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Les années 2010 : Denis Villeneuve, un Québécois à la conquête d’Hollywood

Petit Canadien devenu grand. Qui aurait pu croire, en l’espace de 10 ans, que le réalisateur d’Un 32 août sur terre et Maëlstrom deviendrait l’un des cinéastes les plus en vue dans le monde et coqueluche d’Hollywood. En une décennie, Denis Villeneuve s’est construit une filmographie à la fois ambitieuse et exigeante atteignant des sommets de cinéma, renouvelant les genres, tout en poursuivant l’œuvre de ses pairs/pères. À l’heure des bilans, il est impossible de ne pas revenir sur le génie canadien, aujourd’hui personnalité incontournable du paysage audiovisuel contemporain.

Pour comprendre l’étonnante ascension de Denis Villeneuve, il est important de saisir l’évolution d’un cinéma à la fois étrange et singulier, audacieux et conscient de ses forces qui deviendra au fur et à mesure un pur cinéma de mise en scène. C’est en 1998 que le cinéaste fait ses premiers pas avec Un 32 août sur terre, fable décalée poético-romantique sur une femme qui décide d’avoir un enfant après qu’un grave accident de voiture. Le film est présenté dans plus de 35 festivals dont Cannes (Un Certain Regard) et Toronto.

Il y a déjà, dans ces premiers balbutiements de caméra, un sens aiguisé du cadre, des échelles, de la profondeur et des couleurs. Un sens décalé de la narration qu’il poursuivra dans Maëlstrom (2000), objet plus bancal narrativement où un vieux poisson – à la veille de se faire découper en rondelles – devient narrateur du film. Le film rencontrera un certain succès et sera considéré comme fer de lance d’un nouveau cinéma québécois dont Jean-Marc Vallée emboîtera le pas.

L’ÉCLOSION : Polytechnique et Incendies

Après neuf ans de disette ou presque (si excepté son court-métrage Next Floor en 2008), Denis Villeneuve monte son cinéma d’un cran avec Polytechnique. Un film charnière de sa filmographie sur la tuerie de l’Ecole Polytechnique de Montréal en 1989. Un choc brutal et âpre, en noir et blanc, plongeant dans les origines du mal et de la folie meurtrière. Un film faisant forcément écho à l’Elephant de Gus Van Sant mais qui aborde le massacre de manière beaucoup plus frontale, sèche. Mais la vraie bascule de son cinéma advient avec son film suivant : Incendies (2010).

Une ouverture saisissante sur You and Whose Army ? de Radiohead suffit presque à nous happer dans ce drame percutant et puissant. Le cinéma ambitieux de Denis Villeneuve prend alors toute sa mesure dans cette adaptation de la pièce de Wajdi Mouawad. Une grande tragédie contemporaine, un voyage initiatique sous forme de quête des origines pour deux jumeaux, s’étalant sur plusieurs époques, lieux et générations. Usant de multiples allégories et flash-backs, le cinéaste québécois démontre sa capacité à allier la puissance d’un récit à une grande maîtrise de mise en scène. Le résultat est d’une redoutable efficacité, renouant avec une certaine idée de la tragédie grecque, à la fois dévastateur et haletant. Personne ne s’y trompera et ce succès critique s’en suivra d’une ribambelle de prix et d’une nomination à l’Oscar du meilleur film étranger en 2011.

À LA CONQUÊTE D’HOLLYWOOD : Enemy, Prisoners, Sicario 

Portrait-Denis-Villeneuve-cineaste-Hollywood

Fort du succès international d’Incendies, Denis Villeneuve accède aux portes d’Hollywood avec deux projets diamétralement opposés qu’il écrira et réalisera en l’espace de 18 mois : Prisoners et Enemy (2013). Particularité assez rare pour être soulignée, Enemy fut tourné avant Prisoners mais c’est ce dernier qui sortira le premier. Question de statut entre les deux films : « Le film de studio est comme une opération militaire préparée des années à l’avance […] les producteurs savaient que Prisoners allait sortir le 20 septembre 2013 depuis 18 mois, donc toute la structure de fabrication du film et le plan marketing ont été faits en fonction de cette sortie. […] Tout le monde a décidé, avec sagesse, de repousser Enemy à plus tard, parce que ça devenait compliqué de superposer les promotions des deux films en même temps » [1]

Trajectoire logique lorsque l’on regarde la mutation de son cinéma. Enemy, et ses tons jaunâtres, constitue la dernière pièce volontairement étrange et inclassable de sa filmographie (pour l’instant ?) avant d’épouser les grosses productions hollywoodiennes. Objet aussi fascinant que troublant, sur le double et l’identité, Villeneuve dévoile un film psychologique complexe et moite, se servant de l’environnement oppressant des tours de Toronto pour livrer une expérience déroutante et oppressante.

Selon l’auteur de ces lignes, la rencontre avec les grands studios mais aussi Roger Deakins (immense chef opérateur), va considérablement transformer le cinéma de Denis Villeneuve, lui donnant les moyens de ses ambitions visuelles, sans abandonner ni sa singularité d’auteur, ni sa fascination pour les origines, les troubles et la complexité. C’est d’abord le cas pour Prisoners, où il retrouve Jake Gyllenhall, dans l’un des meilleurs thrillers de ces vingt dernières années, renvoyant la balle à David Fincher (Seven, Zodiac) et Jonathan Demme (Le Silence des Agneaux).

L’atmosphère sombre et épurée qui berce le film, s’accompagne d’une réflexion sur le rapport qu’entretien l’homme face à la violence, au désir de vengeance et de justice. D’une noirceur abyssale, tendu comme un fil, haletant de bout en bout, incarné magistralement, Prisoners est la grande réussite du genre que l’on n’attendait plus.

Autre réussite s’il en est, Sicario (2015) permet d’asseoir la légitimité d’un cinéaste qui aura carte blanche pour ce thriller où tensions et faux-semblants baignent dans l’univers des cartels mexicains. Quand Villeneuve épouse les genres, il le fait à corps perdu, apportant à la fois son identité visuelle tout en respectant (et dépassant) les poncifs inhérents aux genres. Armé d’une précision de mise en scène, devenant véritable marque de fabrique, Sicario balade malicieusement le spectateur dans un thriller mental, aux fulgurances tendues, à l’instar de cette séquence de course poursuite à la frontière mexicaine.

SF mon amour : Premier Contact, Blade Runner 2049

Pour l’amateur de genre qu’il est, il était difficile de ne pas voir Denis Villeneuve se frotter à l’un des genres roi du cinéma : la science-fiction. Les plus grands s’y sont attelés. Avec Premier Contact, Villeneuve renoue avec un certain genre de SF, une sorte de prolongement de l’œuvre de Spielberg (Rencontres du troisième type).

Un retour aux origines gagnant pour une œuvre oscillant entre le palpable et le mystère, le spectaculaire et l’intime. Villeneuve y imprime sa marque, grâce à une innovation visuelle et sensorielle stupéfiante ; des décors intérieurs et extérieurs jusqu’au langage extraterrestre, la minutie et l’inventivité de l’entreprise forcent le respect. L’une de ses plus grandes réussites pour un « petit » budget de 50 millions de dollars, relativement peu pour un film de ce calibre, de quoi caresser les producteurs dans le sens du poil avec 100 M de dollars de recettes. Un pari gagnant qui l’entrainera dans son œuvre la plus démesurément ambitieuse à savoir Blade Runner 2049.

Reprendre une œuvre aussi fondatrice du genre, influente et culte que Blade Runner relevait d’un défi fou autant que d’une prise de risque insensée. Déjà, il fallait répondre à l’univers visuel cyberpunk de Ridley Scott, ce qui sur le papier n’était pas une mince affaire. Villeneuve et Deakins y offre un univers visuel époustouflant de richesse et sidérant de beauté, notamment sur l’harmonie des couleurs et l’éclat des nuances. Blade Runner 2049 est d’une ampleur folle. Jamais son travail sur la profondeur de champ et les changements d’échelles et de perspectives n’a été aussi poussé, à la fois très épuré et complexe.

La démesure de l’entreprise et l’ambition sans limites qu’il s’est octroyé en font très probablement l’une des grandes œuvres visuelles de notre époque. Il y développe un art de la contemplation, de l’abstraction. Cependant, Villeneuve n’oublie jamais d’y injecter la part d’intime qui fait le sel de tous ses films. Les personnages sont complexes, portant l’héritage du film de Scott tout en développant de nouvelles idées, de nouvelles perspectives. C’est peut-être son plus beau, son plus grand. La conclusion d’une décennie quasi-parfaite d’une œuvre fascinante en construction à peu d’égal.

Le premier film du reste de ta vie : Dune

D’un mythe à l’autre, Denis Villeneuve va s’attaquer désormais à une œuvre maudite : Dune de Frank Herbert. Une nouvelle adaptation du roman de science-fiction après le projet dingue avorté d’Alejandro Jodorowsky (N.D.L.R : voir Jodorowsky’s Dune qui en parle) et David Lynch, gâchis de l’époque et renié par son auteur, dont Villeneuve semble vouloir s’écarter : « Ce n’était pas le film que j’avais imaginé. Je tenterais de mettre en image ce que j’avais imaginé quand je lisais les lignes de Frank Herbert, ce que je voyais, ce que j’imaginais. Ce ne sera pas un remake ou un reboot mais seulement une adaptation du roman.» Un film prévue pour décembre 2020, qui réunira un casting de prestige, à savoir Timothée Chalamet, Oscar Isaac, Josh Brolin, Javier Bardem, Charlotte Rampling, Zendaya et d’autres encore.

Cinéaste du spectaculaire et de l’intime, Denis Villeneuve aura ébloui de son talent la décennie 2010 par des œuvres d’une grande richesse à la fois visuelle et thématique, sachant revisiter et renouveler les gens avec un réel sens de la narration. Pour preuve, sa présence à trois reprises (Incendies, Premier Contact et Blade Runner 2049) dans notre top de la décennie. Du cinéma de mise en scène, de l’image, conscient de son ambition mais qui n’oublie jamais l’essence même de ce qui fait le septième art : l’émotion. Du beau et bon cinéma populaire, comme il en existe trop peu aujourd’hui. Une œuvre en mouvement qui va trouver son prolongement à l’aune de la décennie qui arrive, auquel tout le monde sera attentif.

Source :

[1] : Allociné
[2] : Première

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