Rétrospective David Fincher : Millenium, critique du film

Jamais fatigué, David Fincher enchaîne juste après la sortie de son huitième film le tournage de Millenium.

Synopsis : Tous les ans, le richissime Henrik Vanger reçoit un étrange colis : une fleur. Mais pas n’importe laquelle : celle que lui offrait sa nièce Harriet, décédée il y a 43 ans. Pour retrouver son assassin il fait appel au journaliste Mikaël Blomkvist, qui a été au préalable surveillé par la hackeuse Lisbeth Salander. Au fur et à mesure de l’enquête, ils vont être amenés à collaborer.

Retour aux sources

 C’est une nouvelle fois une adaptation littéraire, mais pas n’importe laquelle. La trilogie du même nom du suédois Stieg Larrson a en effet connu un succès mondial en 2005, et la saga posthume est rapidement devenu un best-seller. Forcément, le cinéma ne pouvait l’ignorer. Mais c’est d’abord dans son pays d’origine que se tourne le projet, avec dans les deux rôles principaux Michael Nyqvist et la révélation Noomi Rapace. Le réalisateur Niels Arden Oplev offrait ainsi un premier film convenable, avec une bonne histoire (évidemment) mais sans réelle distinction dans la mise en scène.

C’est là-dessus que les studios américains ont décidé de s’emparer de cette histoire et d’en refaire une version made in USA. Et c’est David Fincher qui s’y colle, pour notre plus grand plaisir. C’est la troisième fois qu’il met en scène les crimes d’un serialkiller, avec une étrange continuité : dans aucun des trois le tueur n’a été arrêté. Il y a toujours un moment où on pense l’avoir attrapé avant qu’il ne s’évapore dans la nature. David Fincher se contente de nous offrir la satisfaction de l’enquête, avec à la clé une résolution qui n’est parfois que bien maigre par rapport aux crimes commis, à savoir l’identification du méchant. Dans Se7en, le méchant n’est pas arrêté une fois trouvé. Dans Zodiac, les doutes convergent sur un suspect mais les preuves ne sont pas suffisantes. Dans Millenium, les héros reviennent sur des crimes impunis, et c’est seulement le rejeton du tueur qui est puni, mais pas l’origine du mal.

L’origine du mal n’est peut-être pas (seulement) à retrouver dans les origines nazies du tueur, mais sûrement plus comme le titre du film -et du livre- l’indique dans le rapport aux femmes. Le mal peut aussi se retrouver dans la personne du tuteur qui inflige à Lisbeth une des scènes les plus dérangeantes du cinéma américain. C’est ainsi avec une certaine évidence que l’on peut aborder une des thématiques récurrentes du réalisateur américain, à savoir les femmes, et surtout le rapport des hommes aux femmes. Dans sa filmographie récente, on s’aperçoit ainsi que la cause de la névrose de Mark est sa rupture avec Jessica dans The Social Network, et que c’est Amy qui cause du souci à Nick, le héros de Gone Girl. De même dans Millenium, où l’une de motivations principales de Lisbeth sera la vengeance : se venger de son violeur, et venger toutes les femmes victimes du tueur.

The Girl with the Dragon Tatoo

Le personnage de Lisbeth est sans nul doute le point central de l’histoire de Millenium. Ce n’est pas spécifiquement le cas dans le film suédois, mais Daniel Craig joue dans la version américaine un Mikael Blomkvist en retrait. Il est amusant de noter d’ailleurs que, à une époque où Craig transporte avec lui son aura de James Bond, son personnage apparaît bien souvent comme faible, du moins plus faible que Lisbeth. Il ne supporte pas la vue du chat mutilé, il se plaint de la douleur après s’être fait recoudre, il glisse bêtement dans la forêt, bref, il n’est rien de plus qu’un homme normal sans qualités particulières. Dans le rôle de Lisbeth, on retrouve une autre actrice utilisée elle aussi à contre-emploi à savoir Rooney Mara, qui avait marqué dans la première scène de The Social Network où elle était plutôt féminine, plutôt sûre d’elle. On l’a vu aussi par la suite dans Carol où elle est pour le coup vraiment en position de fragilité. Ce n’est pas vraiment le cas avec ce personnage. La composition de Noomi Rapace est très bien, mais Rooney Mara marque les esprits de manière bien différente.

C’est bien le personnage féminin qui est l’héroïne du film, ce qui est confirmé par le générique d’ouverture assez magnifique, qui se veut comme une représentation de ce que pourraient être les cauchemars de Lisbeth (en réalité ce sont des allusions à des événements des trois tomes de la saga), avec en bande-sonore une reprise de Immigrant Song chantée par une femme – Karen O. D’une part Fincher confirme ici son appartenance au clip et la grande importance qu’il attache à ses génériques d’ouverture, mais en plus il désigne son sujet. C’est de loin le personnage le plus intéressant, celle qui passera par le plus de transformations possibles, et qui est au centre du récit, qui connaît tous les personnages. Sa capacité à tout connaître vient certainement de sa manière de traiter les données et d’analyser la situation. Hackeuse de talent, Lisbeth est capable d’agir comme un ordinateur, de trier les informations, les faits. C’est pour ça qu’elle est si froide.

L’art du cinéma

L’enquête passe ici par l’utilisation de photos d’époque. Tous les médias intéressent Fincher, mais dans le cas présent, ce sont les photographies qui servent l’enquête. Il faut ainsi se servir de vieilles pellicules agrandies, savoir déceler les secrets qu’elles contiennent, à la manière d’un Blow-Up. A un autre moment, c’est en comparant plusieurs photographies à la suite que l’indice est découvert : si la photographie était figée, c’est seulement le mystère du mouvement qui permet de comprendre l’attitude du personnage, autrement dit, le cinéma révèle.

David Fincher a depuis The Social Network en 2010 trouvé une sorte de patte reconnaissable au premier coup d’oeil : il utilise des couleurs moins agressives mais une lumière toujours franche, une caméra parfaitement stable, ayant souvent recours à des stabilisateurs en post-production (seuls quelque plans sont à l’épaule), et la musique caractéristique d’Atticus Ross et de Trent Reznor, ce dernier étant connu pour être le leader du groupe Nine Inch Nails.

Dans Millenium, l’ambiance est particulièrement froide et nous sommes comme tenus à distance des personnages, comme nous l’étions dans The Game. Après tout, ce ne sont que des personnages de cinéma, au service du scénario. D’ailleurs le récit prend son temps : les deux personnages principaux ne se rencontrent qu’au bout de 75 minutes de film. Fincher a également inscrit dans le scénario un épilogue ou un cinquième acte, comme il le fera dans Gone Girl : au moment où à priori nous avons atteint le climax et quand le film devrait se terminer, selon le schéma classique hollywoodien, Millenium se poursuit étrangement, tout cela pour résoudre l’enquête principale d’une part mais aussi et surtout pour apporter une conclusion à la relation entre Mikael et Lisbeth. Comme dans Gone Girl, le chemin sinueux se veut palpitant, mais il faut bien un retour à la normale. Si les personnages sont tenus à distance, et que l’enquête n’est pas le moteur du film, alors que peut bien filmer David Fincher ? Il faudrait plutôt chercher du côté du rapport entre les personnages eux-mêmes. Ce qui est important ce n’est pas de s’identifier à eux, qu’ils réussissent ou pas leur mission, qu’ils soient content ou pas, ce qui compte c’est de voir comment ils vont s’adapter aux autres. C’est un cinéma qui se veut ainsi plus cérébral et moins émotif, ou en tout cas pas de la même manière.

On peut très certainement trouver à redire à cette adaptation de David Fincher. Le mauvais résultat au box-office a pour l’instant mis de côté, pour ne pas dire enterré, les projets de deuxième et troisième film. Fincher a avec Millenium réalisé un film moins personnel et moins réussi que Gone Girl ou que The Social Network. Si toutefois vous voulez vous plonger dans la désormais mondialement célèbre de Lisbeth et Mikael, autant en voir une version qui soit celle d’un artiste.

Millenium : Bande-annonce

Millenium : Fiche Technique

Titre original : The Girl with the Dragon Tattoo
Réalisation : David Fincher
Scénario : Steven Zaillian, d’après le roman de Stieg Larsson (2005)
Interprétation : Daniel Craig (Mikael Blomkvist), Rooney Mara (Lisbeth Salander), Christopher Plummer (Henrik Vanger), Robin Wright (Erika Berger), Stellan Skarsgård (Martin Vanger)…
Photographie : Jeff Cronenweth
Montage : Kirk Baxter, Angus Wall
Musique : Trent Reznor & Atticus Ross
Direction artistique : Frida Arvidsson, Linda Jansson, Pernilla Olsson, Tom Reta, Kajsa Severin et Mikael Varhelyi
Producteurs : Ceán Chaffin, Scott Rudin, Ole Søndberg et Søren Stærmose
Société de production : Scott Rudin Productions et Yellow Bird Films
Distributeurs : Sony Pictures Releasing France
Budget : 90 000 000 $
Récompenses : Oscar 2012 du Meilleur montage
Avertissement : Interdit aux moins 12 ans
Durée : 158 minutes
Genre : Thriller
Date de sortie : 18 janvier 2012

Etats-Unis / Suède /Grande-Bretagne / Allemagne – 2011

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