins) prenant la forme de deux doubles-pages. La première double-page, consacrée à une présentation générale du tableau, de son peintre, du contexte historique, des techniques, de la signification globale – peinture grand format à l’appui. La seconde, consacrée à la décomposition géographique de l’œuvre, pour isoler les détails, les scènes, les plans, voire parfois les temporalités (notamment dans la peinture religieuse).

Les deux premières pages permettent donc d’insérer l’œuvre dans l’histoire globale de l’art et de la peinture, et de questionner le pourquoi de la fascination qu’elle génère depuis des siècles ; les deux pages suivantes tentent de répondre au comment de cette fascination (à défaut d’apporter une réponse définitive au pourquoi, qui semble à jamais voué au mystère).

Extrait. Crédits : Larousse

C’est dans ce deuxième moment que le travail d’analyse devient passionnant, Gérard Denizeau faisant preuve d’une acuité exceptionnelle accompagnée d’un propos toujours didactique : il n’apporte pas toutes les réponses directement au lecteur, mais le prend par la main – ou plutôt par les yeux – pour le mener lui-même jusqu’aux détails dignes d’intérêt, l’encourageant par là à développer, seul, son sens critique et analytique à l’aide de ces nouveaux outils fraîchement acquis.

En résumé, Les Grands Mystères de la peinture est un ouvrage d’un richesse à la hauteur de son ambition, qui apprendra aux plus novices les ressorts du langage pictural, sans oublier les amateurs en ne délaissant jamais les aspects les plus techniques. Un beau livre qui permet de voir d’un œil nouveau les tableaux les plus célèbres que l’on connaît déjà tous, ou bien de poser un premier regard d’emblée attentif sur des œuvres que l’on découvrirait à l’occasion. De quoi passer des heures à lire, apprendre, comparer, mais surtout regarder.

Liste complète des tableaux analysés :

La Frise des mystères — Pompéi
La Crèche à Greccio Giotto di Bondone
Le Paiement du Tribut — Masaccio
Les Époux Arnolfini — Jan Van Eyck
La Flagellation — Piero della Francesca
Le triptyque Portinari — Hugo Van der Goes
La Naissance de Vénus — Sandro Botticelli
Le Jardin des délices — Jérôme Bosch
La Tempête — Giorgione
La Joconde — Léonard de Vinci
La Création d’Adam — Michel-Ange
Le Parnasse — Raphaël
La Mélancolie — Lucas Cranach
Les Ambassadeurs — Han Holbein le Jeun
La Tour de Babel — Pieter Bruegel l’Ancien
Les Noces de Cana — Paolo Véronèse
Les Saisons — Giuseppe Arcimboldo
L’Enterrement du Comte d’Orgaz — Le Greco
Le Souper à Emmaüs — Le Caravage
La Chute de Phaéton — Pierre Paul Rubens
Judith décapitant Holopherne — Artemisia Gentileschi
Nature morte à l’échiquier — Lubin Baugin
Le Tricheur à l’as de carreau — Georges de La Tour
Le Festin de Balthazar — Rembrandt
Les Ménines — Diego Vélasquez
Le Déluge — Nicolas Poussin
La Jeune Fille à la perle — Johannes Vermeer
L’Enseigne de Gersaint — Jean Antoine Watteau
Diane sortant du bain — François Boucher
Les Hasards heureux de l’escarpolette — Jean Honoré Fragonard
Les Sabines — Jacques Louis David
Paysages d’hiver — Caspar David Friedrich
Tres de Mayo — Francisco de Goya
La Grande Odalisque — Jean Dominique Ingres
Le Radeau de la Méduse — Théodore Géricault
La Mort de Sardanapale — Eugène Delacroix
Tempête de neige — Joseph Mallord William Turner
Un Enterrement à Ornans — Gustave Courbet
Impression, soleil levant — Claude Monet
L’Île des morts — Arnold Böcklin
Un dimanche après-midi à la Grande Jatte — Georges Seurat
La Vision après le sermon — Paul Gauguin
Le Talisman — Paul Sérusier
La Nuit étoilée — Vincent Van Gogh
Le Cri — Edvard Munch
Des caresses ou le Sphinx — Fernand Khnopff
La Frise Beethoven — Gustav Klimt
Les Grandes Baigneuses — Paul Cézanne
Carré blanc sur fond blanc — Kazimir Malevitch
Guernica — Pablo Picasso
L’Empire des lumières — René Magritte

Les Grands Mystères de la peinture, Gérard Denizeau
Larousse, octobre 2019, 221 pages

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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