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« Sicario », de Denis Villeneuve : Au cœur des ténèbres

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Synopsis: La zone frontalière entre les Etats-Unis et le Mexique est devenue un territoire de non-droit. Kate, une jeune recrue idéaliste du FBI, y est enrôlée pour aider un groupe d’intervention d’élite dirigé par un agent du gouvernement dans la lutte contre le trafic de drogues. Menée par un consultant énigmatique, l’équipe se lance dans un périple clandestin, obligeant Kate à remettre en question ses convictions pour pouvoir survivre.

Heart of Darkness

            Des ombres armées avancent vers une petite maison, accompagnées par des percussions de guerre (appuyée par un son électro)  et des cordes et cuivres de plus en plus puissants. Un véhicule blindé noir progresse puis accélère et traverse le mur d’entrée de la bâtisse, pour déployer ensuite d’autres ombres sortant de son ventre métallique. Ainsi commence Sicario, le nouveau film du canadien Denis Villeneuve, réalisateur d’Incendies (2010), Prisoners (2013) et Enemy (2014).

Ainsi commence Sicario, suite du Raid avec une découverte macabre.

            À l’instar de ces autres films, Sicario dévoile le mal latent, caché, imperceptible et pourtant bien présent dans nos vies, qu’il se plait notamment à torturer ou à nous enlever. Ici, ces révélations ont lieu dans le contexte des problèmes des cartels de drogue mexicano-américains. Dans sa critique récente du film, mon collègue Antoine de Lassus a cité d’autres films (relativement) connus et récents ayant aussi traité le sujet, il semble cependant judicieux de reprendre la comparaison et de la nuancer en la précisant.

            En effet, si Traffic (2001) de Steven Soderbergh ou encore le Cartel (2013) de Ridley Scott ont travaillé le même sujet, ils exposaient des strates différentes du problème, dense et complexe. Le premier nous exposait le problème dans ses quotidiens : un policier mexicain confronté à la corruption, un autre américain à la brigade anti-drogue, un politicien menant une campagne anti-drogue et ayant une fille droguée, enfin la femme d’un personnage lié au trafic de drogue et venant de se faire arrêter. Le deuxième, de Scott, nous emmenait dans une strate plus profonde de la situation en faisant suivre la fin – comprenez la mort, pour la majorité – de personnages ayant voulu s’engager sérieusement dans ce trafic, arrogants et aveugles au point de croire que tout allait bien fonctionner, mais c’était sans compter la présence d’une opportuniste plus vicieuse que jamais. Les personnages voyaient leur sort mis à mal par des forces obscures, presque invisibles, et à la puissance paraissant infinie et inarrêtable : on peut notamment penser au collier de mort utilisé par ces tueurs, qui, une fois déclenché, se resserre sur le cou pour décapiter l’individu, et, qui ne peut être arrêté. Le film de Villeneuve nous emmène encore plus profondément.

            Au début du film, on suit une escouade d’action anti-drogue du FBI, dont l’incapacité à agir sur le cours des événements est explicitement exposée par ses propres dirigeants. On peut aussi penser à l’échec de l’opération qui ouvre le film, avec la découverte d’une trentaine de cadavres dans les murs, et le piège explosif enclenché par des policiers alors tués par celui-ci. Kate Macer accepte la proposition d’un groupe gouvernemental consistant à renverser la balance face au cartel et à enfin connaître des succès face au crime lié à la drogue. Jugée comme la meilleure de son unité, idéaliste, Macer engage sa personne mais aussi la nôtre à un niveau abyssal du problème. Ainsi les opérations s’enchaînent, les percussions sont de plus en plus déchaînées, les forces obscures se rencontrent, et l’idéalisme manichéiste de la jeune femme est bouleversé.

Vidéo compilant plusieurs extraits de la bande-sonore du film composée Johann Johannsson.

            Où est le bien ? Où est le mal ? Des questions éternelles chères à Villeneuve qui se plait à les redire et surtout à les malmener : le bien existe-t-il ? Ne serions-nous pas juste les personnages de la première strate contrôlée par celles inférieures ? Ne serions-nous pas juste des individus passifs contrôlés ? Avec la présence du policier – et père de famille – corrompu, le film tend à appuyer cette idée tout en en présentant une autre. Plus explicitement qu’avec le déplacement de Macer vers ces niveaux plus ténébreux, Sicario nous montre avec le récit du policier corrompu que les différentes strates peuvent rapidement se rencontrer, et qu’ainsi, s’engager à un niveau – activement ou passivement – implique une perte de contrôle totale de sa vie à quelque niveau qu’elle traversera.

            Car dès que l’on s’engage dans ses voies obscures, notre sort appartient alors à des forces ténébreuses qui nous dépassent, et l’on entre, tel un mouton ou le petit chaperon rouge (idée intéressante trouvée dans la critique de Jean-François Rauger pour Le Monde: disponible ici) dans un monde de loups. Le personnage d’Alejandro, incarné par Benicio Del Toro, image à lui-seul tous les propos du film, concernant le bien et le mal, les différentes strates d’action. Précédemment procureur, il devient une sorte d’ange vengeur, mais aussi un ange de la mort, au service de clients et d’organismes dont le seul intérêt est de retrouver un contrôle relatif du problème, et non de le solutionner. Si Macer et son collègue nous « incarnent » dans le film, c’est surtout via Alejandro que nous allons être confrontés à toutes ces figures du mal, et c’est étrangement grâce à lui, que nous allons être épargnés et invités – non sans y être obligés – à nous éloigner de ce « monde de loup », d’après ses mots, pour nous faire petits et silencieux dans une bourgade paisible, tranquille, éloignée du monde et possiblement encore régie par la Loi – à comprendre par humaine mais surtout, il me semble, divine.

          Ainsi, le monde humain – et plus précisément l’être humain –, tel qu’il est décrit dans Sicario, n’existe plus ou presque. Ou alors, s’il existe, il n’est plus qu’obscurité, qu’incarnation du mal, relativement caché par une couche de lumière artificiellement créée pour et par ces mêmes ténèbres. Mais on ne peut dire du film qu’il est nihiliste ou même crépusculaire. Car tel que dans les fins de Prisoners et Incendies, l’espoir semble encore possible, et une vraie lumière semble encore pouvoir exister, malgré le mal environnant : les derniers plans du film nous montrent des enfants jouer au football – notamment le fils du policier corrompu –, encouragés par leurs familles, interloquées rapidement par des sons de tirs, puis reprenant leurs activités, comme si le bien et l’humain en cèderont jamais à la peur, à ses agents et à son concept-maître, le mal.

Qu’en-sera-t-il alors dans le prochain film de Denis Villeneuve, la suite du fameux Blade Runner, dont la sortie est prévue pour fin 2016 ? Le réalisateur poussera-t-il ses réflexions plus loin et dans de nouvelles directions dans cet univers de Science-Fiction ayant déjà traité fortement certaines d’entre elles, notamment l’ambivalence du bien et du mal perturbée par celle de l’homme et de la machine ?

Sicario : Fiche Technique

Réalisation: Denis Villeneuve (Incendies, Prisoners)
Scénario : Taylor Sheridan
Casting: Emily Blunt (Edge of tomorrow, Le diable s’habille en Prada), Benicio del Toro (Che, Traffic), Josh Brolin (No country for old men, Inherent Vice), Victor Garber (Argo, Titanic) et Jon Bernthal (Le loup de Wall Street, Fury)
Direction artistique : Patrice Vermette
Décors : Paul D. Kelly
Costumes : Renée April
Montage : Joe Walker
Musique : Jóhann Jóhannsson
Photographie : Roger Deakins
Production : Basil Iwanyk, Thad Luckinbill, Trent Luckinbill et Molly Smith
Sociétés de production : Black Label Media et Thunder Road Pictures
Sociétés de distribution : Lionsgate (États-Unis), Metropolitan Filmexport (France)
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais, espagnol
Durée : 121 minutes
Genre : policier, thriller, action
France : 19 mai 2015 (Festival de Cannes 2015) ; 7 octobre 2015 (sortie nationale)
États-Unis : 18 septembre 2015
Interdit aux moins de 12 ans