Mademoiselle, un film de Park Chan-Wook : Critique (Sélection Officielle)

[Critique] Mademoiselle

Synopsis : Corée, années 30. Sookee est une jeune voleuse qu’un arnaqueur notoire fait engager comme servante auprès de Hideko, surnommée « Mademoiselle », une riche héritière issue de la bourgeoisie japonaise en vue de l’influencer à la faire l’épouser. Les deux femmes vont se rapprocher sans que Sookee prenne conscience des névroses et des secrets que dissimule sa maîtresse.

Fantasmes et faux-semblants dans une lutte des classes qui bafoue les codes de la vertu

Paradoxalement, le retour de Park Chan-Wook au cinéma coréen après son aparté hollywoodienne, le très hitchcockien Stoker, se fait au travers de l’adaptation d’un roman britannique. « Du bout des doigts » de Sarah Waters (publié en 2002 et déjà adapté sous forme de série de 3 épisodes de 60 minutes sur la BBC mais inédite en France) est une histoire qui s’inscrit dans le Londres victorien. Le premier défi de PCW aura donc été de transposer ce récit dans la Corée des années 30, sans pour autant perdre l’influence gothique qui imprégnait l’ouvrage. Un pari réussi haut la main, puisque, pour son premier film en costumes, le réalisateur parvient à installer une ambiance baroque stupéfiante. Pour prendre la mesure de la teneur sulfureuse de son contenu, il faut savoir que le titre original du roman, « Fingersmith » est à double sens, évoquant à la fois la dextérité des pickpockets et la sexualité entre femmes. Un jeu de mots malheureusement disparu des trois différents titres du long-métrage (le coréen, l’international et le français), mais qui se retrouve parfaitement dans la façon dont le scénario joue habilement avec ses effets de dissimulation et sa volupté charnelle, avec l’appui d’une mise en scène d’une grâce et d’une subtilité qui surprendront ceux qui ne connaissent de Park Chan-Wook que sa fameuse trilogie de la vengeance, dont l’approche était bien plus abrupte.

On est alors en droit de se demander si le réalisateur d’Old Boy s’est assagi en choisissant de réaliser ce thriller érotique. Rien n’est moins sûr tant le sadisme et le goût pour la subversion restent omniprésents dans son cinéma. D’abord dans le choix du contexte historique, puisque l’occupation japonaise est présentée comme le vecteur d’un avilissement moral de la Corée, ce qui risque même de poser problème dès lors que le film devra se trouver un distributeur au pays du soleil levant. Mais, hormis une scène de torture purement jouissive à la fin, la véritable violence de son nouveau film est d’ordre psychologique, en particulier dans les rapports de force entre les personnages, aussi bien entre occupants et colonisés qu’entre classes sociales. Dans ce petit jeu de dupes et de manipulations, les retournements de situation sont la marque d’une explosion des conventions d’un système déjà terriblement corrompu. Restant fidèle à la narration en trois actes présente dans le roman de Sarah Waters, le film prend soin de déconstruire sa linéarité diégétique afin de mieux nous surprendre dans chacun de ces twists, chaque partie nous permettant de redécouvrir des événements précédemment évoqués au vu de nouvelles révélations. Dans l’installation d’un doute constant quant à savoir qui manipule qui, un tel procédé se révèle donc une idée de génie sur le papier, mais risque au final de laisser sur le carreau certains spectateurs, non pas tant du fait de sa complexité mais par la perte en intensité dramatique que suscite la redondance de certaines scènes.

En effet, l’écriture de ce développement n’est pas exempt de défauts : Tout d’abord, la relation lesbienne entre les deux héroïnes apparaît comme un élément littéralement « cul-cul », car développée uniquement sur la base de scènes de sexe plutôt que par l’expression de véritables sentiments. Il ne fait aucun doute que ceux qui avaient reproché la gratuité des scènes à tendances pornographiques de La vie d’Adèle réitéreront leurs reproches vis-à-vis de ce Mademoiselle, et en particulier devant sa scène de fin, parfaitement accessoire. C’est également par son excès d’images licencieuses et hautement sadomasochistes qu’une part trop importante du scénario se perd dans des longueurs sous la forme d’une succession d’images libidineuses inutiles, en l’occurrence au milieu de la seconde partie qui marque le gros point faible de ce scénario en terme de rythme. Des scènes qui détourneront très probablement le public de la réelle finalité du réalisateur : Là où beaucoup se limiteront à y voir un film porno-soft aux velléités transgressives désuètes, c’est au contraire une dénonciation brutale de la pornographie et un brûlot hautement féministe qu’il faut lire dans l’émancipation de ces deux femmes-objets, quand bien même celle-ci passe par la voie du vice de ces odieux phallocrates se croyant dominateurs.

Enfin, il va de soi que la résolution finale peut sembler prévisible, surtout si l’argument « complot saphique » est connu d’avance. La conclusion est en effet ostensiblement similaire à celle d’autres films partageant le même schéma de faux triangle amoureux, notamment les américains Sexcrimes (John McNaughton, 1998) et Bound (Les Wachowski, 1996). A croire que, quel que soit le pays, le cinéma aime représenter les lesbiennes comme les reines de l’arnaque… Quoi qu’il en soit, la fraîcheur de son duo d’actrices quasi-inconnues (Kim Min-Hee a été tout récemment découverte dans Un jour avec, un jour sans, le dernier Sang-soo Hong, mais Kim Tae-ri est une pure débutante) participe au charme irrésistible de leur romance incongrue, tant la candeur qu’elles dégagent parvient à lisser le caractère bouillonnant de leurs personnages. D’excellents choix de casting, auxquels viennent se greffer Ha Jung-Woo, l’acteur fétiche de Na Hong-Jin, en arnaqueur machiavélique redoutable, mais surtout Cho Jin-woong, grimé en bourgeois pervers tout simplement cauchemardesque.

Mais davantage qu’une intrigue queer à tiroirs, Mademoiselle est un film d’ambiance, fruit d’un travail esthétique d’une virtuosité et d’une beauté plastique absolument remarquables. Park Chan-Wook nous avait déjà prouvé dans son précédent film qu’il était passé maître dans l’exercice périlleux de multiplier les mouvements de caméra amples et fluides dans des espaces clos. Il réitère l’exercice au cœur de ce manoir, construit pour l’occasion, et qui mêle des architectures d’influences britannique et japonaise. Un décor magnifique, auquel le seul reproche que l’on puisse faire est que sa dualité stylistique n’ait pas été davantage mise au profit de la représentation de la psychologie schizophrénique de la maîtresse de maison. La beauté des images est garantie par une photographie léchée et un sens du cadre qui font de chaque plan une composition picturale d’autant plus envoûtante que chaque travelling-avant filmé par cet objectif anamorphique nous immerge chaque fois davantage dans cette atmosphère troublante. La construction même du scénario, c’est à dire l’alternance des points de vue et des temporalités, est propice à des effets de montage qui nous plongent dans la dimension voyeuriste de cette mise en scène, créant constamment une distanciation pernicieuse entre l’acte fantasmé et son public (diégétique ou extra-diégétique), pour mieux nous plonger ensuite dans des actes bien concrets. Cette aisance à briser le mur entre fiction et réalité est la marque d’une maîtrise incontestable de l’art filmique. Dernier argument, et non des moindres de cette direction artistique éblouissante, la bande originale langoureuse – la plus belle que Cho Young-wuk ait signée à ce jour – qui participe pour beaucoup à faire de ces 2h20 un pur plaisir. Un plaisir coupable par moments certes, mais un plaisir à ne pas bouder pour autant.

Malgré les quelques failles de son écriture, en grande partie dues au grand nombre de sujets abordés et à une surenchère de scènes de sexe se voulant choquantes, Mademoiselle est parmi les réalisations les plus abouties que le cinéma coréen ait su nous offrir ces dernières années. Une œuvre ensorcelante dont la beauté des images et le charme vénéneux du récit resteront longtemps imprimés sur nos rétines.

Mademoiselle : Bande-annonce

Mademoiselle : Fiche technique

Titre original : Agassi
Titre à l’international : The Handmaiden
Réalisation : Park Chan-wook
Scénario : Chung Seo-kuyng, Park Chan-wook d’après l’œuvre de Sarah Waters
Interprétation : Kim Min-hee (Hideko/Mademoiselle), Kim Tae-ri (Sookee), Jung-woo Ha (le comte), Cho Jin-woong (Oncle Kouzuki)…
Photographie : Chung Chung-hoon
Montage : Kim Sang-bum, Kim Jae-bum
Décors : Ruy Seong-hee
Costumes : Cho- Sang-Kyung
Musique : Cho Young-wuk
Production : Park Chan-wook, Syd Lim
Sociétés de Production : Moho Film, Yong Film
Distribution : The Jokers / BAC Films
Festivals et récompenses : Séléction Officielle du Festival de Cannes 2016
Genre : Thriller, érotique
Durée : 145 minutes
Sortie en salles : 1er novembre 2016

Corée – 2016

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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