Paterson, un film de Jim Jarmusch : Critique

Pour le plus grand plaisir de ses fans de la première heure, Jim Jarmush opère avec Paterson un retour aux sources de son style éthéré et de ses thématiques arty qui avaient fait sa réputation dans les années 80.

Synopsis : Paterson est chauffeur de bus à Paterson, New-Jersey, une ville chargée d’une longue tradition poétique. Malgré sa vie routinière, il se permet des moments d’évasion en écrivant lui-même des poésies. Une créativité artistique qu’il partage avec sa femme.

Feel-good movie

Depuis déjà une quinzaine d’années, les amateurs purs et durs des premiers longs-métrages de Jarmusch pouvaient légitimement regretter de voir le cinéaste-rockeur délaisser sa patte, faite de longs travellings latéraux et de personnages marginaux nonchalants, au profit d’un cinéma bien plus mainstream. Et même s’il est toujours resté fidèle à un minimalisme dans sa narration et à certaines ses thématiques favorites, telles que les personnages de losers déracinés (Broken Flowers) et son amour pour l’industrie musicale underground (Only Lovers Left Alive), comme il est bon de le voir revenir à une mise en scène lancinante au profit d’un scénario purement lyrique ! De la même manière qu’il l’avait fait pour la ville de Memphis dans son magnifique Mystery Train, Jarmusch déclare son amour pour la ville de Paterson, un autre haut lieu culturel américain, au point de donner son nom à ce film très personnel. De la même manière que les taxis dans Night on Earth, les scènes en bus, où l’on découvre la ville, faite de maisons en briques rouges et de cascades, et où l’on écoute les conversations de ses habitants, Paterson apparaît comme un lieu idyllique pour son auteur, sorte de dernier bastion de cette culture américaine qu’il a toujours défendue. Preuve que le film lui tient à cœur, Jim Jarmusch en a, pour la première fois depuis son tout premier film en 1980, lui-même signé la bande-originale, via son groupe SQÜRL, et a glissé des clins d’œil à quelques-uns de ses amis musiciens, avec un caméo de Method Man et surtout une référence à Iggy Pop, auquel il consacrera sous peu un documentaire.

[irp posts= »63877″ name= »Cannes 2016 : Paterson de Jim Jarmush (Compétition Officielle) »]

Mais avant d’être une ballade lancinante dans les rues de la ville éponyme, Paterson est avant tout un personnage présent dans chaque plan du film. Portée par un Adam Driver (Hungry Hearts, Star Wars ep.7…) qui semble n’avoir pas fini de nous surprendre, la vie monotone de cet américain moyen est sublimée par une délicatesse et une cocasserie qui font de chacun de ses petits moments quotidiens un pur bonheur dont la somme forme un  imparable feel-good movie. L’empathie que suscite l’acteur dans l’exercice de ses plus petites besognes, depuis le réveil matinal jusqu’à sa consommation de bière au pub du quartier en passant par la gamelle végétarienne préparée par sa femme, devient véritablement touchante grâce à son jeu qui dégage une certaine mélancolie sous-jacente. La scène où il se rend compte qu’une fillette de 10 ans écrit des poèmes bien meilleurs que les siens est ainsi rendue bouleversante par son seul jeu de regard désabusé.

De saynètes en saynètes, Jim Jarmusch tisse le quotidien d’un monsieur tout-le-monde attachant mais surtout le portrait d’une ville à laquelle il aimerait s’identifier. Une œuvre de cinéma qui sort des sentiers battus dont le charme aérien enchantera les fans historiques du réalisateur.

Celle dont les rêves ne s’envolent pas en revanche, c’est sa femme, dont la créativité artistique survoltée est à la fois propice à des passages pleins d’humour et à des bravoures visuelles de la part du décorateur. Le charme naturel de Golshifteh Farahani (Exodus, Go Home…), mais aussi le chien Marvin avec qui les deux amants forment presque un triangle amoureux, assurent à ce cadre intimiste de rester de bout en bout un refuge. Il y règnent une légèreté et une force de caractère qui rompent avec l’atmosphère bien plus morose qui se dégage de nombreuses scènes en extérieur. Car si Paterson est une ville chargée en inspirations passionnelles, elle n’en reste pas pour autant la source de cette mélancolie dévorante. Par ailleurs, l’obsession qu’a notre chauffeur-poète à voir des jumeaux un peu partout pose une question qui le dépasse : et si son double à lui n’était pas justement la ville elle-même dont il partage finalement les principales caractéristiques ? Par ce travail effectué sur la thématique de la dualité, on en revient à lire dans ce scénario vaporeux une apologie de l’esprit de liberté intellectuelle propre à cette petite bourgade à quelques kilomètres à peine de New-York.

Et dans la façon qu’il a de se consacrer à ses proses et de rester hors de toute la tension palpable en ville, qu’il s’agisse de la situation économique que l’on devine à la vue des chantiers abandonnés à la présence de gangs qui n’hésitent pas à menacer son chien, on peut aisément voir ce sympathique anti-héros comme une projection de Jarmusch lui-même. Chacun des dispositifs stylistiques qu’il utilise, qu’il s’agisse des fondus enchaînés ou de ses fameux travellings, permet à chaque vignette journalière d’avoir sa propre identité, les répétitions étant elles-mêmes réduites à des effets comiques, éloignant de facto l’ennui qui pourrait naître d’un pareil ronron et surtout créant un sentiment de récit hors du temps. Car c’est bien là la principale force de Paterson : celle de nous rappeler que chaque jour qui passe a beau avoir l’air de n’être que la répétition du précédent, c’est l’imagination qui permet de se sortir de ce carcan déprimant. Et tant pis pour les spectateurs qui espéreront voir émerger un élément perturbateur qui ferait dévier la fiction vers une intrigue romanesque, Jarmusch va jusqu’au bout de ce qu’il entreprend au grand dam des codes habituels. Au-delà de chaque jour qui se répète, le film est aussi l’histoire d’un homme qui, dans les dernières minutes, recommence inlassablement son travail de poète malgré les frustrations qu’il a vécues, tel un poisson nageant à contre-courant. De quoi espérer voir ce retour aux sources de Jarmusch perdurer dans ses prochaines réalisations. En somme, un feel-good-movie pour tous ses fans. 

Paterson : Bande-annonce

Paterson : Fiche technique

Réalisation : Jim Jarmusch
Scénario : Jim Jarmusch
Interprétation : Adam Driver (Paterson), Golshifteh Farahani (Laura), Barry Shabaka Henley (Doc), Rizwan Manji (Donny,), Chasten Harmon (Marie)…
Photographie : Frederick Elmes
Montage : Affonso Gonçalves
Décors : Mark Friedberg
Costumes : Catherine George
Musique : Squrl
Producteurs : Joshua Astrachan, Carter Logan
Productions : Amazon Studios, Animal Kingdom, Inkjet Productions
Distribution : Le Pacte
Durée : 118 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 21 décembre 2016
États-Unis – 2016

[irp posts= »13041″ name= »Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch : Critique du film »]

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.