Kitsune, le messager de… Presle et Chimier

Architecte de renom, Franck Olmet traverse une période dépressive sévère. Cela se lit sur son visage et s’observe dans son comportement. Appelé au Japon pour candidater sur un nouveau projet, saura-t-il rebondir et faire valoir sa personnalité originale ?

A vrai dire, de son plein gré, Olmet ne serait jamais allé au Japon, pays pour lequel il n’éprouve aucune attirance particulière (sa connaissance de la culture spécifique est étonnamment nulle, puisque le nom de Mishima ne lui dit rien, pas plus que le seppuku, geste pour lequel l’écrivain est entré dans l’histoire).

Le psychisme d’Olmet

Le début européen permet de situer le personnage de Franck Olmet, sous les feux de l’actualité pour une regrettable tragédie : accident mortel sur le chantier d’une construction pour laquelle il était architecte. Olmet, qui considère son métier comme un art destiné à élever l’âme humaine, en conçoit un réel sentiment de culpabilité. Aller au Japon pourrait lui permettre d’échapper en partie à la pression professionnelle et médiatique. En partie seulement, car ses interlocuteurs peuvent le joindre partout dans le monde et l’agence pour laquelle il travaille veut absolument le marché japonais qui est en jeu. A vrai dire, la fuite n’inspire pas vraiment Franck, il préférerait le repli sur soi. Un aspect de sa personnalité émerge : le quadra immature, brillant dans son domaine de prédilection, mais assez inapte à la vie de tous les jours.

Olmet au Japon

Olmet sait que si, officiellement, au Japon il devra défendre un projet présenté à un concours, par le jeu des relations sa victoire est déjà programmée. Sur place, il est accueilli par une jeune japonaise : Noriko Suzuki de l’OAC (Osaka Arch’ Contest). Une jeune femme étonnante qui cherche à cerner Olmet sans détour. Grâce à une petite révélation personnelle, elle s’arrange pour lui faire reconnaître qu’il subit le contrecoup d’une rupture amoureuse.

Lost in translation

Plus ou moins perdu sans Noriko, Franck la suit. Cherchant à détendre l’atmosphère, elle le guide. D’abord dans un bar, plus tard dans un entrepôt où se tient une étrange réception surprise. Mais Franck n’aime pas ce dernier endroit, assez bruyant à cause d’un groupe de rock féminin. Il a besoin de calme et de solitude pour réfléchir : à sa situation personnelle, à son métier et à ce qu’il veut faire dans le futur. Évidemment, son état dépressif lui inspire une vision désabusée de l’état du monde d’aujourd’hui, jusqu’à l’exagération :

« Mes plus proches semblables sont désormais les robots d’agrément. » – page 67

Mais son côté architecte ressort : il a besoin de concevoir de nouvelles structures, encore et encore, de bâtir et proposer de nouvelles solutions. En même temps, comme c’est ce qu’il sait faire, c’est probablement ce qu’il a de mieux à tenter pour sortir de son état. Son souci du moment : quelle peut être sa place, en tant qu’architecte ambitionnant l’élévation spirituelle par l’art, dans une société où domine le pragmatisme ?

Japon d’aujourd’hui et Japon traditionnel

La situation de Franck est très bien mise en valeur par les choix graphiques. Les deux concepteurs de l’album : Stéphane Presle pour le scénario et Thibault Chimier pour le dessin, montrent une belle complémentarité. Le scénario ménage quelques ruptures qui retiennent l’attention et des moments de respiration (sans dialogue ou avec des vignettes de taille). On remarque aussi des moments où les protagonistes s’expriment en anglais (sans traduction, car inutile) et en japonais (lecteur placé dans la situation de Franck qui ne comprend pas). Le dessin utilise une technique très moderne avec des aplats de couleurs et un logiciel de PAO (Publication assistée par ordinateur) qui reflètent très bien l’état d’esprit d’Olmet : formes très géométriques rendant compte d’une vision d’architecte, ainsi que des couleurs (tendance tirant bien plus vers le pastel que l’éclat de la magnifique illustration de couverture), qui alternent des moments assez sombres et d’autres plus lumineux, dans un ensemble où la stylisation côtoie l’élégance du trait. Les péripéties permettent une visite personnalisée du Japon d’aujourd’hui, sans oublier quelques moments qui rappellent les nombreuses traditions du pays (visite d’un Onsen : établissement de bains typique). On comprend aussi le titre, car Olmet aperçoit et suit un renard : le Kitsune, personnage typique du folklore japonais, un esprit surnaturel généralement considéré comme le messager du dieu Inari (l’animal entraine Olmet vers une représentation de la cérémonie du thé).

Vision personnelle du Japon

La BD montre le Japon de façon très convaincante et séduisante. Venant de l’animation, Thibault Chimier connaît la mise en scène et il profite du médium BD pour présenter des lieux et situations selon des choix personnels (couleurs, angles de vues) qui font mouche. Probablement inspiré par des photos, films et reportages, il utilise des cadrages et compositions très cinématographiques qui donnent de la consistance aux décors. Le dessin est donc travaillé pour rendre compte de l’espace et des éclairages, mais aussi des expressions des visages (celui de Franck mais aussi celui de Noriko). Quelques plans sur des éléments typiquement japonais permettent d’apporter de la crédibilité et de la fantaisie. Ainsi, le personnage d’Olmet prend de la consistance, au point que lorsque Noriko le traite de « gros bébé pleurnichard », cela sonne très juste et montre à quel point elle l’observe depuis le début. Pourtant, Noriko aurait pu se contenter de rapports professionnels suite à l’étrange confidence de Franck sur un rêve.

Japon et architecture

Au final, les choix graphiques mettent en valeur la personnalité du personnage principal, ainsi que son état d’esprit, les lieux et milieux dans lesquels il évolue. Quant au scénario, il propose un regard moderne sur la culture japonaise où les traditions restent bien ancrées. Une culture où la modestie reste de mise, à l’image de cette BD bien construite qui, dans un cadre limité (120 pages), tire un très beau parti des situations présentées, en montrant et suggérant. L’ensemble rend bien compte du cheminement (aussi bien physique qu’intérieur) de Franck Olmet.

Kitsune, Stéphane Presle (scénario) et Thibault Chimier (dessin)
La Boîte à bulles, octobre 2019, 127 pages

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Festival

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