Alita: Battle Angel de Robert Rodriguez, Jimmy sans famille

20 années de préparation, des milliers de croquis préparatoires, un scénario copieux maintes fois remanié, une production constamment repoussée aux calendes grecques… Le moins que l’on puisse dire, c’est que le développement de Battle Angel Alita a des allures de grossesse compliquée abandonnée avant son terme. En effet, probablement occupé sur les suites d’Avatar jusqu’à la fonte totale de la banquise, James Cameron s’est résolu à laisser un autre élever l’enfant qu’il a porté pendant deux décennies. Sur le principe, pourquoi pas. Mais que son choix se soit porté sur Robert Rodriguez laisse perplexe sur les critères de sélection retenus.

Les torchons et les serviettes

Soyons clair : James Cameron n’est ni le premier, ni le dernier réalisateur éminent à faire preuve d’un discernement discutable dans ses activités de producteur. Mais léguer un projet de si longue date à Robert Rodriguez, on rentre dans le cadre de la saillie contre-nature. Un peu comme si Léonard de Vinci avait engagé Jeff Tuche pour faire l’éducation de sa progéniture. Certes, on imagine sans peine que l’esprit d’indépendance revendiqué par Rodriguez et sa mentalité de « Do it yourself » a pu résonner chez Cameron, qui a lui-même mis plus d’une fois son autonomie à l’épreuve durant sa carrière. Mais difficile d’accorder le perfectionnisme maladif de l’auteur d’Abyss avec la nonchalance olé-olé associée au réalisateur de Desperado. Le gigantisme de Cameron ne souffre pas d’approximations, quand l’approximation constitue trop souvent le trait d’union de la dimension artisanale des films de Rodriguez.

alita-battle-angel-rosa-salazar-christoph-waltz
« Je suis une vraie petite fille »

On le voit, il manque très clairement un génie dans la combinaison pour accoucher d’un nouveau A.I (projet développé par Stanley Kubrick avant d’être transmis à Steven Spielberg par le cinéaste de Spartacus lui-même). Mais pas seulement. Rodriguez lui-même s’est employé à éteindre en amont tout espoir de le voir se transcender au contact de Cameron. Le réalisateur de Spy Kids le répète à qui veut l’entendre : il est là pour porter la vision d’un autre à l’écran. Et de fait, tout est fait pour que Battle Angel : Alita soit attendu comme le nouveau Cameron. L’intéressé n’est pas en reste, puisqu’il a manifestement aménagé son emploi du temps de ministre pour effacer le Roro du service après-vente. Comme s’il revendiquait la paternité du score après avoir laissé quelqu’un d’autre tirer le pénalty. Sans s’assurer que le ballon soit effectivement rentré dans la cage.

De fait, on ne s’étonnera pas que le premier (et principal) problème de Battle Angel : Alita réside dans la neutralité de ses parti-pris. Or, la nature même du film réclamait à cors et à cri une conscience visuelle aiguë des problématiques inhérentes au dispositif narratif adopté. Celui qui fait d’Alita, humanoïde adolescente, amnésique, et machine de guerre en sommeil le point d’entrée du spectateur dans un univers aussi dense que complexe. Pour sur, le procédé est de Cameron. Mais l’exécution n’est définitivement pas la sienne.

Les yeux sans visage

Certes, le cameronphile aura de quoi manger tant les motifs du maître parsèment l’écran. Mais la position d’apôtre de sa sainteté défendue par Rodriguez, la même au fond que celle adoptée vis-à-vis de Franck Miller à l’époque de Sin City, semble ignorer sciemment la nature médiumnique du cinéma, et les règles qui en découlent. A savoir que tout message est forcément altéré par les moyens d’expression du support déployé pour le transmettre. Autrement dit, ce n’est pas parce que ça ressemble à du Cameron que ça a le goût du Cameron. Pour Rodriguez, retranscrire le point de vue de quelqu’un signifie manifestement effacer le sien. C’est le messager qui oublie de lire le message qu’il doit livrer.

Ainsi, dès les premières images il est évident que nous serons condamnés à rester sur le pas de la porte du personnage. Rodriguez s’enferme dans une logique d’illustration qui casse les ailes de ses analogies les plus évidentes (son réveil dans une chambre d’adolescente, information à peine intégrée à l’écran) et nous place en permanence devant le fait accompli (voir la découverte de ses « pouvoirs », véritable touffe de poils dans la soupe). Il faut toute la force de conviction déployée par l’excellente Rosa Salazar dans le rôle-titre, seule rescapée (avec Mahershala Ali) d’une direction d’acteurs calamiteuse, pour faire vivre les émois du personnage.

Plus que sa direction artistique ou ses thématiques parfois oralisées (et, à l’occasion, un peu lourdement), l’essence du cinéma de Cameron a toujours résidé dans sa formidable compréhension du mécanisme d’empathie et d’identification propre au cinéma. Qualité qui lui a toujours permis de surpasser non seulement les barrières du représentable, mais surtout d’identifier ledit représenté à l’aune des affects qu’il parvenait à nous faire projeter vers lui. Chez Cameron, l’humanité commence là où démarre l’empathie du spectateur, et l’émotion constitue le portail vers le questionnement métaphysique. Or, en dissociant comme à son habitude le « cool » (la chick cyborg qui donne des coups de latte) avec ce qui rend le cool possible, Rodriguez transforme ses éléments de récit en gimmicks désincarnés. Ce n’est pas du James Cameron, mais du Jim Cameroon.

Panzer Kunst Musical

Privées de leur point d’acheminement, les formidables thématiques d’Alita ne peuvent fatalement que rester à quai, rabotant l’ensemble au niveau d’un young-adult fondamentalement pas déplaisant, mais inoffensif. Argument accentué par une direction artistique bien trop proprette (on peine franchement à comprendre en quoi Iron City est un purgatoire dont il faut impérativement s’échapper) et du choix « suspect » de certains interprètes : voir le bellâtre Ed Skrein dans le rôle d’un chasseur de primes humanoïde ou le love interest d’Alita, tout droit sorti d’une pochette de boys band des années 90 (décennie de naissance du projet : full circle).

alita-battle-angel-keean-johnson-rosa-salazar
« You take my breathe awayyyy… »

C’est là que l’on ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’implication de James Cameron dans la conception du film et sa responsabilité dans le résultat. Que l’impact de Battle Angel Alita soit amputé par la présence de Robert Rodriguez derrière la caméra, en soit personne ne s’en étonnera. Que les cinémas de Cameron et Rodriguez ne « matchent » véritablement que dans les instants les plus triviaux du long-métrage (voir cette bagarre de bistrot aussi vaine que franchement ludique) ne surprendra que ceux qui prêtaient encore au réalisateur des Machete des velléités autres que le délire purement potache.

En revanche, on tiquera davantage sur certains aspects plus bancals du projet, d’autant plus difficiles à expliquer à l’aune de l’implication tant soulignée d’Iron Jim. Et notamment un scénario retouché par Rodriguez et approuvé par son éminence qui, entre ellipses mal placées et caractérisations approximatives, ne transpire pas la rigueur associée habituellement à Cameron. Un point parmi d’autre qui contribue à raboter le récit vers le petit dénominateur commun de la grosse production calibrée pour survivre à ses ambitions initiales.

Body Snatchers

Qu’on ne s’y trompe pas : en l’état, Battle Angel Alita reste un film mieux fagoté que la plupart des blockbusters à 200 millions. Du strict point de vue de la tenue technique, le cinéma de Rodriguez ressort indéniablement grandit de cette collaboration. En témoigne le soin apporté aux scènes d’actions, qui suffit à lui-seul à rendre palpable le souci du spectateur que l’on est en droit d’attendre de l’engagement (lointain ou non) de James Cameron.

Reste qu’on restera sur sa faim en voyant Robert Rodriguez réaliser son young-adult sur le dos de l’arlésienne de JC. Battle Angel : Alita renvoie parfois à Mortal Engines de Christian Rivers (en moins abouti) , en ce qu’il fait parfois penser à un cinéaste déléguant son imaginaire à un exécutant dévoué. A la différence qu’à force de vouloir s’indexer sur les traces de Big Jim, Rodriguez neutralise lui-même sa propre signature. Ce qui n’est pas forcément un mal au vu de la filmographie du monsieur, mais énonce bien tout le problème de Battle Angel : Alita. A savoir que ce n’est pas un mauvais film. Juste un film que n’importe qui aurait pu réaliser.

Bande-annonce Alita: Battle Angel

Synopsis : Lorsqu’Alita se réveille sans aucun souvenir de qui elle est, dans un futur qu’elle ne reconnaît pas, elle est accueillie par Ido, un médecin qui comprend que derrière ce corps de cyborg abandonné, se cache une jeune femme au passé extraordinaire. Ce n’est que lorsque les forces dangereuses et corrompues qui gèrent la ville d’Iron City se lancent à sa poursuite qu’Alita découvre la clé de son passé – elle a des capacités de combat uniques, que ceux qui détiennent le pouvoir veulent absolument maîtriser. Si elle réussit à leur échapper, elle pourrait sauver ses amis, sa famille, et le monde qu’elle a appris à aimer.

Fiche technique : Alita: Battle Angel

Réalisateur : Robert Rodriguez
Scénario : James Cameron et Laeta Kalogridis, d’après le manga Gunnm de Yukito Kishiro
Acteurs principaux : Rosa Salazar, Christoph Waltz, Jennifer Connelly, Mahershala Ali…
Direction artistique : A. Todd Holland
Décors : Caylah Eddleblute et Steve Joyner
Costumes : Nina Proctor
Montage : Stephen E. Rivkin
Musique : Junkie XL
Sociétés de production : 20th Century Fox, Lightstorm Entertainment, Troublemaker Studios
Genres : Science fiction, Action
Date de sortie : 13 février 2019 (2h 02min)
Nationalités américain, argentin, canadien

Note des lecteurs1 Note
2.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.