Les Enfants du Paradis, l’univers enchanté de Prévert et Carné

Souvent classé parmi les meilleurs films du cinéma français, Les Enfants du Paradis est représentatif d’un certain type de cinéma poétique et émouvant qui accorde beaucoup d’importance aux dialogues et à un casting impressionnant.

Synopsis : Paris, 1828. Une actrice, Garance, est engagée au Théâtre des Funambules. Elle séduit le mime Deburau, qui, quant à lui, est aimé par l’actrice Nathalie.

Tourner un film sous l’Occupation n’était pas chose évidente, et la fabrication de ces Enfants du Paradis fut déjà toute une aventure. Voulant à tout prix faire son film avec des personnes aussi compétentes que Joseph Kosma (compositeur de musique) et Alexandre Trauner (concepteur des décors qui fut une référence mondiale en la matière, travaillant, entre autres, pour Orson Welles, Joseph Losey ou Billy Wilder), tous deux Juifs, Marcel Carné fut dans l’obligation d’aller dans le Sud de la France, en zone « libre ». Il commença donc le tournage des Enfants du Paradis aux studios de la Victorine, à Nice. Puis, le film fut achevé en partie dans la clandestinité, le travail, constamment interrompu, s’étalant sur plusieurs années.

les-enfants-du-paradis-critique-film-marcel-carne-jacques-prevert

Une histoire immortelle

Il est facile de retrouver ici toutes les qualités techniques habituelles du cinéma de Carné et de son équipe. D’abord, ce sont les décors qui nous sautent aux yeux. La reconstitution du Boulevard du Crime (boulevard parisien où se concentraient les théâtres) est absolument magnifique. Mais, plus que cela, par son travail sur la photographie et la lumière, par ses mouvements de caméra amples et sa science du cadrage, Carné nous plonge d’emblée dans cet univers des saltimbanques où nous nous sentons tout de suite comme chez nous. Nous sympathisons immédiatement avec ces personnages, Garance, Deburau, Frédérick Lemaître, et cette empathie ne disparaîtra pas un seul instant pendant les trois heures du film.

Même si le film se déroule à une date précise (1828 pour la première partie), même s’il nous montre des personnages ayant réellement existé (Lacenaire, Deburau, Lemaître), Marcel Carné parvient, avec Les Enfants du Paradis, à mettre en place une sorte de sentiment d’éternité. L’action de son film semble échapper au temps. Comme l’œuvre précédente du réalisateur, Les Visiteurs du soir, nous sommes pratiquement ici dans le domaine de la fable, d’une histoire éternelle sur le thème des sentiments, de l’amour, de la trahison, de la liberté. Il est facile, surtout avec le recul, de voir dans Les Enfants du Paradis beaucoup d’allusions à la France de son époque, avec ses collaborateurs, avec ceux qui cherchent à être libres, et avec sa méfiance envers les autorités en général, et la police en particulier.

les-enfants-du-paradis-marcel-carne-jacques-prevert-arletty-jean-louis-barrault-critique-film

Prévert, l’amour et la liberté

Ce qui, sans aucun doute, marque le plus le spectateur dans Les Enfants du Paradis, c’est le scénario. Jacques Prévert a mis là tout ce qui constitue son univers, et il est facile d’y retrouver les thèmes qui peuplent déjà ses poèmes.

Ainsi, le thème de l’amour est central dans le film. Tout tourne autour de l’amour porté à Garance. L’amour désinvolte de Frédérick Lemaître, qui passe d’une femme à l’autre. L’amour jaloux et violent de Lacenaire qui, ne pouvant obtenir satisfaction, préfère se réfugier dans le crime et attaquer la jeune femme. L’amour passionné de Deburau, qui donne lieu à une des plus scènes du film, une pantomime particulièrement émouvante et poétique jouée sur la scène du théâtre des Funambules. Et l’amour exclusif du comte de Montray, qui, une fois qu’il aura épousé Garance, l’enfermera dans une cage dorée.

Mais la jeune femme est aussi un personnage typique de Prévert. Et, en tant que telle, elle n’aspire qu’à une chose, sa liberté. Garance est trop libre pour se laisser enfermer, même dans un couple, même par amour.

Car l’amour peut devenir aussi un piège où s’enferment les personnages. C’est le problème de Deburau, qui s’est finalement marié avec Nathalie. Toute la seconde partie du film nous montre le personnage du mime tiraillé entre ce mariage, symbole d’un contrat qui, pour lui du moins, s’est fait sans sentiment, et son amour pour Garance, femme qu’il adule comme une déesse (voir, là aussi, le rôle qu’il lui a donné dans sa pantomime). Fidèle à ses convictions, qui l’avaient rapproché du mouvement surréaliste, Prévert nous donne ici un exemple de cet amour fou qui fait éclater toute convention sociale, quitte à causer de la peine et de l’incompréhension autour de lui (à ce titre, il faut signaler l’interprétation exceptionnelle de Maria Casarès, toute en finesse et en retenue, d’autant plus émouvante qu’elle refuse de surjouer le chagrin de Nathalie).

les-enfants-du-paradis-marcel-carne-jacques-prevert-critique-film

Le monde des saltimbanques

les-enfants-du-paradis-critique-film-marcel-carne-jacques-prevert-jean-louis-barrault

Donc, nous avons ici la liberté de Garance, qui vient de nulle part et repart on ne sait où, se permettant de refuser la vie dorée que lui propose un comte (on peut voir là un pied de nez aux contes, puisque la jeune femme pauvre rejette le noble et riche amoureux). Ce thème de la liberté, si cher à Prévert (et qui, là aussi, prend une signification toute particulière dans le contexte politique français de l’époque) se retrouve tout au long du film. En implantant son film sur le Boulevard du Crime, le scénariste décide de rendre hommage à un certain type de théâtre, celui des saltimbanques. C’est le théâtre de l’improvisation et de l’expression des sentiments, directement opposé à celui du répertoire, de la Comédie-Française, qui s’enferme dans des textes appris par cœur et un respect des classiques.

Il est facile, derrière le personnage de Deburau et sa qualité de mime, de voir un hommage au cinéma muet. Comme beaucoup de surréalistes, Prévert s’était opposé au passage au parlant, pensant que le cinéma perdrait alors beaucoup de sa poésie. Il est évident que les scènes où l’on voit le mime Deburau en action sont absolument magnifiques et rappellent, par bien des aspects, les films comiques muets, en particulier ceux de Chaplin.

Les Enfants du Paradis constituent un film d’une grande richesse. Grande qualité technique, interprétation remarquable, y compris dans toute une foule de petits rôles qui donnent une profondeur à l’univers mis en place par Prévert et Carné, dialogues inoubliables, le film mérite amplement sa place au panthéon des grands classiques du cinéma français.

Les Enfants du Paradis : bande annonce

Les Enfants du Paradis : fiche technique

Réalisateur : Marcel Carné
Scénariste : Jacques Prévert
Interprétation : Jean-Louis Barrault (Deburau), Arletty (Garance), Pierre Brasseur (Frédérick Lemaître), Maria Casarès (Nathalie), Marcel Herrand (Lacenaire), Louis Salou (comte de Montray).
Photographie : Roger Hubert, Marc Fossard
Musique : Joseph Kosma, Maurice Thiriet
Montage : Madeleine Bonin, Henri Rust
Production : Raymond Borderie, Fred Orain
Société de production : Pathé Cinéma
Société de distribution : Pathé Consortium Cinéma
Date de sortie : 9 mars 1945
Date de reprise : 21 février 2018 (rétrospective Prévert)
Genre : drame
Durée : 190 minutes, en deux parties

France- 1945

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.