Les années 2010 : Christopher Nolan, le magicien du temps

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Pour réchauffer un mois de novembre qui commence de manière bien grise, la rédaction opte pour un programme vivifiant, celui de revenir sur les personnalités marquantes de la décennie cinématographique. Une des plus flamboyantes d’entre elles est l’anglo-américain Christopher Nolan, un cinéaste marquant qui frise le génie.

Le cinéma selon Nolan

Christopher Nolan est ce cinéaste réputé pour faire des blockbusters à gros budget que pourtant les cinéphiles de tous bords viennent voir par milliers. Il triture les genres populaires pour en faire quelque chose de différent (SF, Thriller, film de guerre, etc) ; il les malaxe, les distord, et in fine, le genre disparaît et le style Nolan reste, laissant souvent le spectateur pantelant.
Même si ses œuvres du début , comme Memento, dansent sur un petit pied financier (un budget de 4,5 millions USD, pas plus), ses marques de fabrique sont déjà là, pour ne plus jamais le quitter. Artisan d’un cinéma très esthétique, d’aucuns diront clinique et froid, Nolan, tout comme Tarantino ou Anderson (Wes), est adepte du quasi « zéro-CGI » . Des bruits courent d’ailleurs que ces trois-là forme un groupe non officiel activiste de la cause. Un tel parti pris, couplé avec un choix colorimétrique limité et très neutre, donne toujours à ses films une tonalité mélancolique, presque vintage.

Autodidacte, Christopher Nolan a pourtant un sens très aigu de la mise en scène, que ce soit par ses choix techniques (les formats de 70mm ou IMAX choisis par exemple à très bon escient pour Dunkerque), qu’artistiques (un casting toujours bien à propos, une musique incroyablement efficace, celle du grand Hans Zimmer qui respire au rythme des films depuis Batman Begins).

Ses films se reconnaissent aussi par leur fin, souvent mystérieuse, voire mystico-philosophique, ce qui a le don d’en énerver certains, et qui alimente en tout cas des jours entiers de discussions sur des forums spécialisés, gage d’une impatience du public d’aller voir son prochain film. Mais loin d’une roublardise marketing, son objectif est véritablement de se fier à l’intelligence du spectateur, de le laisser s’approprier le récit, et, comme il le dit lui-même, de  « laisser [au spectateur] le plaisir de ne pas savoir, de se faire avoir ».

Mais ce qui fait véritablement la signature de Christopher Nolan, c’est son sujet. Quel que soit le vecteur, le genre, l’histoire, il tournera toujours autour ce diptyque : la mémoire et le temps.

Noir, comme le souvenir

La matière du cinéma de Nolan sont la mémoire et le souvenir : leur fragilité, leur impact sur la vie des protagonistes. Dans Inception, par exemple, Nolan joue avec le subconscient, les rêves et les souvenirs. Dans Interstellar, la maîtresse de l’école de la fille de Cooper lui fait croire que les missions Apollo n’ont jamais existé, et ce dans un esprit de manipulation. La trilogie des Dark Knight est sous-tendue par le souvenir des parents de Bruce Wayne, plus exactement par le souvenir de leur mort, qui hante le protagoniste. Dans Memento, où Lenny (Guy Pearce) est frappé par une perte de la mémoire immédiate, l’intrigue est entièrement dirigée par cette mémoire fragile qui est à la source même du suspense. Enfin dans Dunkerque, c’est tout le film qui est une mémoire, celle d’une guerre connue de tous mais que le cinéaste a rendu méconnaissable, anachronique.

Il ne s’agit évidemment aucunement de coïncidence. Il s’agit d’une œuvre qui explore inlassablement les différentes facettes d’une même thématique, avec méthode et sans fanfaronnade. Christopher Nolan veut visiblement offrir quelque chose de plus à son public, les blockbusters qui, par définition, ne sont qu’action, deviennent un sujet de réflexion entre ses mains, mais également une source d’émotions.

Nolan, le maître du temps

Ce faisant, Nolan jongle avec les espaces spatio-temporels. Plus particulièrement, sa représentation du temps dans ses films est multiple, et non conventionnelle. Une fois encore, son idée est ici de secouer nos esprits habitués au tic-tac réconfortant d’une progression chronologique. Dans le cinéma de Christopher Nolan, c’est lui qui maîtrise le temps, et non l’inverse. Ainsi, dans Memento déjà, le film est découpé en deux portions qui se mélangent dans un montage élaboré qui s’appuie notamment sur la couleur et le noir et blanc. Une moitié des séquences se déroule dans l’ordre chronologique. L’autre moitié dans un ordre anti-chronologique, si bien que le milieu du film devient en quelque sorte son point culminant. Si bien également que le spectateur se sent aussi confus que Lenny, le personnage principal interprété par Guy Pearce. Une brillante idée et un beau scenario de son collaborateur de toujours, son frère et scénariste Jonathan, qui ont valu à la paire de nombreuses récompenses.

Dans le même ordre d’idée, Dunkerque est découpé en trois séries temporelles de séquences : 1 heure pour les actions aériennes, 1 jour pour celles terrestres, et 1 semaine pour les interventions navales. Cependant, toutes convergent vers la même seconde, vers le même objectif qui est celui d’éviter la plus grande catastrophe de tous les temps, celle de la mort de plusieurs centaines de milliers de soldats alliés, pris dans le piège allemand. Une fois de plus, l’idée est brillante, l’exécution magistrale.

Pour Tenet, son prochain film qui fait déjà couler beaucoup d’encre, malgré une immense chape de secrets posée sur lui, une image volée du tournage de cet été montre une séquence où les voitures roulent en marche arrière, tandis que des passants marchant sur un pont en surplomb avancent tout à fait normalement. Encore la magie de Nolan en action qui montre son obsession pour la mécanique du temps…

Dans Interstellar enfin, l’affaire se complique puisqu’en plus d’un espace-temps différent comme le fameux trou de ver, on a également une dimension spatiale nouvelle, la cinquième dimension, qui d’ailleurs, avec Nolan, est davantage source de réflexions philosophiques qu’une simple prouesse technique.

Dans le cadre d’un cycle sur les personnalités marquantes du cinéma de la décennie 2010, et bien que cela fasse plutôt près de 20 ans qu’il nous bluffe, film après film, Christopher Nolan a une place de choix. Il offre un cinéma intelligent, qui est pleinement en cohérence avec l’idée deleuzienne de la participation nécessaire du spectateur pour qu’une œuvre cinématographique soit complète.

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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