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« Les Sept vies d’Alejandro Jodorowsky » retracées aux éditions Les Humanoïdes associés

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C’est un beau-livre collectif où l’on raconte Alejandro Jodorowsky avec passion et érudition. La retranscription de « sept vies » particulièrement riches, aidant à percer les obsessions, les attentes créatives et la vie spirituelle de l’énigmatique réalisateur de La Montagne sacrée.

Qui est Alejandro Jodorowsky ? Et est-il seulement possible d’y répondre en quelque 200 pages grand format ? Au commencement, il y a un enfant non désiré, né d’un viol. Au final, il y a un artiste tout-terrain, multi-facette, aussi secret que mégalo. Entre les deux, il y eut plusieurs existences artistiques greffées les unes aux autres ; on a connu Jodorowsky le dramaturge, le cinéaste, l’auteur, le dessinateur, le musicien, le passionné de tarot, le philosophe, l’élève et guide spirituels…

Façonné par le théâtre, qui l’a passionné dès son adolescence, Jodorowsky va tôt fonder son propre théâtre de marionnettes et partir en tournée au Chili. Même si ses premiers courts métrages datent de 1955, il est encore très concerné par la scène. Une fois au Mexique, où il se rend régulièrement dès 1960, il proposera des pièces de Beckett, des adaptations de Kafka, Gogol ou Nietzsche, mais aussi ses propres créations. En 1965, il y fonde un théâtre d’avant-garde, ses spectacles font scandale et son désamour avec les comédiens commence alors à poindre : il voit les acteurs comme d’insupportables égocentriques. « Faire de la scène la tauromachie active du social », s’inscrire dans une mise à nu des corps et des âmes figurent au cœur du projet de Jodorowsky. Et l’homme « installe […] le désir cathartique comme action théâtrale même ». Bientôt, il sera placé sur liste noire, tout comme le maître zen rinzaï Ejo Takata (qui l’influence beaucoup, au même titre qu’Arnaud Desjardins, réalisateur à l’ORTF). Jodorowsky et Takata seront tous deux considérés comme des activistes dangereux par les autorités mexicaines.

En 1964, il fonde la première revue de science-fiction du Mexique, Crononauta. De 1967 à 1973, le journal El Heraldo publie les seules bandes dessinées qu’il écrit et dessine à la fois. Le théâtre et le cinéma ne lui permettent pas de gagner sa vie correctement, alors « le seul cinéaste pleinement moderne et contre-culturel » va s’épanouir dans les planches dessinées (L’Incal, Anibal Cinq, etc.), où l’art brut et le psychédélisme semblent se rencontrer et où un « langage mystique des couleurs » prend forme. Jodorowsky est en fait inépuisable. Quand il ne dessine pas, il écrit romans, pantomimes, essais, autobiographies… Et quand il n’écrit pas, il tourne des films complexes, visuellement riches et séminaux. Pas rassasié pour autant, sur le plateau, il s’improvise musicien. Certes, il ne possède qu’un disque, Renaissance de la harpe celtique, d’Alan Stivell. Certes, La Danse de la réalité, son autobiographie, ne fait pas mention de la musique. Mais sa passion est réelle, tout comme son amitié pour John Lennon ou Peter Gabriel ou son intégration dans les circuits underground et rock.

Un ouvrage panoptique

Entre l’évocation des sept vies d’Alejandro Jodorowsky, on trouve de magnifiques illustrations – dont certaines sont issues des bandes dessinées du Chilien –, mais aussi un récit passionnant de la tarologue Marianne Costa, des analyses de séquences, des recensions littéraires ou des interviews exclusives. Sur La montagne sacrée, Jodorowsky déclare : « Le film a mis trente ans à être compris et accepté, et il est maintenant culte. » Il refusera de réaliser Histoire d’O : « Je ne voulais pas faire d’érotisme […] On m’a proposé 200 000 dollars dès la signature du contrat […] Je me suis échappé. » Son art le plus important ? « Je me suis fabriqué mes principes, je me suis fabriqué ma vie, je me suis fabriqué ma légende. Le principal est de savoir comment développer cela. »

Bien entendu, la psychomagie et la psychogénéalogie, auxquelles il donne une forme cinématographique dans ses derniers films, sont évoquées, au même titre que le projet avorté Dune, « storyboard à l’épaisseur biblique » ayant rendu frileux les studios. La déception est perceptible, immense, et quand le film de Lynch voit le jour, on doit traîner Jodorowsky pour qu’il daigne poser les yeux sur un long métrage qu’il espérait faire sien. Pendant les longues années de préproduction, il avait engagé Douglas Trumbull (2001 : l’Odyssée de l’espace), H. R. Giger (qui recyclera son travail dans Alien), son acolyte de BD Moebius et même les Pink Floyd.

Ce qui transparaît clairement à la lecture de cet ouvrage, c’est qu’Alejandro Jodorowsky est un artiste complet, passionné, radical et spirituel. Quelqu’un dont l’obstination n’a d’égale que la capacité à transcender tous les domaines qu’il explore. Plus encore qu’un créateur, le réalisateur d’El Topo s’érige en penseur (de l’art, du médium) et transcripteur (de ses obsessions, de ses quêtes spirituelles). Entre le gamin de huit ans qui lut scrupuleusement tous les romans de la bibliothèque municipale et le touche-à-tout aujourd’hui nonagénaire, il y a une existence aux ramifications insoupçonnées. C’est précisément en la soumettant à nos regards que Les Sept vies d’Alejandro Jodorowsky prend tout son sens.

Les Sept vies d’Alejandro Jodorowsky, ouvrage collectif sous la direction de Vincent Bernière et Nicolas Tellop
Les Humanoïdes associés, octobre 2019, 208 pages

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« TMNT Classics : Les Origines (Tome 1) » : retour sur les sept premiers épisodes des Tortues ninja

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Hi Comics publie dans un même volume (320 pages) les sept premières histoires des Tortues ninja, accompagnées d’une micro-série sur Raphael et Casey Jones. En noir et blanc, et avec des commentaires additionnels de Kevin Eastman et Peter Laird, nous (re)découvrons les origines de maître Splinter et de ses célèbres Tortues.

On doit ces sept comics inauguraux à Mirage Studios, une structure encore balbutiante se bornant à Kevin Eastman et Peter Laird, alors pareillement impliqués dans le dessin, l’encrage, le lettrage ou le scénario. Inspirés de Jack Kirby et Frank Miller, mais aussi de Star Wars, les deux artistes vont réaliser un rêve auquel ils ont longtemps peiné à croire : vivre de leurs créations. Ils doivent d’abord emprunter de l’argent à leurs proches pour financer leur premier comic book et finissent, contre toute attente, par en écouler 3000 exemplaires. Jusqu’à ce premier succès, ils envisageaient tous deux de faire un bide commercial, comme ils le confessent eux-mêmes entre deux épisodes des Tortues ninja. En lisant leurs commentaires, on comprend la passion, la naïveté et la précarité qui ont présidé à la naissance des célèbres mutants à carapace : discussions animées pour savoir s’il faut gaspiller une pleine page pour un simple plan large de New York la nuit ; rééditions inespérées ; planches façonnées à quatre mains par des dessinateurs vivant (un temps) dans des villes différentes ; allusions trop franches à Star Wars ; volonté, avant toute autre chose, de créer des comics pour soi-même… En octobre 1985, alors que la première édition du cinquième tome voit le jour, Kevin Eastman et Peter Laird vivent déjà de leur art. Leur rêve s’est concrétisé et le public se montre fidèle aux aventures de Leonardo et ses frères…

Ces premières aventures, dont les dessins, déjà splendides, sont en voie de maturation, jettent les bases des Tortues ninja : les origines, l’enseignement de Splinter, l’antagonisme profond et ancien entre ce dernier et Shredder, le clan Foot et sa branche new-yorkaise, le gang urbain des Dragons pourpres, le fugitoïde, l’IRTC, Casey Jones, l’amitié avec April… Beaucoup de traits constitutifs de l’univers TMNT sont déjà contenus, et pas seulement en germe, dans ces classiques de la première heure. On y découvre même des trouvailles géniales : Casey Jones regardent trois postes de télévision simultanément, tous diffusant des séries policières ringardes qui alimentent sa soif de justice ; les tours du Wall Trade Center sont menacées de destruction (nous sommes au milieu des années 1980) ; Leonardo et Raphael sont présentés de telle sorte que leurs personnalités sont (déjà) appelées à s’opposer ; une course-poursuite de seize pages émaille l’un des épisodes ; cliffhangers, mousers, téléportation à travers l’espace, scènes violentes (avec du sang), aérocars, Tricératons inspirés des tricératops, montagne mobile, arène où les esclaves se battent jusqu’à la mort se nichent les uns après les autres, et sans invraisemblances grossières, dans cet excellent volume…

Au bout de ces sept épisodes (+ une micro-série), Kevin Eastman et Peter Laird avaient une vision cohérente à moyen terme de leur histoire. Ils s’imposaient alors une cadence infernale, puisqu’un comic book voyait le jour toutes les dix semaines environ. Sans jamais rien sacrifier de leur qualité. Il est difficile de ne pas se passionner pour ces histoires qui s’inspirent autant qu’elles inspirent, capables de passer des égouts new-yorkais à une planète inventée de toutes pièces, le tout dans un mélange de gravité et d’humour délectable. Ajoutez à cela les souvenirs et commentaires des deux créateurs à la fin de chaque épisode et vous obtenez un volume indispensable à tous les aficionados de l’univers TMNT.

TMNT Classics : Les Origines (Tome 1), Kevin Eastman et Peter Laird
Hi Comics, octobre 2019, 320 pages

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4.5

Kitsune, le messager de… Presle et Chimier

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Architecte de renom, Franck Olmet traverse une période dépressive sévère. Cela se lit sur son visage et s’observe dans son comportement. Appelé au Japon pour candidater sur un nouveau projet, saura-t-il rebondir et faire valoir sa personnalité originale ?

A vrai dire, de son plein gré, Olmet ne serait jamais allé au Japon, pays pour lequel il n’éprouve aucune attirance particulière (sa connaissance de la culture spécifique est étonnamment nulle, puisque le nom de Mishima ne lui dit rien, pas plus que le seppuku, geste pour lequel l’écrivain est entré dans l’histoire).

Le psychisme d’Olmet

Le début européen permet de situer le personnage de Franck Olmet, sous les feux de l’actualité pour une regrettable tragédie : accident mortel sur le chantier d’une construction pour laquelle il était architecte. Olmet, qui considère son métier comme un art destiné à élever l’âme humaine, en conçoit un réel sentiment de culpabilité. Aller au Japon pourrait lui permettre d’échapper en partie à la pression professionnelle et médiatique. En partie seulement, car ses interlocuteurs peuvent le joindre partout dans le monde et l’agence pour laquelle il travaille veut absolument le marché japonais qui est en jeu. A vrai dire, la fuite n’inspire pas vraiment Franck, il préférerait le repli sur soi. Un aspect de sa personnalité émerge : le quadra immature, brillant dans son domaine de prédilection, mais assez inapte à la vie de tous les jours.

Olmet au Japon

Olmet sait que si, officiellement, au Japon il devra défendre un projet présenté à un concours, par le jeu des relations sa victoire est déjà programmée. Sur place, il est accueilli par une jeune japonaise : Noriko Suzuki de l’OAC (Osaka Arch’ Contest). Une jeune femme étonnante qui cherche à cerner Olmet sans détour. Grâce à une petite révélation personnelle, elle s’arrange pour lui faire reconnaître qu’il subit le contrecoup d’une rupture amoureuse.

Lost in translation

Plus ou moins perdu sans Noriko, Franck la suit. Cherchant à détendre l’atmosphère, elle le guide. D’abord dans un bar, plus tard dans un entrepôt où se tient une étrange réception surprise. Mais Franck n’aime pas ce dernier endroit, assez bruyant à cause d’un groupe de rock féminin. Il a besoin de calme et de solitude pour réfléchir : à sa situation personnelle, à son métier et à ce qu’il veut faire dans le futur. Évidemment, son état dépressif lui inspire une vision désabusée de l’état du monde d’aujourd’hui, jusqu’à l’exagération :

« Mes plus proches semblables sont désormais les robots d’agrément. » – page 67

Mais son côté architecte ressort : il a besoin de concevoir de nouvelles structures, encore et encore, de bâtir et proposer de nouvelles solutions. En même temps, comme c’est ce qu’il sait faire, c’est probablement ce qu’il a de mieux à tenter pour sortir de son état. Son souci du moment : quelle peut être sa place, en tant qu’architecte ambitionnant l’élévation spirituelle par l’art, dans une société où domine le pragmatisme ?

Japon d’aujourd’hui et Japon traditionnel

La situation de Franck est très bien mise en valeur par les choix graphiques. Les deux concepteurs de l’album : Stéphane Presle pour le scénario et Thibault Chimier pour le dessin, montrent une belle complémentarité. Le scénario ménage quelques ruptures qui retiennent l’attention et des moments de respiration (sans dialogue ou avec des vignettes de taille). On remarque aussi des moments où les protagonistes s’expriment en anglais (sans traduction, car inutile) et en japonais (lecteur placé dans la situation de Franck qui ne comprend pas). Le dessin utilise une technique très moderne avec des aplats de couleurs et un logiciel de PAO (Publication assistée par ordinateur) qui reflètent très bien l’état d’esprit d’Olmet : formes très géométriques rendant compte d’une vision d’architecte, ainsi que des couleurs (tendance tirant bien plus vers le pastel que l’éclat de la magnifique illustration de couverture), qui alternent des moments assez sombres et d’autres plus lumineux, dans un ensemble où la stylisation côtoie l’élégance du trait. Les péripéties permettent une visite personnalisée du Japon d’aujourd’hui, sans oublier quelques moments qui rappellent les nombreuses traditions du pays (visite d’un Onsen : établissement de bains typique). On comprend aussi le titre, car Olmet aperçoit et suit un renard : le Kitsune, personnage typique du folklore japonais, un esprit surnaturel généralement considéré comme le messager du dieu Inari (l’animal entraine Olmet vers une représentation de la cérémonie du thé).

Vision personnelle du Japon

La BD montre le Japon de façon très convaincante et séduisante. Venant de l’animation, Thibault Chimier connaît la mise en scène et il profite du médium BD pour présenter des lieux et situations selon des choix personnels (couleurs, angles de vues) qui font mouche. Probablement inspiré par des photos, films et reportages, il utilise des cadrages et compositions très cinématographiques qui donnent de la consistance aux décors. Le dessin est donc travaillé pour rendre compte de l’espace et des éclairages, mais aussi des expressions des visages (celui de Franck mais aussi celui de Noriko). Quelques plans sur des éléments typiquement japonais permettent d’apporter de la crédibilité et de la fantaisie. Ainsi, le personnage d’Olmet prend de la consistance, au point que lorsque Noriko le traite de « gros bébé pleurnichard », cela sonne très juste et montre à quel point elle l’observe depuis le début. Pourtant, Noriko aurait pu se contenter de rapports professionnels suite à l’étrange confidence de Franck sur un rêve.

Japon et architecture

Au final, les choix graphiques mettent en valeur la personnalité du personnage principal, ainsi que son état d’esprit, les lieux et milieux dans lesquels il évolue. Quant au scénario, il propose un regard moderne sur la culture japonaise où les traditions restent bien ancrées. Une culture où la modestie reste de mise, à l’image de cette BD bien construite qui, dans un cadre limité (120 pages), tire un très beau parti des situations présentées, en montrant et suggérant. L’ensemble rend bien compte du cheminement (aussi bien physique qu’intérieur) de Franck Olmet.

Kitsune, Stéphane Presle (scénario) et Thibault Chimier (dessin)
La Boîte à bulles, octobre 2019, 127 pages

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Requiem : Anna Akhmatova porte le deuil du peuple russe

Ecrits entre 1935 et 1940, les poèmes qui constituent le recueil Requiem (qui ne sera publié qu’en 1963) dressent le portrait d’une URSS dominée par la mort et le deuil.

1921. Le premier mari d’Anna Akhmatova, Nikolaï Goumilev, dont elle était séparée depuis quelques années, est exécuté pour « activités anti-bolchéviques ».
1938. Lev Goumilev, le fils qu’Anna Akhmatova a eu avec Nikolaï, est arrêté. (Parce qu’il avait le malheur de porter le même nom que son père ? Dans la « logique » soviétique de ces années 30, il n’en fallait pas plus…). Etant sans nouvelles de lui (il avait été déporté, mais les familles n’étaient jamais prévenues), Anna Akhmatova va, comme des milliers d’autres femmes et mères dans cet état policier et répressif, s’incruster dans l’interminable file d’attente à la porte de la prison Kresty (la Croix), à Leningrad, apportant à son fils de la nourriture ou des vêtements. Des heures, parfois des jours d’attente, quelles que soient les conditions météo, pour un résultat plus qu’incertain, puisque tout est soumis au bon vouloir d’un quelconque chef.
C’est en ayant cela en tête qu’il faut lire Requiem, court recueil de poèmes (dix petits textes, une dédicace, une introduction et un épilogue) dont l’écriture s’est faite, majoritairement, en 39 et 40.

Le titre en lui-même en dit long. Requiem est un livre sur les morts. Non pas les morts qui ont effectivement trépassé, et qui, eux, sont bien heureux :

« Il fut un temps où ne souriait
Que le cadavre heureux de son repos. »
(Introduction ; traduction de Paul Valet, éditions de Minuit)

Non, les morts dont parle Akhmatova sont encore plus ou moins vivants. La poétesse décrit l’URSS comme un pays peuplé de morts-vivants. Même pas des morts en sursis, mais des personnes tellement privées de tout que la notion même d’existence paraît déplacée pour parler de leur vie. Des êtres qui attendent la mort avec impatience. Cela permet à Akhmatova d’inverser un des lieux communs de la poésie : ici, la mort ne fait pas peur, elle n’est pas source d’angoisses existentielles. Ici, on l’invite, on est impatient qu’elle vienne nous prendre. Ici, la mort est une délivrance :

« Quoi qu’on fasse, tu arriveras. Pourquoi pas maintenant ?
Car je l’attends – la vie m’est difficile.
J’éteins la lampe et j’ouvre la porte
A toi, si simple, si merveilleuse. »
(A la mort, poème 8)

De fait, l’URSS décrite ici est peuplée d’images liées à la mort : le bourreau, la vie arrachée, la levée du corps dans une chambre mortuaire, etc. Chaque famille est touchée par cette mort omniprésente : toute femme est une veuve en puissance, et toute mère peut se retrouver comme Marie constatant la mort de son fils (sans le savoir parfois, puisque le sort réservé aux prisonniers n’était pas communiqué à leur famille ; le fils est-il vivant ou mort ? A-t-il été exécuté ou déporté en Sibérie ?).

« La Russie innocente se tordait de douleur,
Sous les bottes ensanglantées,
Sous les pneus des noirs fourgons cellulaires. »
(Introduction)

Mais que l’on ne s’y trompe point : ceux qui sont morts ici, ce sont les peuples de l’URSS. Toute une population courbée, opprimée, dont la volonté est annihilée. Dans ce Requiem destiné à célébrer non pas les disparus mais les opprimés, les personnes chuchotent parce que « là-bas on ne parlait qu’en chuchotant » (En guise de préface). Ce n’est pas la mort physique qui est là, c’est l’absence de vie. Il n’y a là, finalement, aucune véritable différence entre les personnes arrêtées et emprisonnées, et celles qui ne le sont pas, mais ne sont pas libres pour autant.
Dans ce bref recueil, Akhmatova parvient, avec des mots et des phrases simples, à faire revivre la douleur incommensurable de cette non-vie, de cette folie totalitaire et policière. Nul doute qu’Akhmatova se fait la voix de toutes ces mères placées dans la torture de l’incertitude des décennies durant. Qu’elle se faisait une mission de parler pour les sans-voix, de hurler dans ce pays où tout le monde chuchote, de se tenir debout. Bien entendu, le régime stalinien a voulu lui couper la voix, c’est sans doute pour cela qu’elle n’en résonne que plus fort aujourd’hui.

(Nous recommandons de lire, de préférence, l’excellente édition bilingue parue aux Editions de Minuit en 1991, avec une préface et une traduction de Paul Valet)

Requiem, Anna Akhmatova
Editions de Minuit, 1991

Scène du procès dans Le traître de Marco Bellocchio (2019) : ses références littéraires et cinématographiques

Analyse du film Le traître d’un point de vue littéraire. Dénonciation sans concession des mafiosos dans le film par les mouvement et procédé artistiques : le réalisme et le théâtre. De la Commedia dell’arte en passant par François Rabelais, Carlo Collodin Victor Hugo ou Marcel Carné : le pouvoir des références romanesques.

Épisode du procès : comment le film souligne la véritable nature des mafiosos par ces différents procédés et la met en contraste avec celle de Tomasso Buscetta.

Le film Le traître (2019), de Marco Bellocchio, sorti cet automne, traite du procès que fait Tomasso Buscetta à la Cosa Nostra. Il entreprend une entente avec la justice italienne et le juge Falcone.

Il nous est montré le fameux maxi-procès de Palerme auquel sont convoqués plus d’une centaine de mafiosos.

Nous analyserons dans cet article uniquement l’épisode du procès. Quels mouvements et genres artistiques le metteur en scène utilise au sein de son film pour dénoncer les mafiosos ? Qu’est-ce que les références littéraires et cinématographiques  peuvent offrir en valeur ajoutée à ce procès ?

Pourquoi Bellocchio entreprend de faire une mise en abyme dans son film ? A quoi sert-elle? Pourquoi évoquer le réalisme, le théâtre et la Commedia dell’arte ?

Le réalisateur via le personnage du traître évoquent deux grandes œuvres littéraires : celle de Rabelais et ses moutons de Panurge, ainsi que celle de Carlo Collodi et le fameux nez de Pinocchio.

Quel est le but de cette entreprise ? C’est ce que nous allons découvrir.

Le procès dans Le traître est un véritable théâtre dans le théâtre

Dans son film, Marco Bellocchio, en présentant le maxi-procès de Palerme à l’écran, fait un acte politique : il dénonce la mafia.

Revenons un peu sur ce qu’est le réalisme littéraire : analysons-le et voyons les points communs avec Bellocchio.

Le mouvement réaliste en littérature est né, entre autres, de la censure dans les journaux.

Le seul moyen qu’ont trouvé les auteurs pour exprimer leur idées, leur vision sur le monde social sans être censuré était de les faire passer à travers une œuvre de fiction.

Donner l’illusion de représenter le réel était loin d’être une idée récente. (Pensons à la mimesis vue par Platon et Aristote. Mais le recours à la mimésis au XIXe siècle a une portée politique : il s’agit d’un coup de force pour les écrivains face au Régime du Second Empire et à l’idéologie conservatrice qui cherche à masquer les problèmes de société dans une vision idéalisée – songeons à Offenbach et l’opérette).

Les auteurs réalistes veulent décrire le monde tel qu’il est sans le sublimer « Le Réalisme conclut à la reproduction exacte, sincère, du milieu social, de l’époque où l’on vit.» (Le Réalisme par Dufour)

C’est pourquoi le thème ou la métaphore de la vue et donc de la transparence de la vitre (miroir, serre, fenêtre, et par extension le théâtre), aussi bien pour décrire des personnages que pour prétendre imiter le réel (miroir stendhalien, écrans et maisons de verre zoliens).

Le roman réaliste se veut sérieux en abordant les problèmes de société. Les réalistes refuseront le roman historique parce que cela équivaudrait à faire revivre un épisode du passé par le biais de l’imagination.

Le savoir des personnages repose sur leur capacité à décrire par la vision. Celui qui décrit doit donc être capable de voir. Comme le souligne Dufour, un critique sur le réalisme, « il serait inconcevable de trouver chez Stendhal un personnage aveugle. Le réalisme subjectif induit une perception déjà limitée du monde dont le champ restreint serait d’autant plus restreint chez l’aveugle. »

La vision omnisciente est ainsi à l’opposé de la conception réaliste. Le monde n’est vu que par une seule conscience : le personnage ne peut affirmer des vérités qu’à travers son vécu et ses différents sens (vue, ouïe, goût, toucher, odorat). Cela donne une dimension plus humaine aux personnages et renforce l’idée de vraisemblance (ignorance de Bouvard et Pécuchet, incompréhension de Fabrice del Dongo…).

Malgré les siècles d’écart, il n’y a pas mal de points communs entre ce mouvement littéraire et notre film.

Nous pouvons donc supposer que le réalisme est un parti pris par le réalisateur. Il nous souligne en utilisant ce procédé, sans aucune concession, la véritable nature des mafiosos. Nous ne sommes plus du tout dans l’image idéalisée de la mafia du Parrain.

Comme chez les réalistes, la thématique de la vue est de la représentation sont prépondérants via le théâtre.

Dans Le traître est dénoncé le faux, le paraître, l’illusion.

Les personnages représentatifs de cette thématique sont sans hésitation ceux que l’on retrouve dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1831) et dans L’opera de quat’ sous (1928) de Bertold Brecht avec la Cour des Miracles qui rassemblent une mafia de mendiants et de truands…Tous simulent un état qu’ils ne sont pas. Comme l’indique le lieu où ils vivent : tout n’est qu’illusion et ils l’utilisent à leur profit dans la ville pour survivre. Une fois revenue dans l’enceinte de leur Cour- les aveugles y voient à nouveau, les estropiés marchent à nouveau.

Une scène très intéressante extraite des Enfants du Paradis, de Marcel Carné (1945) est signalée par Mme Gasiglia-Laster dans un article de 2002 « Les Enfants du Paradis et le XIXe siècle de Jacques Prévert ». Celle-ci y souligne dans un passage la fausseté et le double jeu du marchand d’habits, et de plus, fait référence à l’époque de l’occupation, moment de tournage du film. N’oublions pas que Kosma et Trauner ont travaillé sur le film, à la musique et aux décors durant toute la guerre dans la clandestinité.

Il s’agit de la scène qui se situe au « Rouge gorge ». Baptiste y entre avec un faux aveugle. Puis arrive Lacenaire avec sa bande et regarde Garance amoureux. Le marchand d’habits arrive à son tour. Il lit les lignes de la main de Garance et Lacenaire lui lance : « Mais dis-moi, puisque tu expliques les rêves…Explique -moi donc celui-là : la nuit dernière, j’ai rêvé de toi. Oui, tu passais dans la rue et tu poussais ton cri : «Marchands d’habits, avez-vous des habits à vendre ? ». Et dans mon rêve j’entendais « Marchands d’habits, avez-vous des amis à vendre ». Il demande à l’intéressé s’il a ses entrées « rue de Jérusalem »c’est-à-dire à la préfecture de police ; calomnie répond le Marchand d’habits, aussi vrai qu’on m’appelle… »et Lacenaire de compléter : « qu’on t’appelle  Mouton-Blanc dit le Frisé, dit Vend-la-mèche, dit Treize à table. ». Mme Gasiglia-Laster, dans son commentaire, souligne que  « L’allusion était transparente et se doublait d’une troublante mise en cause, si l’on prend conscience que ce rôle d’indicateur présumé était destiné à Robert Le Vigan, qui abandonna le tournage pour suivre Céline à Sigmaringen…[…] ». Le Vigan qui devait jouer le rôle et qui tourna quelques scènes avant d’être remplacé par Pierre Renoir, était un collabo notoire ( comme Céline). Dans cette séquence, il est explicitement fait allusion à tous ceux qui vendaient les juifs ou les résistants aux nazis.

Ce jeu du paraître est signifiant dans le film dans lequel les mafiosos ne cessent d’être en la représentation dans la Cour de Justice. Ils deviennent acteurs et les spectateurs sont les spectateurs du procès présents dans la salle. Ils ne sont que dans l’illusion et non dans l’être, l’identité, la personnalité.

De plus  nous accédons aussi à un deuxième niveau de lecture dans le film via une mise en abyme : les spectateurs du film sont aussi spectateurs de la scène de procès de Palerme.

Cet effet de double représentation (le théâtre dans la Cour de Justice / le théâtre dans le film) renforce encore davantage la notion de représentation (jouer, être spectateur). Bien entendu ceci renforce encore davantage l’idée de la vérité ou au contraire du mensonge exprimée.

Que le procès soit un théâtre est loin d’être une idée nouvelle. Nous trouvons en effet déjà ce motif dans l’œuvre romanesque hugolienne.

Dans Notre-Dame de Paris (1831), le procès de Quasimodo est tourné en ridicule. Il s’agit du passage dans lequel, Quasimodo, le sonneur de Notre-Dame, sourd et bossu est jugé par un juge lui aussi sourd. Il est accusé de la tentative de l’enlèvement d’Esmeralda, la bohémienne.

Cette scène est terrible et tragique car nous assistons à une parodie de justice : Quasimodo, devenu sourd à cause d’avoir sonné les cloches, est questionné comme tout un chacun au Châtelet. Il est jugé par un juge sourd, cela met à la scène une pointe comique mais cela souligne le sentiment d’injustice fait à Quasimodo. La surdité du juge va renforcer la dureté de la peine à l’encontre du sonneur de cloches.

Dans ce chapitre, Hugo accuse la justice médiévale. Il l’annonce d’emblée par le titre du chapitre qu’il donne: « Coup d’œil impartial sur l’ancienne magistrature ».

Dès ses débuts Victor Hugo (1802-1885) témoigne de son combat pour la justice  : Le dernier jour d’un condamné (1829) et Claude Gueux (1834) reposent sur une même volonté de dénoncer la peine de mort, indiquent son engagement en faveur des libertés et de la cause du peuple. La portée du premier récit est universelle par l’anonymat du personnage : on ne sait rien de lui, pourquoi il est enfermé, juste qu’il a une petite fille, qu’il est en attente d’une possible grâce, qui n’aura pas lieu. La réflexion de Claude Gueux, porte sur les raisons qui poussent un homme à commettre un crime : pauvreté, injustice sociale et manque d’éducation. Hugo se base sur un fait divers pour en faire un roman. Le personnage illettré, emprisonné pour vol en viendra à tuer . Victor Hugo s’inspirera du personnage de Claude Gueux pour créer le personnage de Jean Valjean dans Les Misérables (1862).

L’engagement politique est indissociable pour Victor Hugo de l’écriture. Il est nommé pair de France en 1845, en 1846 il est député conservateur à l’Assemblée législative. Il va essayer de sauver des gens de la déportation et de la condamnation à mort. Victor Hugo a soutenu Louis Bonaparte pour faire barrage à Cavaignac. Puis il s’est aperçu que loin de faire une politique sociale, il restreignait les libertés, n’agissait pas contre la misère et désirait rétablir un régime impérial. Hugo est donc passé à l’opposition. C’est parce qu’il a résisté au coup d’ Etat de Bonaparte, le 2 décembre 1851, que Victor Hugo a dû s’enfuir et a été officiellement banni en janvier 1852. Il part d’abord se réfugier à Bruxelles puis dans les îles anglo-normandes, d’abord à  Jersey en 1852 puis à Guernesey à partir de 1855. Il refuse de rentrer suite à l’amnistie des proscrits de 1859 : il ne rentrera en France qu’à la chute du Second Empire en 1870. Il œuvra même en exil de continuer son combat contre la peine de mort dans le monde entier en utilisant de son influence littéraire et politique. Ce combat n’en n’est qu’un parmi d’autres auxquels ils tenaient comme ceux contre la misère et l’accès à la connaissance. Dans Les Châtiments (1853) Victor Hugo fait une œuvre poétique virulente qui attaque Napoléon III et sa manière dont il a supprimé  la république et mis en place un régime tyrannique qui écrase le peuple. Les Misérables (1862) et L’Homme qui rit (1869) sont des romans qui dénoncent la misère du peuple et portent une réflexion sur la révolution.

Dans son roman de jeunesse Notre-Dame de Paris, Hugo souligne bien les différents niveaux de la justice : plus on est pauvre et démuni (comme ici l’est Quasimodo), plus le procès sera humiliant et injuste. Dès le début, on le sait d’avance : Quasimodo a déjà perdu le procès. Personne n’est là pour défendre les faibles et les opprimés. Seuls les riches s’en sortent.

Cette thèse sera parfaitement illustrée dans l’épisode des Misérables (1862), passage où Fantine, à l’état de prostituée, phtisique à un stade avancé, elle a vendu ses cheveux et ses dents, se fait agresser par une boule de neige par un bourgeois. Cette dernière riposte en l’agressant. La jeune femme s’est prostituée  et enlaidie pour survivre et pouvoir payer les échéances aux Thénardiers pour Cosette. Fille publique, elle est alors arrêtée par Javert qui la condamne alors à six mois de prison ferme. Fantine a beau se défendre auprès de Javert et de plaider son innocence, ce dernier reste inflexible à ses paroles. Il faudra attendre l’arrivée du maire, Monsieur Madeleine, pour que la jeune fille soit relâchée et même accueilli dans un hôpital dans lequel elle décédera peu après. Le bourgeois n’a bien entendu jamais été inquiété.

Avec L’Homme qui rit (1869), Victor Hugo nous met en présence d’un de ses personnages monstre- titan : Gwynplaine, qui a eu le visage déformé, enfant par les Comprachicos, sous la forme d’un rictus, d’où son surnom. C’est le personnage de Gwynplaine qui inspirera Bob Kane, Bill Finger et surtout Jerry Robinson, les créateurs du personnage du Joker. Le personnage est inspiré par l’acteur Conradt Veidt, star en 1928 de la version muette du roman adaptée au cinéma. Ce roman se situe en Angleterre et fin XVIIè siècle. Gwynplaine adulte est reconnu comme l’héritier légitime du trône et accède à la Chambre de Lords. Il est un saltimbanque qui joue tous les jours avec Déa, la jeune femme aveugle qu’il a sauvée de la mort, enfant, et qui l’aime. Gwynplaine désire à la Chambre des Lords se faire le porte-parole du peuple londonien, mais les Lords de la Cour restent sourds à son message et ne cessent de le scruter et de le railler telle un monstre, une bête de foire. Les Lords rient du jeune homme et leur rires entraînent celui de Gwynplaine.

Cette scène cruelle, dénonce la bêtise des Lords qui pourrait s’apparenter à celle des mafiosos : ils rient bêtement de Gwynplaine. Ils assistent à La Chambre des Lords à un spectacle réjouissant qui les distrait, à un spectacle de foire. Ils ne sont là que comme spectateurs et ne s’attachent qu’au superficiel, la difformité de Gwynplaine et non au fond : le discours.

De plus, Marco Bellocchio n’hésite pas à utiliser sa culture italienne pour y introduire dans le film les personnages de la Commedia dell’arte.

Soulignons que le théâtre de la Commedia dell’arte est un théâtre de masque créée au XVIe siècle. Il contient des personnages très connus tels : Arlequin, Pantalon, Polichinelle. Certains seront repris par les théâtres de Molière (1622-1673) et de Marivaux (1668-1763). A cause des masques, les acteurs ne peuvent pas utiliser leur expressions faciales pour jouer: ils doivent donc tout miser sur leur expression corporelle pour exprimer leur émotions.

Mikhaïl Bakhtine souligne l’importance du masque dans la culture populaire  « […] C’est le motif le plus complexe, le plus chargé de sens de la culture populaire.[…] le masque incarne le principe de jeu de la vie, on trouve à sa base le rapport mutuel de la réalité à l’image tout à fait particulier, et ce qui caractérise les formes les plus anciennes de rites et de spectacles. Il faut simplement noter que des phénomènes comme la parodie, la caricature, la grimace, les simagrées, les singeries ne sont que des dérivés du masque. C’est dans le masque que se révèle avec éclat l’essence profonde du grotesque. » ( L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-Age et sous la Renaissance.)

La particularité  de la Commedia dell’arte tient à l’improvisation : toutes les pièces sont jouées qu’à partir d’un canevas donné au début de la représentation et qui donne les grandes lignes de l’histoire: gestes et dialogues différent à chaque représentation. Jamais donc les acteurs joueront de la même manière une pièce.

Cette allusion au folklore théâtral italien permet, sans tomber dans le mauvais goût, de souligner la comparaison des mafiosos à des acteurs qui sont sans cesse en improvisation dans la Cour de Justice. Ils jouent et chacun apporte sa pointe personnelle pour se caractériser (se déshabiller intégralement face à la Cour ou bien simuler en public des crises d’épilepsie).

Ainsi, en se comparant à des acteurs toujours dans la représentation, les mafiosos permettent le dévoilement de leur nature profonde. En voulant faire « le grand jeu » face à la Cour ils n’arrivent qu’à se ridiculiser.

Dans L’Homme qui rit, nous sommes en présence du motif de la représentation, puisque les protagonistes sont des acteurs.  En effet Ursus, un saltimbanque a élevé le jeune Gwynplaine, défiguré au visage et la petite Déa, aveugle. Il créée la pièce Chaos vaincu pour gagner leur vie et qui est jouée par les deux jeunes gens. Déa estime et aime Gwynplaine car elle sait que c’est grâce à son courage, qu’il l’a sauvée de la mort. Lorsque Gwynplaine est arrêté à la roulotte par un agent de police et part avec lui, Ursus décide de cacher cet événement à la jeune aveugle. Lorsque arrivera le moment de la représentation de la pièce avec Gwynplaine, Ursus joue à être le jeune homme. Déa reste dans l’erreur, ne percevant pas la disparition de Gwynplaine. Les spectateurs qui connaissent les gens de la roulotte vont prendre le parti d’aider Ursus en réagissant en tant que public. La jeune fille sera doublement dans l’illusion, par Ursus qui joue le rôle de Gwynplaine et avec les spectateurs qui agissent comme si rien n’avait changé.

La scène et le jeu sont explicitement évoqués aussi dans Les Enfants du Paradis, (1945), film de Marcel Carné. Sont représentés les deux sortes de théâtres de l’époque : le mime représenté par le personnage de Jean-Baptiste Debureau (1796-1846) célèbre au Théâtre des Funambules où il a joué des années 1820 jusqu’à sa mort( incarné par Jean-Louis Barrault)- et Frédérick Lemaitre (1800-1876 ), l’un des plus célèbres acteurs du Boulevard du Crime ( interprété par Pierre Brasseur).

Il existe une séquence dans ce film, qui se déroule devant la façade des Funambules. Parmi le public des badauds, un bourgeois se fait dérober sa montre. Il accuse alors Garance de ce larcin. C’est grâce à Baptiste, qui a été spectateur du vol et à sa pantomime improvisée, que Garance sera innocentée.

Mimer la scène devient alors un acte politique : Baptiste joue et disculpe la femme qu’il aime et et évite ainsi l’erreur judiciaire.

Le réalisme et le théâtre permettent à Bellocchio dans Le traître une dénonciation virulente des mafiosos. Ils lui permettent de souligner et d’accuser leur facette hypocrite et de faux semblant.

Une critique acide et sans compromis : la valse des pantins

Dans Le traître, Bellocchio fait allusion via Buscetta aux fameux moutons de Panurge lorsque ce dernier entend le désistement à la chaîne des confrontations qu’il aurait dû avoir avec certains mafiosos dans la Salle de Justice.

Rabelais comme Cervantes, les deux grands auteurs du fin du Moyen Âge-début XVIe siècle vont utiliser la littérature populaire comme moyen pour dénoncer et apporter une morale à leur textes. N’oublions pas que des romans de Rabelais ont été censurés par La Sorbonne car il y faisait une critique virulente de l’université et de Rome. Sous l’écriture bon enfant de l’humaniste, il s’y trouve la plume acérée d’un théologien qui a suivi des études comme celles d’un médecin. Chacun d’eux va apporter dans la fiction des éléments de la littérature

Uniquement par cette allusion littéraire qu’il sait relier à la situation vécue (le procès) et à son contexte ( le désistement des mafiosos à témoigner), Buscetta montre, aussi bien à la Cour qu’aux spectateurs que, contrairement aux mafiosos, il ne fait pas que citer une référence : il va l’évoquer dans une situation bien particulière  (contrairement à celui qui cite une phrase de Michel Butor uniquement comme faire-valoir). Cette référence lui permet de montrer ses capacités d’analyse et intellectuelle.

Aussi ne serait-ce pas sans malice que l’un des mafiosos cite un intellectuel critique français. Un butor est aussi bien un échassier qu’un individu grossier, mal élevé et sans finesse, un âne, un balourd, un rustre…

Cette malice sur ce double sens donne encore plus de saveur  à la scène. Cela permet de valoriser Buscetta et de montrer l’aspect frustre des mafiosos qui ne possèdent aucun vrai bagage culturel.

François Rabelais : 1483-1553, et ses moutons de Panurge.

Revenons un peu sur les publications de Rabelais qui nous intéressent. Tout d’abord Pantagruel ( vers 1532) et Gargantua  (vers 1534). Dans ces deux premiers romans l’auteur parodie les romans de chevalerie et leur emprunte leur composition tripartite : enfance, éducation et hauts faits d’armes contre les envahisseurs.

Le Tiers Livre  (1546) se clôt sur la volonté de Panurge de se marier mais la question reste encore en suspens à la fin du roman. On lui conseille d’aller consulter l’oracle de la Dive Bouteille.

Le Quart Livre (1448 puis 1552) renoue avec la veine épique des deux premières ouvrages mais se présente comme la suite directe du Tiers Livre.  L’œuvre relate l’épopée maritime des Pantagruelistes partis consulter le lointain oracle de la Dive Bouteille, au sujet du mariage de Panurge .

Panurge joue le rôle de l’acolyte bouffon depuis la rencontre du géant dans Pantagruel. Il joue le rôle épique du comes, comme Achate pour Enée mais il lui sert aussi de double burlesque.

Panurge tire son nom du grec panourgos (apte à tout, rusé) dont l’emploi est ambigu. Farceur, inventif, filou dans Pantagruel, sophiste, extravagant dans Le Tiers Livre, couard et breneux dans Le Quart Livre. Ce personnage du peuple est un porte-parole de Rabelais afin de surmonter la censure. En effet dans ce livre en particulier l’auteur dénonce Rome. Le privilège royal, protection accordée par le roi Henri II n’empêchera cependant pas le livre d’être interdit provisoirement de vente par un arrêt du Parlement le 1er mars 1552 « attendu la censure faite par la Faculté de Théologie. »

Rabelais utilise un nombre de genres de récits très variés dans Le Quart Livre tels le conte, l’apologue et la farce. Rabelais connaît le monde du théâtre pour l’avoir pratiqué à Montpellier. La farce puise des personnages types issus du peuple. Il s’agit le plus souvent du personnage du sot ou du badin : tout dépend de l’acteur et de son jeu. Ceci Panurge l’explique dans Le Tiers Livre.

L’épisode des moutons de Panurge est la seconde farce du Quart Livre après celle des Chicanous. Il fait partie de la trame principale et interrompt le périple maritime et constitue une morceau théâtral dans le livre.

Dans cet épisode, Panurge exécute une vengeance. Il était parti sur les mers à la recherche de l’Oracle de la Dive Bouteille et voulait acquérir auprès d’un négociant, Dindenault, un mouton que ce dernier lui refuse. Au bout du compte, Panurge obtiendra bien son mouton et, pour se venger, il le fera sauter par-dessus bord. Tous les autres moutons du négociant le suivront en sautant dans la mer. Dindenault tentera d’en sauver un, mais il finira noyé comme ses bêtes.

La farce est construite sur la figure du renversement qui oppose le trois premiers chapitres avec la victoire apparente du négociant Dindenault sur Panurge, au dernier chapitre la victoire effective de Panurge sur le négociant qui meurt avec tous ses moutons. Panurge prépare dès le début le renversement final, il apparaît comme un véritable metteur en scène qui organise une farce.

Au sujet de ce fameux épisode, Rabelais s’est fortement inspiré de la célèbre Farce de Maître Pathelin, qu’il connaissait par cœur : Pathelin , avocat, marchande un drap avec Guillaume, le vendeur et se fait lui-même avoir par l’homme qu’il vient de défendre, le berger Thibault l’Aignelet et lorsqu’il lui demande à être payer, ce dernier lui répond par un bêlement, stratégie proposée par l’avocat durant la défense. Celui qui pense abuser est en réalité le personnage trompé.

Dans les deux cas, ce sont les personnages du peuple qui sortent victorieux et bernent des personnes d’un rang social plus élevé qu’eux.

La référence rabelaisienne dans la bouche de Buscetta dénonce les mafiosos qui les compare aux moutons de Rabelais : dépourvus d’intelligence, de d’analyse critique et de simples exécutants.

Carlo Collodi 1826-1890: Pinocchio, un roman jeunesse initiatique

« Son nez s’allongea de façon si extraordinaire, que le pauvre Pinocchio ne pouvait plus se tourner de quelque côté que ce fût […] » (Les aventures de Pinocchio. Histoire d’un pantin de Carlo Collodi, 1881).

La seconde œuvre du film est un roman pour la jeunesse : Pinocchio écrit à la fin du XIXe siècle par un romancier et journaliste italien : Carlo Collodi.

Dans Le traître, le nez de Pinocchio est juste mimé par Buscetta pour répondre à un propos mensonger à son endroit.

Il montre le mafioso et forme un long nez en sa direction. Nul besoin d’expliquer cette référence ni de la citer oralement, la compréhension est universelle.

Pinocchio incarne le menteur par excellence. Cependant, cet épisode du nez qui s’allonge n’est qu’un épisode parmi tant d’autres du roman. Il a été repris par Disney ensuite dans son dessin animé où la thématique du nez qui s’allonge parce qu’il ment a été plus que développée.

Attardons -nous tout de même sur ce motif du nez, qui se trouve être l’un des plus motifs grotesques les plus répandus dans la littérature mondiale. Des caricatures d’hommes ont été faites via la référence animale : ce mélange de traits humains et animaux est l’une des plus anciennes forme de grotesque. Le nez est toujours le substitut du phallus.  » […] Parmi tous les traits du visage humain, souligne Bakthtine,  seuls la bouche et le nez ( ce dernier comme substitut du phallus) jouent un rôle important dans l’image grotesque du corps. Les formes de la tête, des oreilles, et aussi du nez ne prennent de caractère grotesque que lorsqu’elles se transforment en formes d’animaux ou de choses. » Et le critique souligne bien que le corps grotesque « est un corps en mouvement. Il n’est jamais prêt ni achevé : il est toujours en cours de construction, de création et lui-même construit un autre corps […] »

Le titre intégral de ce roman est le suivant :  Les aventures de Pinocchio. Histoire d’un pantin. Il s’agit donc d’un roman jeunesse initiatique d’un être moitié pantin, moitié petit garçon.

Pinocchio est un être hybride, comme l’est aussi la créature de Frankenstein, d’une autre façon, une créature créée à l’image humaine mais non aboutie par son créateur. Il va devoir affronter la vie sous tous ses fronts et non plus que ses douceurs (le Pays des Jouets, ne pas aller à l’école, ne pas écouter les conseils de sa conscience). Il faudra en passer par là : comprendre la valeur des êtres qui nous entourent et la valeur des choses pour devenir enfin un être humain.

Comme le souligne Mikhaïl Bakhtine : « Ce qui nous intéresse avant tout, c’est la peinture d’êtres humains extraordinaires, tous de caractère grotesque.[…] Ils constituent en fait une véritable galerie du corps hybride. […] Tout cela constitue les fantaisies anatomiques d’un grotesque échevelé qui jouissait d’une faveur immense au Moyen-Age. »

Pinocchio passe par plusieurs évolutions : il sort d’un bout de bois travaillé et devient pantin, de pantin il devient âne, puis dans la dernière partie du roman, il redevient pantin pour devenir enfin définitivement un petit garçon.

Il sera aidé dans son parcours par le grillon, sa conscience, et sa guide spirituelle, la Fée. La fée accorde à Pinocchio son état final d’humain parce qu’il a changé : il va travailler pour sauver la vie de son père, Gepetto. C’est grâce à cet acte humain et généreux et à l’évolution dans son caractère, que sa métamorphose aura lieu.

Dans la théorie hugolienne, le grotesque peut se révéler sublime avec par exemple le personnage de Quasimodo, sourd, bossu et à moitié borgne, qui tombe amoureux de la bohémienne Esmeralda en tentant de la sauver du bûcher. Cependant, pour que cette magie opère, il faut de l’humilité dans les personnages. Quasimodo va évoluer dans son être tout le long du roman : du personnage sauvage voire quasi animal du début, il va au fur et à mesure s’humaniser. Il en est de même pour Pinocchio, qui au fil des événements qu’il vit, évolue, remet en cause des personnages, se remet en cause. Cette remise en cause de soi-même lui permet une vision critique sur son être. En prenant finalement conscience des ses guides spirituels, le grillon et la Fée, il permet de comprendre ses erreurs et d’évoluer dans le droit chemin.

Les mafiosos ne peuvent se révéler sublimes et n’être que grotesques par leur inaptitude à évoluer dans une situation quelconque.

Nous ne trouverons dans aucun des mafiosos une évolution ou un repentir quelconque. Comme nous l’avons vu précédemment, ils ne portent aucun avis critique sur eux-mêmes ou leur action.

Ils sont donc dans l’impossibilité de cette démarche d’évolution, qu’ils ne comprendraient sans doute pas d’ailleurs.

Encore une fois, les références littéraires nous soulignent leurs richesses : par la simple évocation d’un personnage ou d’une thématique des tas d’autres connexions peuvent se faire et renforcer la démonstration proposée par le film.

La force du Traître, est que toutes ces allusions culturelles sont faites par petites touches, comme dans une peinture. Elles ne sont pas développées : c’est au spectateur de reconnaître les signes et de les décoder.

Bien entendu, Le traître peut très bien se comprendre sans toute cette analyse approfondie et complexe, mais avec elle, il n’en a aussi que plus de saveur.

 

Les fous de pilotes #11 : Critique des séries The Morning Show, A la croisée des mondes et Merry Happy whatever

Dans ce numéro des fous de pilotes, nous avons pu visionner les séries The Morning Show d’Apple TV avec Jennifer Aniston, Reese Witherspoon et Steve Carell, qui nous embarque dans les coulisses d’une grande chaîne fictive, His Dark Materials : À la croisée des mondes, diffusée sur la BBC puis sur HBO. Dans cet univers de fantasy, on suit les aventures de Lyra, une jeune orpheline, accompagnée de son dæmon, Pantalaimon et Merry Happy Whatever, une sitcom dans laquelle il n’y a pas grand chose à sauver…

The Morning Show : coup d’essai réussi pour Apple

Le Morning Show de la chaîne UBA, c’est ce mélange d’information et de divertissement qui cartonne aux USA, avec un duo de présentateurs vedettes. En l’occurrence, Alex Levy (Jennifer Anniston) et Mitch Kessler (Steve Carell) travaillent ensemble depuis 15 ans, et sur cette durée le présentateur a reçu une douzaine d’Emmy Awards. L’audience est au beau fixe. Aucune raison de changer quoi que ce soit.

Jusqu’à ce matin où l’équipe de l’émission se réveille avec une terrible nouvelle.

Dans la nuit, la direction de la chaîne a décidé de virer Mitch Kessler. Le New York Times a révélé que le présentateur faisait l’objet de plaintes pour harcèlement sexuel. Après Weinstein et les MeToo, impossible de laisser passer cela sans une réaction immédiate.

Et Alex se retrouve donc seule, ce matin-là, pour la première fois en quinze ans, à présenter l’émission, confrontée à la nécessité de lâcher publiquement celui qui fut plus qu’un simple collègue. Elle se retrouve à jouer un rôle où elle doit tout à la fois être la femme blessée (pour attirer la sympathie du public) et la femme forte, capable de rebondir (pour éviter que ce public ne parte voir ailleurs).

The Morning show nous plonge dans un monde où chaque mot est calculé, pesé, soupesé et analysé. Aucune faille n’est envisageable. Tout doit être maîtrisé.

Voilà pourquoi la sincérité de la jeune Bradley Jackson (Reese Witherspoon) va tant séduire. Journaliste d’une petite chaîne locale, elle va littéralement péter les plombs lors d’un reportage sur des manifestations. La vidéo où on la voit brutalement remettre à sa place un manifestant qui l’accusait de diffuser des fake news, connaît un succès impressionnant et la jeune femme devient en quelques heures l’une des stars du web.

Le pilote de la série The Morning Show va donc se dérouler sur plusieurs niveaux. D’un côté, Alex lutte pour rebondir après la terrible nouvelle ; il s’agit, pour elle, de masquer le drame intérieur qu’elle vit, et qui ne demande qu’à s’exprimer, mais une telle expression est interdite à une présentatrice vedette dont chaque parole est scrutée.

Le second niveau, c’est celui de Bradley Jackson.

Enfin, il y a le niveau des décideurs, les dirigeants de la chaîne, qui voudraient profiter du séisme provoqué par les accusations contre Mitch pour refondre complètement le créneau horaire et virer une Alex jugée inapte à agir seule.

C’est bel et bien un portrait féroce du monde de la télévision qui se joue ici. Le rythme est très bon, la réalisation de Mimi Leder est assez précise sans être d’une innovation échevelée. C’est surtout l’interprétation qui emporte l’adhésion. Suffisamment pour donner envie de voir la suite.

3.5

Hervé Aubert

À la croisée des mondes : le fantastique déjà de retour chez HBO

Dans un monde où la théologie et la magie tiennent une place primordiale, Lyra Belacqua, une jeune orpheline, va se trouver embarquée dans une grande aventure, à la recherche de son meilleur ami Roger qui a étrangement disparu.

À travers cette nouvelle adaptation des livres de Philip Pullman (un film avec Daniel Craig et Nicole Kidman était sorti en 2007), HBO, qui travaille cette fois-ci en collaboration avec BBC, cherche ambitieusement à combler le vide qu’ont laissé David Benioff et D.B. Weiss après la saison finale de Game of Thrones. Pourtant, cette nouvelle série fantastique n’a rien à voir avec les récits sombres et violents de George R.R. Martin. C’est dans un esprit beaucoup plus familial que l’on se plonge dans un univers riche et original, en témoignent les daemons, manifestations physiques de l’âme humaine qui prennent une forme animale.

Mais on peut justement reprocher à ces premiers épisodes leur aspect trop enfantin, malgré leur important budget, qui omet d’exploiter le potentiel plus inquiétant que proposaient les livres à l’origine. Une responsabilité que l’on peut notamment attribuer aux différents acteurs qui peinent à être crédibles. Révélée avec brio il y a deux ans, dans Logan de James Mangold, Dafne Keen, 14 ans, est ici beaucoup plus académique et insipide dans le rôle principal de Lyra.

Bien que l’univers soit passionnant, ces premiers épisodes sont lents et peu marquants. Mais au vu du récit qui va suivre (car l’adaptation, jusqu’ici, semble fidèle), la série devrait petit à petit gagner en envergure, à mesure que l’épopée de Lyra Belacqua deviendra elle aussi de plus en plus grandiose.

2.5

Thomas Gallon

Merry Happy Whatever : « We’re delightful ! »

Emmy Quinn revient à sa Philadelphie natale avec son chéri Matt, musicien californien fan de Star Wars. Ils viennent passer les fêtes de fin d’année avec sa famille : son père Don, policier local, et ses frères et sœurs, tous mariés. Matt se retrouve au milieu d’une famille bien déjantée…

Merry Happy Whatever se base sur le thème habituel des réunions de famille qui virent au cauchemar. Un sujet porteur de nombreuses possibilités, à condition d’avoir un peu d’imagination. Or ici, l’imagination, c’est précisément ce qui manque.

La série est une sitcom typique : des épisodes d’une demi-heure, des rires pré-enregistrés, des situations qui s’enchaînent, des personnages caricaturaux, etc. Mais c’est une sitcom telle qu’on en voyait il y a 30 ou 40 ans, une sitcom d’avant les révolutions du genre que furent Seinfeld, Friends ou Dream On (entre autres). Ici, tout est empesé, lourd. Les personnages sont tous tellement monolithiques qu’il devient impossible d’éprouver de l’empathie pour eux. Les situations sont toutes totalement prévisibles, ce qui ruine systématiquement toute tentative d’humour. Les acteurs surjouent. Tout ce qui était à fuir dans les sitcoms est réuni ici.

1.5

Hervé Aubert

Les années 2010 : le Top 20 des meilleurs films de la rédaction

Pour achever le cycle mené par LeMagduciné sur la dernière décennie cinématographique, la rédaction a réalisé son Top 20 des meilleurs films des années 2010. Bonne lecture.

20 – Interstellar de Christopher Nolan

Avec Interstellar, Christopher Nolan réalise peut-être son projet le plus ambitieux, quatre ans après le succès planétaire d’Inception qui le fit, après une trilogie du Dark Knight déjà adoubée, définitivement entrer dans la cour des très grands. Mais se frotter à la SF semblait inéluctable, passage quasiment obligé et décisif pour ce genre de réalisateur de films à grand spectacle et à gros budgets. Comme Kubrick en son temps, Nolan réalise son 2001 à lui, cristallisant toutes les thématiques écumant sa filmographie : la famille, le temps, la rédemption, prenant ici la forme d’un voyage métaphysique à sens unique. Sublimées par le score d’un Hans Zimmer peut-être au sommet de son art, les images d’Interstellar sont de celles qui restent gravées dans la mémoire, et, sans doute, dans l’histoire du cinéma. Que ce soit la scène de la mise à feu de la fusée, ou la déchirante conversation vidéo entre un père et une fille à jamais séparés, les frissons se multiplient et l’admiration traverse les années. Avec Interstellar, Nolan réalisait peut-être, en plus de son projet le plus ambitieux, le plus grand film de sa carrière.

Jules Chambry

19 – Gone Girl de David Fincher

Tout Fincher se verse dans Gone Girl : la maturité déjà observée dans Zodiac, les figures duales qui ont irrigué Fight Club, les jeux manipulatoires à la The Game ou Se7en. C’est pourtant quelque chose de plus terre à terre qui fait l’étoffe du dernier long métrage en date du réalisateur d’Alien 3. Là où American Beauty autopsiait sous une lumière de morgue l’Amérique suburbaine et l’institution du mariage, Gone Girl va encore plus loin, en y ajoutant un procès en incompétence du système judiciaire, une hystérisation collective due à une fausse disparition, des parents opportunistes et psychotiques, une médiatisation de masse aux effets pernicieux – avec, en apogée, une nymphette grimée en enfant de chœur. L’humain, dans tous ses travers, exerce une perversion absolue sur le récit. Personne n’est blanc comme neige dans Gone Girl. Ni les policiers convaincus sans preuve, ni les avocats adeptes de mises en scène préfabriquées et encore moins des amants davantage préoccupés par leurs intérêts et crises d’orgueil que par la pérennité de leur couple. Ben Affleck campe à merveille l’Américain moyen désabusé dont la culpabilité se fait et se défait en place publique. Rosamund Pike, glaciale et hitchcockienne, lui donne la réplique avec un air prononcé d’ange exterminateur. À n’en point douter, ces deux-là nous livrent du Machiavel en bonbons acidulés.                              

Jonathan Fanara

18 – The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

Les années 2010 ont marqué un virage drastique dans la filmographie de Nicolas Winding Refn. Délaissant complètement les films bruts sur les bas-fonds de Copenhague, NWR entreprend une démarche artistique de plus en plus radicale au fil de la décennie. Si Drive reste l’un de ses plus grands succès, le public se clive à partir d’Only God Forgives et surtout de The Neon Demon, son chef d’œuvre de 2016. Avec ce film, NWR donne à boire et à manger à ses aficionados comme à ses détracteurs. Si The Neon Demon semble être aux premiers abords un nouvel égotrip de la part du Danois, n’hésitant pas à convoquer une certaine dimension autobiographique, il n’en reste pas moins une œuvre de cinéma totale. En racontant l’odyssée macabre d’une jeune femme dans le monde de la mode de Los Angeles, NWR perpétue sa recherche esthétique entamée avec des films comme Bronson ou Valhalla Rising. Dans ce monde à la quête de la beauté parfaite, NWR déploie ses néons et ses couleurs criardes pour nous en mettre plein les yeux accompagnés des nappes de synthés de Cliff Martinez. Tout cela donne naissance à une fantasmagorie orgasmique puisant autant dans Suspiria de Dario Argento que dans Mullholland Drive de David Lynch. NWR est absolument sans limite et il le prouvera en poussant le vice encore plus loin dans sa série Too Old to die Young en 2019.

Maxime Thiss

17 – Whiplash de Damien Chazelle

Sur le rythme endiablé d’un morceau de jazz, la voix de stentor d’un professeur couvre le son saccadé des baguettes d’un jeune batteur, tendu et ambitieux. « Faster ! » hurle le célèbre et terrorisant Terence Fletcher, incarné par le démentiel J. K. Simmons. Par sa pression constante, son suspense haletant et sa mise en scène abrupte, la puissance de Whiplash a marqué le cinéma des années 2010. Le film, Grand Prix du Festival de Deauville 2014, se focalise sur le duel haletant entre deux hommes en quête de perfection et de réussite. Il permet à son réalisateur, Damien Chazelle, d’accéder à une renommée internationale. Le cinéaste passionné de jazz y insuffle son amour pour la musique, mêlé à un traitement brut, presque oppressant. Il révèle déjà dans Whiplash ses thèmes de prédilection, notamment la poursuite effrénée de rêves au prix de tous les sacrifices. Celle-ci justifie pour Terence Fletcher ses méthodes d’enseignement extrêmes et pour Andrew son abandon de Nicole. Whiplash, œuvre musicale viscérale, acte de naissance d’un grand réalisateur, reste une des meilleures découvertes de cette décennie.

Arianne Laure

16 – The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson

Avec The Grand Budapest Hotel, Wes Anderson donne naissance à son magnum opus. Son film le plus Andersonien et par la même occasion son film le plus abouti. Tout ce que l’on aime dans le cinéma du Texan se retrouve à son apogée dans son essai de 2014. Ces couleurs pastels, ce sens de la symétrie, ces cadres fixes millimétrés, il se fait même le plaisir de convoquer du stop-motion hérité de Fantastic Mr Fox le temps d’une scène d’action incroyable. Et bien évidemment, que serait Wes Anderson sans toute sa troupe d’acteurs ici réunie au grand complet dans des apparitions plus ou moins longues mais toujours plaisantes. De Bill Murray à Willem Dafoe, en passant par Tilda Swinton et Owen Wilson, toute la clique trouve sa place dans le Grand Budapest Hotel. On assiste alors à de véritables festivités comme s’il s’agissait d’une rencontre de vieux amis dont on fait pleinement partie. Tour à tour hilarant et émouvant, laissant la part belle à de nouveaux visages (Saoirse Ronan en tête), The Grand Budapest Hotel est un cocktail jubilatoire, alliant une narration diablement efficace à une ambition plastique à son paroxysme.

Maxime Thiss

15 – The Tree of Life de Terrence Malick

Il est de ces chocs esthétiques et émotionnels qui marquent leur temps et leur époque. En 2011, Robert de Niro et son jury Cannois ne s’y sont pas trompé en décernant la Palme d’or au cinquième film de Terrence Malick. Aujourd’hui, le film divise toujours mais l’empreinte qu’il laisse, lui et plus généralement le cinéma de Malick, sur les productions contemporaines, est palpable voire incontestable. Poésie visuelle virtuose à la force de cinéma sans égal, ode à la nature et film-somme sur l’origine de l’humanité, The Tree of Life est l’un des grands films de notre époque. Une symphonie organique ambitieuse où le montage est en réinvention constante. Ce sillon visuel et technique, Malick le creusera tout au long de la décennie 2010 avec sa trilogie (A la merveille – Knight of Cups – Song to Song), qui n’en finira pas de diviser par son parti pris radical. Pour le reste, The Tree of Life est un chef d’œuvre, dans son sens le plus pur, une œuvre au-dessus des autres, un geste absolu de cinéma et un objet de fascination et d’influence. La marque des grands films.                                                              

Jonathan Rodriguez 

14 – Le Loup de Wall Street de Martin Scorsese

Leonardo DiCaprio, Martin Scorsese, une plongée dans les arcanes viciées (et forcément pourries jusqu’à la moelle) de la finance des 90’s : rien que sur le papier, on sentait qu’il émanait du Loup de Wall Street un fumet de grandeur contrariée. Un peu comme si après quelques années de films de films à la solennité affirmée, Martin Scorsese avait mis le doigt sur un sujet apte à faire ressurgir de lui ses penchants pour l’alpha et l’oméga de son cinéma, à savoir une réussite insolente et une descente aux enfers aussi équivalente. En résulte in fine un opéra dantesque de 3h dans lequel le septuagénaire, littéralement déchaîné, filme l’envers du décor du rêve américain avec une énergie insoupçonnée et un coté débridé absolument hypnotisant ; lequel a vite fait de rendre hilare vu les frasques magnétiques de DiCaprio et surtout l’absence totale de bienséance du film qui mélange cocaïne, sexe et biftons à 100 à l’heure. A n’en pas douter le film le plus frappé et délirant de la carrière de Marty.

Antoine Delassus

13 – Mademoiselle de Park Chan Wook

Pour cette décennie cinématographique, Park Chan-wook ajoute à sa filmographie impressionnante une oeuvre sulfureuse qui marquera l’année 2016. Mademoiselle est un thriller qui mêle suspens, émotions et érotisme. Aussi fascinant que Thirst, mais pas aussi jubilatoire que Old Boy, cette adaptation du roman britannique Du Bout des doigts de Sarah Waters transpose le récit dans la Corée occupée par le Japon des années 30. Une romance lesbienne, sans rentrer dans le fétichisme cinématographique complaisant, expose la cruauté et la sensualité qui animent la servante coréenne et sa maîtresse japonaise. Un film où les femmes sont au cœur du récit et de l’action à la manière de Lady Vengeance. Comment évoquer Mademoiselle sans se rappeler des frissons ressentis lors de cette scène d’amour entre les deux femmes où leurs corps se mêlent en plans serrés ? Park Chan-wook plonge dans une esthétique sensuelle et cruelle à la fois. Etant avant tout un maître dans le thriller, il filme avec habileté et génie la cruauté`des hommes et leurs vices profonds. Un récit où les personnages se jouent des apparences, allant même jusqu’à tromper le spectateur dans un récit en abîme au twist final surprenant. Sexe, mensonges et violences, des ingrédients qui auraient pu valoir la palme d’or à ce film.

Céline Lacroix

12 – Incendies de Denis Villeneuve

Denis Villeneuve a frappé très fort avec l’adaptation de la pièce de Wajdi Mouawad Incendies, son quatrième long métrage, mais assurément le premier qui a contribué à le faire reconnaître mondialement. L’histoire est d’une violence émotionnelle fracassante, et il faudrait avoir un cœur de pierre pour ne pas être touché par l’histoire de Nawal (Lubna Azabal) , une mère en détresse après avoir découvert juste avant de mourir des vérités horrifiques sur son passé. Ce passé est dessiné sur fond de guerre civile dans un pays anonyme du Moyen-Orient, mais que l’on pourra assez aisément associer au Liban, le dramaturge étant lui-même d’origine libanaise. La détresse, c’est le geste de passer à ses enfants jumeaux une quête et une promesse qu’elle n’aura pas pu tenir, sans vraiment penser aux conséquences terribles de son acte. La pièce de Mouawad, superbement adaptée par son compatriote Villeneuve, et interprétée de manière bouleversante par Lubna Azabal et Mélissa Désormeaux-Poulin qui joue Jeanne (l’une des jumeaux de Nawal) est, dans le cinéma d’aujourd’hui, ce qui pourrait se rapprocher le plus de la tragédie grecque la plus complète. Absolument rien n’y manque, et chaque séquence, flashback ou temps présent qui se rejoignent dans une évidence et une cohérence totales, apporte son lot de twist et d’évolution dramatique, le twist final en étant bien sûr le summum. Mais la contemporanéité du film n’en est pas pour autant omise avec les crimes d’honneur, les guerres de religion, les vendetta et horreurs sociales diverses et variées, ainsi que tout le contexte de ce qui compose malheureusement  nos JT quotidiens. Incendies est un très grand film qui marque définitivement la décennie d’une empreinte indélébile, et qui réussit avant tout la gageure d’avoir une tenue impeccable malgré un sujet somme toute très casse-gueule.

Béatrice Delesalle

 

11 – Mud de Jeff Nichols

S’il y a bien un cinéaste dont la décennie 2010 a permis l’éclosion c’est bien Jeff Nichols. À 40 ans et cinq films à son compteur, il est aujourd’hui considéré comme l’un des auteurs les plus talentueux de sa génération. Son troisième film, Mud, à seulement 34 ans, est une fable somptueuse qui puise dans l’imaginaire de Spielberg et dans les thématiques Malickienne. Un film d’aventure – au sens le plus noble du terme – où se mêlent les questionnements autour de la filiation, de l’identification à l’imaginaire lié à l’adolescence et la quête d’aventure. C’est aussi un film qui marque au fer rouge la foi aveugle que Jeff Nichols déploie dans sa narration. La confiance qu’il place dans la magie de ses histoires donne à ce grand récit classique une pureté romanesque peu égalée ces dernières années. La maîtrise visuelle et narrative font bloc, le tout porté par Matthew McConaughey, sous son plus beau visage, et la perle montante Tye Sheridan. Du grand cinéma.                                                   

Jonathan Rodriguez

10 – Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma

Céline Sciamma réalise un coup double : un prix à Cannes et la présence dans notre top de la décennie l’année même de sa sortie (oui, oui, nous sommes pétris de prétention). Pourquoi ? Parce que son film est un véritable tour de force tout en douceur. La réalisatrice propose un modèle vertueux d’égalité entre ses personnages, d’action pour eux, ils sont des êtres en mouvement, pas des objets. Mais elle le fait sans en faire des militantes, sans grand slogan, juste en filmant la naissance d’un amour, une histoire de regards qui évoluent, qui se jaugent, qui dialoguent, sans domination. A cette image, la scène d’amour du film est un trésor d’humour et de sensualité, une scène jamais vue auparavant, frontale mais non dégradante pour ses personnages. Avec Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma propose de nouveau une utopie à fêlures qui clôture à merveille une décennie faite de soubresauts concernant l’égalité homme-femme, le rapport de force entre réalisateurs et acteurs, l’engagement féministe ou encore les violences faites aux femmes, car ici elles discutent de vrais sujets, de poésie, sans aucune distinction entre elles, sans besoin d’évoquer un homme ou un sujet futile. Une parfaite réussite visuellement magnifique dont le climax est un chant de femmes dans un film qui ne fait qu’un usage modéré de la musique, chant durant lequel une jeune femme prend feu littéralement, s’embrase symboliquement aussi pour un regard qui la fait grandir et qu’elle rend pour faire à son tour bouger l’autre qui n’est qu’un mouvement permanent.

Chloé Margueritte

9 – Vice Versa de Pete Docter

Enchaînant depuis 2010 des suites aussi bonnes (Toy Story 3) que mauvaises (Cars 2, Monstres Academy), nous ne pouvons pas dire que Pixar brillait par ses projets originaux. Pourtant, le studio d’animation était mondialement connu pour ces titres inoubliables qui parvenaient à conjuguer intelligence, émotion, poésie et œuvre d’art. En effet, qui d’autre aurait pu faire un film de super-héros qui surpasse sans mal la concurrence (Les Indestructibles) ? Une séquence musicale qui titille notre cœur sans le moindre effort (l’exceptionnelle introduction de Là-haut) ? Un long-métrage d’une beauté visuelle et sensorielle renversante (WALL-E) ? À une époque, les exemples étaient nombreux ! Mais même Pixar, « dirigée » par Disney, s’est vu s’engouffrée dans le commercial au point de bâcler ses titres originaux. Certes sympathiques mais oubliables (Rebelle, Le Voyage d’Arlo). Qu’à cela ne tienne, l’année 2015 marquait le grand retour du studio avec le brillantissime Vice-Versa. Partant d’un postulat pour le moins difficile à traiter sur le papier (personnifier les émotions d’une jeune adolescente), le vétéran Peter Docter (Monstres & Cie., scénariste des premiers Toy Story…) et son équipe sont parvenus à livrer un véritable bijou cinématographique. Une merveille d’inventivité, qui parvient à brasser moult thématiques (l’importance de chaque émotion, l’enfance, les souvenirs, l’ami imaginaire…) par le pouvoir de l’image et de l’écriture. Que ce soit sur grand écran ou bien à la télévision, nous ressortons du visionnage avec du baume au cœur. Avec l’impression d’avoir regardé une œuvre qui a su nous parler, nous toucher au plus profond de notre être. L’Oscar du Meilleur film d’animation en 2016 viendra confirmer le retour mérité du studio à ce qu’il sait faire de mieux quand il s’en donne les moyens et le temps : émerveiller.

Sébastien Decocq

8 – La La Land de Damien Chazelle

Après avoir séduit le monde entier avec son puissant et intense Whiplash, Damien Chazelle réalise en 2016 (2017, chez nous) la comédie musicale dont il avait toujours rêvé. Sur les pas de Jacques Demy, enrobé d’un vernis hollywoodien, La La Land est à la fois un immense hommage au genre de la comédie musicale, et une façon de le remettre au goût du jour en le modernisant. Raflant presque tous les prix sur son passage, le film devient pour beaucoup de spectateurs un classique instantané, de par sa BO merveilleuse (signée Justin Hurwitz) et ses séquences musicales ciselées. Ryan Gosling se transcende pour incarner ce pianiste désabusé, Emma Stone rayonne comme jamais en chanteuse aux rêves frustrés. Dès la scène d’ouverture, et sa joie de vivre communicative, jusqu’à ce plan final inoubliable qui aura pris au ventre plus d’un cinéphile, La La Land est un rêve éveillé de cinéma et de musique, un cadeau offert par Chazelle dont la passion n’a jamais été aussi communicative. Et si l’histoire n’est pas la plus originale qui soit, la réalisation force le respect, l’usage des couleurs corrobore un récit plein de non-dits et de regards lourds de sens. Et enfin, cet « épilogue » restera pour beaucoup parmi les dix minutes les plus bouleversantes de la décennie. La La Land conservera-t-il son aura à travers le temps ? Sera-t-il un classique absolu de la comédie musicale d’ici quelques dizaines d’années ? Les paris sont pris, mais pour ses admirateurs, la réponse ne fait aucun doute.

Jules Chambry

7 – Parasite de Bong Joon-ho

Dans Snowpiercer et Okja, films réjouissants autant qu’imparfaits, le propos politique et satirique de Bong Joon-ho semblait prendre le pas sur la forme. Dans Parasite, le cinéaste sud-coréen retrouve l’adéquation entre le fond et la forme qui faisait la réussite de The Host. Il faut voir le film comme une grandiose déconstruction de la théorie du ruissellement. Ici, tout ce qui ruisselle des quartiers riches aux quartiers pauvres, par les rues en pente et les escaliers qui les séparent, c’est, littéralement, de la flotte. Et, face à cette injustice, les pauvres se battent… entre eux. Trop démonstratif, trop transparent ? L’humour sauvage laisse pourtant la place au drame. On peut rire de tout, même des riches, sans oublier pour autant le chaos qu’ils sèment dans leur sillage. La charge politique féroce est rendue sur l’écran avec un sens aigu de la mise en scène, jubilatoire pour les spectateurs tout comme pour le réalisateur (on sent constamment chez Bong un plaisir irrésistiblement communicatif à faire du cinéma), et qui met à peu près tout le monde d’accord (même ceux qui pourraient s’estimer visés !). Même si ce n’est que pour deux heures, c’est toujours ça de pris.

Victor A. 

6 – Her de Spike Jonze

Sous cette forme de film d’anticipation, Her prend le chemin d’un récit initiatique amoureux, où la technologie prendra des allures de catalyseur vital pour Theodore, pour apprendre sur lui-même. Loin d’être une chronique sur la déshumanisation de l’homme, Her crée sa propre réalité irréelle pour épouser avec délicatesse, toutes les possibilités que la technologie propose  à l’homme. La technologie est au final, la propre métaphore de ce qu’est l’amour : une expérience qui nous permet de voir le monde différemment, un espace-temps délectable qui nous ouvre des portes inattendues. Jonze écrit alors un film terrible de sensibilité, intelligent, une histoire d’amour inédite mais universelle, qui passe du chaud au froid avec facilité, jamais moralisatrice sur la condition humaine, filmant avec drôlerie et tristesse la solitude affective d’un homme qui ne demande qu’à s’affranchir des sentiments qui l’empêchent d’avancer. C’est juste l’histoire d’un homme qui veut enfin, commencer à écrire ses propres lettres.

Sébastien Guilhermet

5 – Premier Contact de Denis Villeneuve

Premier Contact est un film marquant car c’est un grand film humaniste de cette dernière décennie 2010-2020. Mettant en scène le temps dans une perspective rarement envisagée, il sait aussi être au plus près de ses deux personnages principaux et met en scène un personnage de femme forte loin de toute création « dans l’air du temps ». Le rapport à l’Alien construit aussi, pays par pays, un lien à l’étranger, à l’autre que soi et au sens du langage. Le temps étire la perspective, il donne aussi une autre dimension à la mise en scène de même que ces immenses vaisseaux qui mènent les personnages au-dessus du sol, face à d’immenses traces. Denis Villeneuve filme un récit d’anticipation majeur dans lequel on voit sans voir (magnifique travail sur les images, les écrans). Le rapport entre l’homme et le savoir, l’objectif est non pas de brouiller la vue, mais de débloquer le regard, de le faire évoluer. Quitte pour ses personnages et les spectateurs à opérer une véritable révolution de leurs acquis. Langage, tracés, temps, rencontres sont autant de thèmes que Villeneuve fait danser sous nos yeux et redessine avec brio. La marque d’un grand film d’époque.

Chloé Margueritte

4 – Inception de Christopher Nolan

Inception, dès sa sortie en 2010, s’est imposé comme l’un des films les plus importants de cette décennie et a su conserver sa réputation au fil du temps. C’est est une plongée incroyable dans les rêves de ses protagonistes, où tout devient possible. Il est absolument jouissif de constater que ce qui est normalement limité, comme le décor et l’architecture, devient le terrain de jeu de l’imagination. Christopher Nolan a réussi le coup de maître de renouveler le film d’action en y imposant sa patte artistique, en nous faisant plonger dans une histoire à plusieurs niveaux. Une histoire qui peut paraître complexe, à cause des différents niveaux de narration, mais qui ne l’est pas nécessairement, les motivations des personnages n’étant pas difficiles à comprendre. La réalisation est d’ailleurs époustouflante, se servant avec brio de l’aspect onirique du film pour présenter des scènes d’action innovantes (on retiendra la scène du couloir). Mais le point d’orgue de cette œuvre est sans doute la magnifique bande son réalisée par Hans Zimmer, qui signe ici un de ses chefs-d’œuvre.

Flora Sarrey

3 – Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve

En s’intéressant au questionnement métaphysique des réplicants, Scott questionnait l’humanité des sujets à travers la peur de mourir. Mais cette fois-ci les années ont passé et les craintes d’hier sont devenues réalités : on se situe dans un monde post-apocalyptique dans lequel les inégalités sociales n’ont fait que s’accroître. Dans un tel contexte, s’interroger sur l’Homme revient à parler de la vie, de celle qui manque dans le quotidien comme dans le cœur des protagonistes, cela revient à faire de Blade Runner 2049 une sorte d’antithèse de son aîné. Toute la grandeur du projet réside là, dans sa capacité à réactualiser la performance du film initial, à savoir soutenir par l’esthétisme un discours métaphysique ou philosophique, ou autrement dit en mettant continuellement la forme au service du fond : en privilégiant le plan-séquence et le rythme indolent, le travail sur la profondeur de champ et la poésie picturale, Villeneuve gorge de sens ses images et offre de nouvelles perspectives à la question identitaire. Bien plus qu’une banale copie, Blade Runner 2049 est un film majeur !

Loic Loew

2 – Mad Max Fury Road de George Miller

Bien entendu, échaudés que nous étions par tous ces remakes, ces reboots et ces suites tournées 20 ou 30 ans plus tard, nous avons pu aller voir ce Mad Max Fury Road avec un regard un peu sceptique, renforcé encore par le changement d’acteur, le Britannique Tom Hardy remplaçant l’Américain Mel Gibson devant la caméra de l’Australien George Miller. Le résultat dépasse pourtant toutes les espérances. Miller emploie tout son talent à nous faire renouer avec cet univers post-apocalyptique où tout montre la désintégration et le pourrissement, à commencer par un Immortal Joe qui mérite sa place au panthéon des meilleurs méchants du cinéma. La course-poursuite qui constitue l’essentiel du film est non seulement impressionnante mais novatrice, ne ressemblant à aucun autre film d’action vu jusqu’à présent. Le cinéaste décrit tout un univers : les décors et les situations ne sont pas seulement des prétextes aux scènes d’action, mais ont un rôle à jouer dans la mise en place de ce monde pourrissant. Visuellement, Mad Max Fury Road est juste sublime et réserve des scènes de toute beauté. Et, cerise sur le gâteau, le film nous présente un personnage, Furiosa, qui parvient à voler la vedette à un Max qui, finalement, est ici presque un personnage secondaire. Du coup, ce n’est pas une surprise d’apprendre qu’un film prochain pourrait être centré sur ce personnage marquant. Et après des succès critique et public ainsi qu’une pluie de récompenses (dont six Oscars), le minimum que l’on puisse dire, c’est que l’on attend la suite avec impatience.

Hervé Aubert

1 – Mommy de Xavier Dolan

En 2014, Xavier Dolan, 25 piges et déjà trois films au compteur réalise Mommy, un film d’une maîtrise et d’une audace remarquable. Le trio formé par Diane (Anne Dorval), Steve (Antoine Olivier Pilon) et Kyla (Suzanne Clément) est un des plus forts qu’il nous ait été donné de voir au cinéma. Steve, cet ado à fleur de peau, à la fois impulsif et attentif, violent mais attachant, est proprement fascinant. Anne Dorval en mère courage tentant de joindre les deux bouts et Suzanne Clément, fantastique en écorchée vive qui ne trouve plus les mots équilibrent parfaitement la triangulation affective voulue par Dolan. Mommy est un merveilleux film sur l’amour mais également une superbe réflexion sur le langage. Au travers de la langue québécoise bien sûr mais également dans les registres qui opposent ou rapprochent les personnages : Steve usant de grossièretés permanentes mais changeant de style lorsqu’il y est contraint, Diane qui verse dans le « joual » local tout en ayant conscience qu’un bon français lui est nécessaire pour retrouver du travail et bien sûr Kyla, l’enseignante sensée maîtriser le parler mais affublée d’un bégaiement rédhibitoire. Langage du corps souvent contredit par celui des mots, rapports d’admiration ou de défiance, une complexité des relations humaines résumée par cette formule de Diane à l’égard de son fils : « Mon Steve, il a de l’entregent ! », sous entendu, il sait se tenir pour peu qu’on sache l’apprivoiser. Langage cinématographique audacieux enfin à l’image de cette scène magnifique où Steve, lancé sur son skate avec Oasis dans les oreilles, ouvre lui-même le champ du cadre cinématographique (passage du format carré ( 1.33:1) au format rectangulaire (1.85.1)) ou encore de celle, bouleversante, où Diane comprenant qu’elle n’y arrivera pas avec Steve se met à rêver du fils – et de la vie – qu’elle aurait pu avoir : musique, cadrages (nouveau passage au format rectangulaire), lumière…tous les choix de mise en scène y sont d’une justesse absolue. Un des grands films des années 2010.

Serge Théloma 

 

 

 

 

 

L’affaire J’accuse : Roman Polanski déféré au spectateur

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Bon allez c’est parti. On y va. Assez trempé le gros orteil dans l’eau pour savoir qu’elle est gelée, assez attendu que les passions retombent pour ne plus espérer la descente du mercure. Assez de threads sans dénouements, de polémiques sans conséquences, et de coupables sans punitions.

Assez de paroles en l’air et mesures symboliques, assez d’attendre encore et toujours que les choses changent et que les lendemains cessent de chanter pour les bourreaux. Bref, il est temps de prononcer ces mots magiques dont le seul murmure dresse les poils de l’opinion publique : Roman Polanski.

A ceux qui auraient eu la bonne idée de prendre congé d’Internet ces deux dernières semaines, on rappelle la situation. A quelques jours de la sortie de J’accuse, son nouveau film, Roman Polanski est encore une fois accusé de viols par de potentielles nouvelles victimes. Toute l’histoire sordide du réalisateur revient alors sur le devant de la scène et se confronte avec une actualité post Me-Too dont les braises viennent d’être réanimées par le témoignage de l’actrice Adèle Haenel. C’en est trop pour tout un pan du public et de la critique, qui appelle purement et simplement au boycott du film. Sauf qu’à l’heure où ces lignes sont écrites, le film approche trankilou bilou du million d’entrées. Bref, c’est ce qu’il convient d’appeler un flop, à peu près aussi spectaculaire que la pétition sur la privatisation des aéroports de Paris. Et surtout, ça suffit à certains pour condamner les Français complices de la culture du viol. Rien que ça.

Profession spectateur

Si tu n’es pas du côté des victimes, tu es forcément avec les bourreaux : on connait la mélodie du manichéisme moral qui réduit la problématique à un questionnaire à choix binaire (Oui/non). La démarche laisse d’autant plus sceptique qu’elle déroule à J’accuse une publicité qui réveille sans doute l’intérêt des quidams sensibles au sensationnalisme médiatique. En sus du public intéressé, J’accuse a probablement bénéficié de l’afflux des curieux qui voulaient renifler des traces de viol dans le film sur Dreyfus. Et qui sont surement sortis déçus et frustrés de la salle.

J’accuse est un film qui se divise en deux facettes. Pour la critique et le milieu, il s’agit effectivement du nouveau film de Roman Polanski. Qualité qui fait d’emblée monter sa côte sur le marché de la validation artistique, avec comme débouché la visibilité du film en festival (Lion d’argent à Venise) et pignon sur rue chez les prescripteurs reconnus (Masque et la plume conquis).

De l’autre, il y a la dimension purement industrielle de J’accuse. Celle où le grand-public, le seul à avoir le fin mot de l’histoire, se déplace pour voir un film historique avec Jean Dujardin en costumes et en moustaches. Roman Polanski dans tout ça ? Ah oui, c’est pas lui le film sur le musicien dans le ghetto juif, joué par l’autre acteur un peu chiant qu’il vaut mieux éviter de prendre de profil ( et qui a roulé une pelle à Halle Berry pour célébrer son oscar… Merde, #shetoo, masculinité toxique, qui-se-ressemble-s’assemble, enlevez lui sa statutette !!!! ) ?

On grossit le trait à dessein, mais c’est bien à ce public que l’on demande de rejoindre la croisade contre celui qui est devenu un symbole de la culture du viol. Ce public qui n’a jamais appris à réduire un film à son seul réalisateur, et ne comprend pas pourquoi il devrait se pénaliser d’une bonne séance de cinéma pour une faute commise par un autre. Parce qu’on n’a déjà plus le droit de grand-chose en France ma bonne dame, si en plus on peut plus aller voir les films qu’on veut…

Cinéma à plusieurs

On l’oublie trop souvent, mais le cinéma n’existe qu’à partir du moment où il rencontre le regard des individus. Un film n’appartient pas plus à ses concepteurs qu’aux spectateurs : il s’agit d’un objet partagé par l’expérience de l’un depuis la sensibilité des premiers. Autrement dit, le 7ème art est un acte de copropriété et si J’accuse peut aussi permettre de repenser l’habitude intellectuelle consistant à attribuer sans réserve la possession de son œuvre à l’artiste, on aura au moins avancer dans le bon sens de ce côté-là.

Car sommer le public de se détourner de J’accuse, ce n’est pas tant l’inciter à rejeter la personne de Roman Polanski que de lui reconnaître l’emprise absolue sur un film sur lequel ont travaillé plusieurs centaines de personnes. C’est priver le spectateur d’une rencontre d’une œuvre dont le cinéaste n’est que l’un des maillons (essentiels, mais quand même) d’une chaîne qui commence dans la tête de quelqu’un et se termine dans celle de quelqu’un d’autre en passant à travers son regard. La chose aurait pu s’avérer plus problématique si Polanski avait effectivement tenté de noyauter le dispositif à son profit. Si, comme il l’a déclaré dans le dossier de presse avec un aplomb qui laisse pantois, il s’était permis d’identifier son propre martyr à celui du colonel Dreyfus, et transformé le scandale judiciaire fondateur du XXème en pupitre pour plaider sa cause.

Or, jamais J’accuse ne se définit à l’aune de la propre histoire du réalisateur. On peut reprocher bien des choses à Polanski, mais certainement pas de se tromper de priorités quand il fait son boulot. A la manière de Chinatown, J’accuse est un film d’enquête prenant le point de vue d’un personnage auquel on demande de rester spectateur, mais dont les valeurs le conduisent à devenir acteur du récit collectif.

La morale de l’abstention

Morale et principe : la différence entre celui qui reste dans les gradins de celui qui s’engage. Polanski fait sa version de « L’homme debout » interprété par Tom Hanks dans Le pont des espions de Steven Spielberg. A croire qu’il anticipait non seulement la polémique qui allait entourer la sortie du film, mais les termes qui allaient l’articuler ! A ceci près que la problématique s’inverse dans le cas présent : on invite le public à ne pas être acteur du succès du film et par extension de la légitimité de son instigateur.

Dans J’accuse il s’agit de pas rester passif devant la grande histoire en marche, et cela vaut aussi bien pour le personnage incarné par un Jean Dujardin impérial que pour les personnes dans la salle. Le cinéma de Polanski (dans ses meilleurs moments s’entend) est un cinéma pour spectateur engagé au sens cinématographique du terme, au sein même du récit.

Isolé des autres par sa quête de vérité, Dujardin n’a que nous pour partager ses doutes et ses sentiments. Une interaction qui s’opère en faisant du héros l’avatar de l’intuition du public, mis à contribution en temps réel par le médium pour faire de l’enquête de Picquart une histoire personnelle. Ce que nous demandent également de faire ceux qui appellent au boycott de Polanski, mais sur la base de notre non-participation. Soit construire un film avec le spectateur ou enterrer son réalisateur avec son absence : la proposition change du tout au tout lorsque le messager devient le message lui-même.

Bis repetitia

Déjà en 2009, à la suite d’un traité d’entraide judiciaire que la Suisse avait signé avec les États-Unis, Polanski s’était retrouvé sous le feu des projecteurs pour les mêmes raisons. C’était pendant la sortie de The ghost writer, qui fut chevillé de la même façon à l’exégèse judiciaire du cinéaste. On entendit pour sa défense les mêmes arguments « WTF » servis par les mêmes personnalités qui militent pour leur propre euthanasie. Mais l’époque n’était pas la même, Me Too n’était pas encore passé par là. L’artiste pouvait encore se planquer derrière les relents d’antisémitisme des uns et la cabale des autres, et le système médiatique avait encore confiance en une asymétrie pas encore totalement remise en cause par les réseaux sociaux.

Au fond, seules quelques accusations supplémentaires (et prescrites) différencient la situation du réalisateur de 2009 à 2019. Pour le reste, on ne peut que lui reprocher que factuellement (c’est-à-dire ce qui a été prouvé) la même chose. A savoir avoir fui les États-Unis devant la menace d’une révision de la peine initialement fixée, et déclaré à la télévision qu’il était attiré par les jeunes filles de 14 ans. Chose que l’on ne peut heureusement plus déclarer par les temps qui courent, peu rompus à la relativisation triviale de ce genre de déclarations.

Polanski, coupable ? Surement, il a été condamné. Victime ? Un peu, même Roger Guson (son « homme debout » à lui…), le procureur « All american » qui a instruit l’affaire en 1977, a déclaré que le réalisateur avait exécuté toute la peine qu’il devait effectuer. Martyr ? Faut pas charrier, il s’en est tiré à (très) bon compte. Récidiviste ? Possible, probable, mais en fait j’en sais rien. Et sur un strict plan cinématographique, J’accuse n’est pas plus tributaire de ce qu’a pu faire ou non Polanski que ses précédents travaux. Bon ok, essayer de le caser en tant que président des Césars, c’était quand même pousser mémé dans les orties. Surtout à une époque qui ne tolère plus les demi-mesures.

Le monde est à nous

Car là se trouve le nœud du problème : pour des raisons aussi diverses que tout à fait légitimes, les temps hurlent l’exigence de justice de ceux qui l’habitent. Il n’y a pas de vie après la mort, la fin du monde se rapproche et les victimes n’ont plus le temps de ravaler leur salive et d’attendre les effets de l’entrisme sur la longueur. L’histoire ne te jugera pas, c’est le présent qui doit le faire, tout de suite et maintenant.

Nate Parker en a fait les frais  il y a 3 ans, au point de voir son indispensable et déplaisant Birth of a Nation injustement condamné à payer les dommages et intérêts de la polémique qui le rattrapa. Une situation similaire à celle de J’accuse finalement, si ce n’est États-Unis oblige, le scandale a effectivement empêché le film de rencontrer le public qui lui était destiné initialement destiné.

Plus récemment, on se souvient que Kevin Spacey et Louis CK, virent leurs œuvres respectives frappées d’annulation. Se souvenir que Spacey s’est carrément fait remplacer par Christopher Plummer dans Tout l’argent du monde, alors que le tournage était terminé ! Même s’il faut avouer que la porosité entretenue par certains des films concernés avec la situation des deux acteurs impose un regard quelque peu différent sur la question.

Mais comme le souligne le camarade Jonathan Fanara, personne n’a appelé au boycott de Bohemian Rhapsody (dommage, ça aurait permis à tout le monde de gagner 2h pour trier ses chaussettes) malgré les casseroles poids-lourds que se trimballaient Bryan Singer. Certes, le réalisateur a été mis sur la touche en postproduction et pendant la promo. On reconnait au studio le mérite d’avoir fait en sorte que personne n’ait à se poser de questions de déontologie collective pour le karaoké-live du moustachu en marcel. Au fond, Bryan Singer a surtout eu le bon goût de ne pas réaliser de films sur l’affaire Dreyfus, ça aurait été la goutte d’eau.

Car au final, Polanski est l’un des symboles emblématiques d’un système déréglé où le citoyen est en passe de se substituer tout simplement à un appareil qui n’a plus la crédibilité nécessaire pour invoquer ses principes. Mais façon Judge Dredd : flic, juge et bourreau. Mais malheureusement pas spectateur, luxe superflu de ce qui est désormais engagé comme un effort de guerre.

Polanski, Gauguin… : les autodafés 2.0, une réponse à la culture de l’impunité ?

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Dans cet édito il ne s’agit pas de raviver la controverse sur la séparation entre une œuvre et l’artiste, ni même de parler du film J’accuse de Roman Polanski, mais de constater la naissance d’une nouvelle vague moralisatrice réclamant à cor et à cri, le boycott d’artistes à la vie parfois dépravée et condamnable.

Le débat autour de la censure resurgit dans le quotidien américain New York Times, où une journaliste suggère le plus sérieusement du monde d’interdire une exposition du peintre Gauguin, accusé d’être un pédophile et un colonialiste.

« Paul Gauguin a souvent eu des relations sexuelles avec de très jeunes filles, ‘épousant’ deux d’entre elles et ayant des enfants d’elles. Nul doute que Gauguin a tiré parti de sa position d’Occidental privilégié pour profiter de toutes les libertés sexuelles dont il disposait. »

Notre époque penche vers la censure, au nom de valeurs nobles, d’idéaux, que nous sommes tous prêts à applaudir, seulement l’enfer est pavé de bonnes intentions. Partout dans le monde, ce nouvel ordre moral a le vent en poupe, les revendications de différents groupes militants s’attaquent aux œuvres artistiques, à la création. Pour cela il suffit de déplaire à une catégorie de la population, Voltaire en a fait les frais, le même sort fut réservé à la pièce de Romeo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu, elle aussi jugée blasphématoire.

Chaque groupe catégoriel composant ce pays a des raisons parfaitement « légitimes » d’interdire des films, des romans… Prenons l’exemple du colonialisme. J’entends soudain un silence étourdissant et les murmures sidérés, mais ce n’est pas pareil, cela n’a rien à voir, ils n’ont pas le droit, ah bon ? Qui dit colonialisme dit envahir un pays, un territoire, tuer des millions de gens, voler des richesses, violer des femmes, spolier des terres, c’est un crime majeur impossible à nier. Les victimes de crimes nazis, de l’esclavagisme, du racisme, de l’homophobie, du patriarcat… pourront à leur tour clamer haut et fort leurs oppositions aux diffusions d’œuvres, mais à quel prix ?

Le cinéma, le théâtre, la littérature, la peinture, la sculpture, la danse, aucune expression artistique n’est à l’abri de la vindicte, au point de voir L’Observatoire de la liberté de création s’alarmer devant la montée de ce nouveau puritanisme et rappeler dans son manifeste :

« L’œuvre d’art, qu’elle travaille les mots, les sons ou les images, est toujours de l’ordre de la représentation. Elle impose donc par nature une distanciation qui permet de l’accueillir sans la confondre avec la réalité. C’est pourquoi, l’artiste est libre de déranger, de provoquer, voire de faire scandale. Et, c’est pourquoi son œuvre jouit d’un statut exceptionnel, et ne saurait, sur le plan juridique, faire l’objet du même traitement que le discours qui argumente, qu’il soit scientifique, politique ou journalistique. »

Avec ce titre « Is It Time Gauguin Got Canceled? » évoquant Fahrenheit 451, le roman de science-fiction dystopique de Ray Bradbury, le New-York Times met les pieds dans le four de la censure. Pouvons-nous vraiment accepter d’annuler (cancel) des pans de notre culture ? C’est-à-dire ni plus ni moins effacer du paysage des œuvres d’auteurs jugés immoraux.

Corneille et Molière étaient des macho, Léonard de Vinci, le génie italien, aimait les très jeunes hommes. Montherlant était un pédophile, pourquoi ne pas interdire ses pièces de théâtre ? Louis Aragon était un bolchevique, Charlie Chaplin a engrossé deux mineurs qu’il épousa pour échapper au scandale. On pourrait aussi interdire le film Lolita réalisé par Stanley Kubrick avec James Mason et Sue Lyon, adapté du roman de Vladimir Nabokov publié en 1955. L’héroïne de ce livre a 12 ans et demi, même si l’actrice incarnant son rôle avait 17 ans. Il n’en reste pas moins que l’on parle d’inceste et de l’attirance sexuelle d’un homme de 37 ans pour une pré-adolescente.

La « folie du politiquement correct » n’est plus sensible à l’analyse, au droit, elle cherche à infantiliser, asservir et exercer un contrôle, une hégémonie sur le savoir auquel nous avons accès, il est d’ailleurs assez ironique de constater que les victimes de violences : les femmes violées, harcelées, et souvent aliénées, les enfants jetés dans les bras de leurs agresseurs, et toutes les personnes blessées, déchirées par des comportements délictueux font face justement à la censure de leurs paroles et à la maltraitance des différentes institutions censées les protéger. Elles veulent être entendues, ne plus se heurter au mur de l’omerta et ne pas subir l’incapacité de la Justice à répondre aux agressions.

L’hypocrisie de ce système de censure préfère batailler contre les moulins à vent au risque d’appauvrir la connaissance, le patrimoine culturel et scientifique, car l’excommunication peut frapper toutes les disciplines. Cette tendance à lancer des anathèmes est hélas de plus en plus fréquente, dans une société de pulsions en mode Black Mirror, de réactions primaires, de l’immédiateté, abonnée aux likes, car il bien trop épuisant de construire une réflexion sur différents étages, on préfère la paresse des autodafés 2.0 et la consommation d’émotion express.

Dans ce meilleur des mondes des censeurs, le tribunal de l’inquisition des réseaux sociaux instaure son pouvoir de droit divin du bien indiscutable, intangible, un camp du Bien qui a une passion, il faut bien le reconnaître, celle de l’interdiction…

Pendant ce temps, la structure du système basée sur toutes sortes de connivences, d’abus, d’oppressions, du « circulez, il n’y a rien à voir« , pourra se maintenir en place, et ne sera pas examinée attentivement : les parties de codes infectées ne seront pas modifiées, et pour obtenir ce résultat, la meilleure méthode est de fabriquer des camps, des divisions… N’oublions pas la censure est aussi un instrument de propagande, l’industrie du cinéma, entre autres, a participé activement à la promotion d’un certain way of life, d’une vision du monde ; durant les guerres successives, les studios d’Hollywood ont répondu à chaque fois à l’appel des politiques, permettant ainsi le formatage des esprits dans une certaine mesure.

Le désenchantement face aux multiples iniquités de ce monde et méfaits d’hommes usant de leurs notoriétés pour échapper à leurs responsabilités ne doit pas oblitérer le désir d’éthique et de grandeur, le but n’est pas de boycotter des œuvres, ni de devenir soi-même le monstre que l’on combat, mais de changer des mentalités, d’élever le niveau d’éducation et de « conscientisation », de vivre dans un monde où le financement d’œuvres, de projets, est possible même si on n’est pas du sérail, un monde où pouvoir vivre simplement du fruit de son travail est réalisable, où un citoyen peut se promener dans la rue sans crainte d’être agressé, où le droit constitutionnel de manifester ne provoque pas des éborgnés, des amputés à coup de grenades explosives interdites dans tous les pays de l’Union Européenne, où la culture du viol, du harcèlement ne soit pas protégée au plus haut niveau, car ce sont des armes parmi d’autres, servant à entretenir un climat anxiogène, de haines, de casses, dans les entreprises, les institutions etc. Un monde aussi où les criminels sont mis hors d’état de nuire et, si possible, soignés, comme le préconise avec beaucoup de discernement Luc Frémiot, ex-procureur de la République de Douai.

Nous avons un choix à faire, celui du bon sens ou pas ? Faisons bien attention à ceux que nous souhaitons. Voulons-nous ouvrir des brèches dans lesquelles s’engouffreront tous les extrêmes et tous les manipulateurs de masse ? Sommes-nous certains d’être capables d’utiliser une arme aux conséquences aussi dévastatrices, alors que nous avons la possibilité de prendre une voie peut-être un peu plus longue mais sur laquelle nous avons la mainmise, même si elle requiert de l’investissement de notre part ? Ne succombons pas à la tentation de grille de lecture cloisonnée, binaire. Joignons plutôt nos forces pour dénoncer les vices d’une société inégalitaire !

 

Co-auteur de l’article Christophe A.

Les années 2010 : Rooney Mara, entre ombre et lumière

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Lorsqu’on fait le bilan de la dernière décennie, certaines actrices ont marqué de leur empreinte le cinéma des années 2010. En y regardant de plus près, grâce à ses multiples rôles iconiques ou même par sa capacité à hypnotiser l’écran de sa présence, Rooney Mara fait, à coup sûr, partie de ces nouveaux visages qui vont continuer à rayonner et à œuvrer pour le septième art. 

Dès l’année 2010, Rooney Mara, presque à son insu, retient notre attention dans l’une des scènes les mieux écrites de la décennie : cette fameuse séquence inaugurale, dans The Social Network de David Fincher, qui voit Mark Zuckerberg et sa copine de fac se séparer. Cette scène est à marquer d’une pierre blanche : les dialogues d’Aaron Sorkin et le jeu d’acteur de Jesse Eisenberg et de Rooney Mara brillent de mille feux, pour donner vie à un moment de cinéma qui explore avec synthèse les maux concurrentiels, ou la violence compétitrice et égocentrique de notre époque 2.0. Cette première collaboration avec le cinéaste américain n’était que le prémisse du talent tonitruant de l’actrice, pour un an après, faire place à Millenium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes. 

Au-delà de la qualité intrinsèque du film, c’est avant tout Rooney Mara, incarnant la ténébreuse Lisbeth Salander, qui éclot et dévoile son talent au grand jour. Alors que le personnage avait été joué par Noomi Rapace, quelques années plus tôt, l’actrice américaine s’imprègne des caractéristiques du protagoniste, pour nous abreuver d’une prestation ambiguë et terriblement abrasive. Lisbeth Salander prend les allures d’une femme androgyne, aussi aliénante que magnétique et dont la faculté à représenter la modernité et ses ressorts, se marie parfaitement avec les vieilles méthodes de son acolyte joué par Daniel Graig. Dès le premier coup d’oeil, Rooney Mara illumine le long métrage, et compose les tenants et les aboutissements de son personnage : autour d’une douceur fragile, presque psychotique et une violence facilement expressive voire mortifère. Ces deux versants du personnage sont surtout aussi les deux grandes caractéristiques de l’actrice, qui ne se contente pas que d’un seul profil de personnages ou de scénario. 

Elle est une artiste caméléon, indépendante et autonome, qui sait faire muer son physique ou son acting pour déjouer les attentes et faire resurgir au mieux les sentiments qui ressortent de ses personnages. Rooney Mara ne joue pas la « girl next door » ou des personnages d’infortune, elle ne délimite pas sa manière de jouer à un vain souci de performance, mais au contraire, elle est de la trempe des Cate Blanchett, Adèle Haenel ou même Jessica Chastain : des comédiennes au talent protéiforme, au jeu iconoclaste et au physique hypnotique et singulier qui capte autant l’écran que nos sens. La référence à Jessica Chastain peut sembler opportune, dans le sens où elle aussi s’est faite connaitre dans les années 2010 et elle aussi sait parfaitement jouer des rôles d’une douceur inouïe (The Tree of Life ou Take Shelter) et d’autres, beaucoup plus alertes et viscéraux (Zero Dark Thirty). C’est indéniable, Rooney Mara est l’une des personnalités marquantes de cette décennie, qui s’amuse autant à jouer dans des projets à vocation populaire et grandiloquent (Pan) que dans des oeuvres plus intimistes (A Ghost Story ou Effets Secondaires) voire spectrales (Marie Madeleine). Même lorsqu’elle apparait dans quelques scènes, ou par bribes de souvenirs, elle étincelle par sa réserve et sa désinvolture (Her). 

Mais alors que Millenium est le long métrage qui l’a mise sous les feux des projecteurs, c’est un tout autre film, qui enfoncera le clou et fera d’elle l’une des meilleures actrices de la décennie : Carol. Sauf que cette fois-ci, c’est son aptitude à faire tressaillir les non dits et la fièvre amoureuse et timide qui éclabousse l’écran. Son duo avec Cate Blanchett, sous la caméra de Todd Haynes, est d’une complémentarité somptueuse, et nous n’avions pas vu un aussi beau duo au cinéma depuis celui incarné par Naomi Watts et Laura Harring dans Mulholland Drive. Face au flegme et à la « noblesse » de Cate Blanchett, Rooney Mara est le symbole d’une timidité croissante, d’une simplicité dans le jeu qui fait tout ressentir par le biais d’un regard pris au vol ou par sa voix suave. Cette fragilité, cette tendance à la mélancolie qu’elle fait retranscrire par le biais de la thématique existentialiste, ou ce regard au bord de la rupture, sont aussi frappants dans A Ghost Story et Les Amants du Texas de David Lowery. 

Derrière son charisme tangible, sa beauté frêle et magnétique, sa candeur unanime, Rooney Mara, un peu comme Adam Driver ou Robert Pattinson, est le genre d’artiste qu’on a envie de voir avec les plus grands cinéastes. Lorsqu’on la voit jouer avec Fincher sous les traits de Lisbeth Salander, comment ne pas vouloir la voir travailler avec David Lynch, Claire Denis ou même David Cronenberg dans le futur. Dans un cinéma sombre et ombrageux. Quand on l’observe en train de croiser la route de Todd Haynes ou Spike Jonze, comment ne pas vouloir la voir finir dans une oeuvre de Wong Kar Wai, Andrea Arnold ou même de Jim Jarmusch. A croire que Rooney Mara pourrait séduire la caméra des plus grands. 

Pourtant, malgré tous ses grands rôles, une prestation parait minime, mais s’avère extrêmement majeure, et captive notre intention plus que les autres  : celle de Song to Song sous le regard de Terrence Malick. Alors que l’on connait l’habitude du cinéaste à couper certains acteurs du montage narratif de ses films, la première heure de Song to Song est presque une ode à Rooney Mara, une déclaration d’amour à une actrice rock’n’roll qui erre et survole la beauté même du film. Le temps parait suspendu, et la caméra mouvante et omnisciente de Malick semble vouloir troubler le mutisme et le silence de son personnage. Comme Adèle Haenel, Rooney Mara dépasse le cadre de la simple identification à la féminité ou à la masculinité, pour au final, embrasser une carrière déjà bien remplie, qui symbolise parfaitement ce que nous fait vivre l’actrice : un doux sentiment de liberté et une envie jouasse de profiter des ténèbres de la vie. 

Les années 2010 : Elle Fanning, une étoile montante déjà brillante

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À chaque décennie ses révélations. Si Adam Driver peut aisément prétendre au titre de révélation masculine des années 2010, Elle Fanning remporte haut la main notre palme de la révélation féminine. À seulement 21 ans, la jeune actrice a déjà travaillé avec les plus grands, et son futur s’annonce d’autant plus radieux.

Article rédigé en collaboration avec « Peaky », ami, cinéphile émérite et fin connaisseur de la carrière d’Elle Fanning.

Nouvelle égérie

En 2019, Elle Fanning était membre du jury du Festival de Cannes. Une présence justifiée par une précocité hors du commun et une filmographie déjà étoffée, ponctuée de choix de carrière intelligents et cohérents, qui lui donnent d’ors et déjà du crédit au près des grands noms de l’industrie. Non, Elle Fanning n’est pas qu’une « enfant star » propulsée trop tôt sous les projecteurs et condamnée d’emblée à se brûler les ailes, comme tant d’autres : son parcours témoigne d’une vraie volonté de participer à des projets s’inscrivant dans une même ligne directrice, à savoir celle d’un cinéma indépendant, aux tendances parfois arty, la poussant à composer des rôles originaux et diversifiés. De ce fait, la réussite artistique, critique comme commerciale n’est pas toujours au rendez-vous, mais les risques pris sont payants, puisque ses performances portent bien souvent ces films à elles seules, en plus de se faire une place dans un paysage cinématographique étriqué ainsi que dans le cœur des cinéphiles.

« Si on devait qualifier Elle Fanning en un seul adjectif, “solaire” devrait s’imposer. Elle rayonne, littéralement. Elle ne triche pas, elle incarne à elle seule une ode à la vie. D’autres acteurs jouent des rôles de composition, essayant de se rapprocher de la vérité. Elle Fanning joue constamment son propre personnage. Elle n’essaye pas de se rapprocher de la vérité, elle est la vérité, elle est, de facto, la justesse.
Le dernier à l’avoir compris, à l’avoir cernée entièrement, c’est Woody Allen. Du haut de ses 86 ans, Woody analyse toujours aussi bien la jeunesse. Le rôle d’Ashleigh dans A Rainy Day in New-York, c’est un rôle taillé sur mesure, son personnage est lumineux, euphorique, pétillant, insaisissable. Ashleigh c’est Elle, Elle c’est Ashleigh.
Mais au-delà de sa personnalité, qu’est-ce qui fait qu’elle est aujourd’hui devenue une des actrices les plus « hip » de sa génération, au même titre que Timothée Chalamet ? Elle Fanning, c’est aucun scandale à l’horizon. C’est une image hyper maîtrisée sans être hermétique, au contraire. Pas étonnant donc de la retrouver égérie des plus grandes marques de beauté (L’Oréal, Miu Miu), ou en couverture des magazines les plus distingués (Vogue). » — Peaky

Des débuts remarqués et remarquables

Elle Fanning débute sa carrière devant la caméra dès le plus jeune âge, dans les années 2000, et tourne déjà chez Inarritu dans Babel (2006) alors qu’elle n’a que 7 ans, puis dans L’Étrange histoire de Benjamin Button (2008) de David Fincher, alors qu’elle est âgée de 9 ans. Onze ans plus tard, à l’heure où paraît cet article, Elle Fanning comptabilise plus de quarante films, dont des collaborations, en plus de celles déjà citées (Fincher et Inarritu), avec Francis Ford Coppola (Twixt, 2011), Sofia Coppola (Somewhere, 2010 / Les Proies, 2017), JJ. Abrams (Super 8, 2011), Nicolas Winding Refn (The Neon Demon, 2016), Ben Affleck (Live By Night, 2017), Mélanie Laurent (Galveston, 2018), et récemment Woody Allen (Un jour de pluie à New York, 2019). Un palmarès déjà impressionnant, auquel s’ajouteront à n’en pas douter d’autres noms prestigieux.

« Elle Fanning impressionne donc dès son plus âge. J’ai l’habitude de dire que sa prestation dans Super 8 est un des meilleurs rôles tenus par un enfant, au même titre que Tatum O’Neil dans Paper Moon ou Haley Joel Osment dans The Sixth Sense. C’est un naturel, un flegme, une justesse qui ne s’apprennent pas dans les écoles d’acting. J’en veux pour preuve cette scène de zombie. » — Peaky

Anecdote peu connue : Elle et Dakota Fanning débutèrent leur carrière avec le doublage anglais modernisé du mythique Mon Voisin Totoro de Miyazaki, les deux sœurs prêtant leurs voix aux deux sœurs du film. « Dans ce making-off, on découvre une Elle toute jeune mimer manger son propre œil avant de le remettre en place. Ceux qui ont vu The Neon Demon comprendront que c’est la transition parfaite pour parler de cette étape primordiale que fut sa collaboration avec NWR. C’est le premier à lui offrir un « vrai » rôle, sans pour autant dénaturer son personnage. Elle débarque dans ce monde impitoyable de la mode. Elle est ambitieuse mais incarne la pureté absolue, la virginité. Comme dans la vie, elle est naïve, un peu maladroite, candide et surtout irrésistiblement envoûtante. Ce n’est pas étonnant donc que tous les réalisateurs qui croisent sa route tombent inévitablement amoureux de sa personne, sabotant presque parfois leur histoire pour lui accorder plus de lumière, comme c’est le cas dans Ginger & Rosa. La réaction du directeur de casting dans cet extrait illustre parfaitement l’adoration que lui voue NWR, entre surprise et béatitude. » — Peaky

Bien sûr, le chemin vers le devant de la scène suppose quelques passages obligés du côté des blockbusters, avec notamment le diptyque Maléfique (2014 et 2019), d’une piètre qualité mais assurant une mise en lumière certaine auprès du grand public. De toute façon, c’est du côté du cinéma indépendant qu’il faut chercher pour trouver des rôles plus mémorables. Dans Galveston, Elle Fanning incarne une prostituée sauvée par un gangster repenti, en fuite sur les routes de la Nouvelle-Orléans, donnant ses traits encore juvéniles à un personnage brisé et émouvant. How To Talk To Girls At Parties, délire punk surprenant mais qui aura su trouver son public, offre à Elle un rôle de jeune amoureuse s’ouvrant à des expériences psychédélique en compagnie d’une bande d’extra-terrestres humanoïdes. Citons Teen Spirit, enfin, dans lequel Elle Fanning noue avec l’une de ses grandes passions : le chant, endossant la vie d’une adolescente aux rêves de grandeur mais frustrée par une situation familiale toxique. Dans tous ces exemples, l’actrice crève l’écran et fait tant bien que mal oublier par sa prestation les nombreux défauts inhérents à ce genre de petites productions sans prétentions, mais qui transpirent les bonnes intentions et la passion.

Un destin tout tracé ?

Non, évidemment. Malgré l’ascension fulgurante qu’Elle Fanning a connu ces dix dernières années, malgré les liens thématiques ou stylistiques que ses films successifs permettent de tisser, on serait bien incapable de prédire l’avenir d’une telle actrice, avec un potentiel et une polyvalence aussi épatantes. Comment ne pas l’imaginer, à l’avenir, dans un musical de Damien Chazelle, dans une comédie déjantée de Wes Anderson, ou encore dans un film des Frères Coen ? Les combinaisons semblent toutes plausibles et font saliver d’avance : dans le drame, la comédie, le thriller ou le musical, Elle Fanning a déjà fait ses preuves. À elle de saisir l’opportunité de donner un nouvel élan à sa carrière en travaillant sur des projets encore plus ambitieux – mais toujours aussi originaux. Car elle semble définitivement faite pour briller sur des projets atypiques. The Neon Demon en fut l’indiscutable preuve.

« Si on devait la comparer à une autre actrice, je citerais Nicole Kidman. Elles se ressemblent tellement, elles ont tout en commun. La même pureté immaculée, la même froideur blanchâtre, la même force tranquille. Mais elles sont aussi prêtes à complètement casser leur image et s’en donnent à cœur joie. Pas étonnant de les retrouver ensemble dans la comédie totalement barrée qu’était How To Talk To Girls At Parties. Il serait enfin dommage d’oublier ses autres talents. Parmi ceux-ci, sa maîtrise et technique vocale n’est que peu connue et pourtant indéniable, notamment à l’écoute de sa collaboration impressionnante avec Woodkid. » — Peaky

À 21 ans, tout reste à faire, mais Elle Fanning a déjà montré qu’elle était capable de devenir l’une des plus grandes actrices de sa génération.

Les années 2010 : Céline Sciamma, créatrice d’images manquantes

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En recevant son prix du scénario à Cannes en 2019, Céline Sciamma a rappelé dans son discours qu’elle faisait du cinéma depuis 12 ans déjà. 12 ans depuis Naissance des pieuvres. La réalisatrice fait donc pleinement partie de cette dernière décennie presque écoulée. Elle l’a marquée par des prix reçus, mais pas seulement. C’est aussi parce qu’elle donne à voir des utopies comme elle le dit elle-même ou encore des images manquantes. C’est en ce sens certainement qu’elle a marqué une décennie de cinéma. Et si elle a laissé entendre qu’elle n’allait peut-être pas poursuivre le cinéma, en tout cas pas celui dans lequel elle écrit pour les autres, on espère tout de même voir encore des films made in Sciamma lors des prochaines décennies, car ils sont des petites pépites, des choix du poète qu’on découvre chaque fois avec délectation.

« Prenez le temps de me regarder »

Le projet du cinéma serait de regarder, de proposer un regard plutôt. Très souvent aujourd’hui, on oppose un regard féminin (female gaze) à un regard masculin (male gaze). Bon, on ne va pas se mentir, ça nous semble un peu trop simpliste vu ainsi. Et comme le dit Céline Sciamma elle-même, opposer le regard féminin à un regard universel, c’est peut-être ça l’erreur. Bref, Céline Sciamma propose un regard singulier, nouveau et cela depuis ses débuts. Déjà dans Naissance des pieuvres, Floriane jouait avec l’image de la femme fatale qu’on lui attribuait et la réalité de ce qu’elle ressentait, la réalisatrice ne proposait alors rien moins que de redéfinir ce regard à travers celui de Marie. Avec son deuxième film, Tomboy, la question du regard s’est aussi posée : c’est quoi être une fille et un garçon dans l’enfance ? Qu’est-ce qui nous définit ainsi ? Par le jeu, l’habit et même le maquillage, la danse ou encore la relation au père, Céline Sciamma montre que la question n’est pas si simple que ça. La polémique entraînée par le film auprès d’associations de type « manif pour tous », prouve à quel point les questionnements portés par la réalisatrice sont essentiels. « Mais ça ne suffit pas de seulement représenter. Il faut faire des images qui appartiennent au film […], de la création. »

Des utopies imparfaites

Avec Bande de filles ou encore le scénario de Quand on a 17 ans ou de Ma vie de courgette, mais surtout avec Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma a fait de son cinéma l’art des images manquantes. En filmant une bande de filles noires dansant sur Rihanna, elle a prouvé que, pour elle, représenter n’était pas seulement faire exister des personnages, mais offrir des images nouvelles, belles, intenses et inspirantes. La mise en scène participe de cela, le regard sur le corps également. Pour parler de Marieme dans  Bandes de filles, Céline Sciamma invente des plans d’abord partiels qui se révèlent peu à peu, souvent comiques, parfois cruels ou tragiques. Ainsi dès la première scène, Marieme apparaît d’abord dans un groupe de filles bruyant, qui montre qu’il existe, avant de se retrouver peu à peu seule et de devoir jusqu’au bout se réinventer non seulement pour grandir, mais surtout pour exister pleinement, individuellement, sans préjugés, sans construction toute faite, elle échappe littéralement aux représentations. L’incursion de Sciamma en banlieue s’avère rafraîchissante et bien loin de tout ce qu’on a pu voir jusqu’alors.

« Des récits qui nous manquent collectivement »

Avec Quand on 17 ans, dont elle écrit le scénario pour André Téchiné, Sciamma décide d’écrire une scène de coming-out homosexuel qui se passe bien, curieux choix pour une réalisatrice qui veut représenter direz-vous ? Et bien, là encore, c’est du côté des images manquantes que Céline Scimma donne sa réponse (lors d’une rencontre avec l’équipe du film au cours d’une avant-première parisienne) : « Ce coming-out sans conflit apportera sûrement des commentaires critiques sur la naïveté du film, mais la fiction, c’est aussi proposer des personnages nouveaux, un autre endroit de justesse. On se dit « ça peut exister, ça existe si j’y crois ». Qu’est-ce que ça produit finalement une scène d’acceptation ? Quelque chose de beau à vivre au cinéma et peut-être dans la vie. ». Dans Ma vie de courgette, même combat, écrire une fin si douce, si pleine de promesse et à la fois d’une grande tristesse poétique était un beau choix dont Céline Sciamma parlera lors du César de la meilleure adaptation qu’elle reçoit pour son écriture du scénario du film : « les récits qui nous parlent et qui nous touchent, c’est aussi les récits qui nous manquent collectivement et je crois qu’on avait besoin de ce récit d’adoption, d’accueil, de refuge, on avait besoin de ce récit qui dit que la famille ça s’invente, ça se recompose, ça se choisit (…) d’un récit qui nous ressemble, du côté des fragiles, des sensibles (…) du côté des amitiés solidaires, des humiliés, les vrais ».

En mouvement

Avec Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma, de nouveau, créer des images manquantes, marquantes, utopiques, fêlées :  une scène de sexe d’une folle sensualité, inattendue, drôle aussi, touchante, mais aussi un moment de jeu de cartes qui fera plus tard écho à une scène d’avortement pleine d’enfants qui réunit un trio de femmes puissantes à leur échelle. Et puis l’amour fou s’écrit ici dans l’égalité, s’écrit dans le souvenir de l’amour avec une page 28 marquante… Une page comme un petit clin d’œil pour la fin du film, comme une manière de ne pas clore une histoire sans pourtant l’enfermer dans un enfer cyclique. Un film de portraits qui ne fige pas ses personnages, ça c’est une vraie utopie !

La dernière scène de Portrait de la jeune fille en feu fait écho à celle de Naissances des pieuvres, avec Adèle Haenel au centre, autre figure marquante de la décennie. Chaque fois, cette figure pourtant est captée, mais fuyante, réinventée. La muse fuit, elle est belle, saisie dans le cadre, en mouvement et déjà loin à la fois. Ayons donc une pensée pour celles et ceux qui au cours de cette décennie se sont battus pour écrire « les récits qui nous manquent »….