Logan Lucky, le retour fracassant de Steven Soderbergh

Critique de Logan Lucky, nouveau film mordant et attachant de Steven Soderbergh qui met en scène le succulent trio formé par Channing Tatum, Adam Driver et la révélation comique, Daniel Craig dans un rôle à contre-emploi.

Synopsis : Deux frères élaborent un plan pour commettre un braquage durant la légendaire course de NASCAR Coca-Cola 600 sur le circuit du Charlotte Motor Speedway en Caroline du Nord, durant le Memorial Day.

Country Roads

Alors qu’il avait annoncé en avoir fini avec la réalisation de films lors de la sortie de Ma vie avec Liberace (un téléfilm qu’il a fait pour HBO), et après une excursion à la télé avec la réalisation de l’excellente série The Knick puis la production de The Girlfriend Experience, une superbe série issue d’un de ses propres films, voilà que Steven Soderbergh revient finalement dans les salles obscures.  De ses propres mots, le scénario de Logan Lucky lui a donné une inspiration nouvelle, il a donc décidé de reprendre sa carrière cinématographique en le réalisant alors qu’il devait juste recommander un réalisateur adapté au projet. Logan Lucky devient donc instantanément un long métrage intéressant, son script ayant réussi à faire revenir sur les devants de la scène un metteur en scène talentueux qui a en plus beaucoup appris de son passage sur petit écran en y gagnant une nouvelle maturité.

Logan-Lucky-Daniel-Craig-Adam-Driver-Channing-TatumIl suffit juste de lire le synopsis pour comprendre ce qui a intéressé Soderbergh dans le projet. Hormis l’évidence qu’il réalise un peu son Ocean’s Eleven version redneck, on constate que le film brasse un bon nombre de thématiques qui lui sont chères. L’étude des classes sociales dans une Amérique déphasée, des personnages en quête d’évasion de leur quotidien, etc. Plus qu’un divertissement haut de gamme sous sa forme de « heist movie » déluré, Logan Lucky est avant tout une satire sociale grinçante et diablement efficace. Jouant la carte de l’ironie à tout les niveaux, symbolisée même à travers le titre qui souligne le caractère chanceux de la famille Logan alors qu’ils sont, selon les superstitions du plus jeune frère, maudits, Soderbergh brosse un portrait au vitriol d’une Amérique rongée par l’hypocrisie et la pauvreté. L’argent vient des institutions, des religions fiduciaires imposées à un peuple abruti par la publicité qui ne s’impose qu’en consommateur et acheteur de sa propre déchéance. Le réalisateur joue d’ailleurs habilement du placement de produits pour mettre ses personnages en position de victime de la société de consommation mais par extension venir aussi piéger son spectateur en le mettant face à son propre besoin de consommer. Il ré-interroge intelligemment le rêve américain qui s’impose plus que jamais comme une promesse de capitalisme et montre au final sa réussite, qui se fait au détriment de ceux destinés à se faire exploiter.

Logan-Lucky-Daniel-Craig

Le gouvernement est présenté comme une bande d’incompétents préférant fermer les yeux sur leur médiocrité et s’en prendre aux autres pour leurs fautes, ou encore comme des actionnaires prêt à la moindre entourloupe pour se faire de l’argent et des agents calculateurs, froids et obsessionnels. Donc plus encore que l’efficacité simple de son récit, qui voit ses personnages planifier un casse et le mettre en œuvre, Logan Lucky trouve vraiment sa particularité à travers son sous-texte. L’Amérique ici est symbolisée à travers le NASCAR et chaque personnage vient apporter une symbolique à cette Amérique qui s’est perdue dans ses valeurs faussées, régit par le diktat de l’image et la célébrité. Les deux frères Logan représentent les laissés pour compte, l’un payant le prix de son handicap alors qu’il était destiné à devenir un talentueux et célèbre footballeur américain tandis que l’autre subit les conséquences d’avoir été faire la guerre pour son pays. La parcours du personnage principal devient donc particulièrement intéressant, lui qui aurait dû être une des idoles de son pays qui se voit devenir un paria à cause d’un malheureux accident. Un pays où soit on est quelqu’un, soit on n’est personne. Le film en devient passionnant à être décortiqué et se montre plus habile et pertinent qu’il ne peut le laisser paraître de prime abord. Mais sans cela, Logan Lucky reste une histoire souvent drôle et touchante qu’on prend plaisir à suivre grâce à son trio principal relativement attachant. Néanmoins, à trop se tourner sur la symbolique certains personnages se voient sous exploités, notamment les personnages féminins, et le film vient à souffrir d’un troisième acte et d’une conclusion plus confuse et beaucoup trop longue.

Logan-Lucky-Channing-Tatum-Riley-KeoughTout n’est donc pas parfait et l’ensemble se montre nettement prévisible dans les mécaniques de son scénario, reprenant même à l’identique la formule déjà vu dans un Ocean’s Eleven et donc on attend assez vite les limites de l’entreprise. Mais Logan Lucky peut quand même compter sur un casting impeccable avec des seconds rôles solides et des caméos plutôt sympathiques. On regrettera juste que l’excellente Riley Keough ne soit pas plus mise en avant. Par contre le trio principal formé par Channing Tatum, qui n’est jamais aussi doué que lorsqu’il travaille avec Soderbergh, Adam Driver et Daniel Craig est excellent. Craig offre d’ailleurs une performance à contre-emploi savoureuse et dévoile un talent comique insoupçonné qui en fera incontestablement l’attraction du film. Mais avec son attitude de Droopy et son naturel sidérant, Adam Driver est aussi un atout de poids et crée souvent l’hilarité arrivant par la même occasion à voler pas mal de scènes à ses comparses. Soderbergh est lui aussi plutôt inspiré dans sa mise en scène, montrant qu’il est toujours un esthète hors pair en enchaînant les plans brillamment élaborés mais pourtant impressionnants de simplicité. Le réalisateur à un œil particulier lorsqu’il s’agit de filmer les gestes du quotidien et arrive souvent à les magnifier comme personne. Soutenu par son montage dynamique, même s’il ralentit un peu trop la cadence dans le dernier tiers, et sa photographie léchée, le film s’appuie aussi sur des musiques intradiégétiques plaisantes à l’oreille mais qui soulignent aussi que Logan Lucky est un long métrage astucieusement pensé et qui ne laisse rien de côté.

Logan Lucky est donc une réussite. Steven Soderbergh revient en grande forme et signe un film bien pensé et encore mieux exécuté mais qui apparaît néanmoins comme assez mineur dans sa filmographie. Même si son sous-texte est particulièrement bien senti et qu’il apporte une ironie salvatrice à l’ensemble, Logan Lucky s’embourbe quand même dans le cahier des charges du film de casse. Celui-ci est toujours efficace mais ne semble plus capable de livrer des surprises et on voit assez vite venir la finalité du récit. C’est assez dommage car avec un peu plus d’énergie et d’inventivité, le film avait toute les cartes en mains pour être un grand moment de cinéma. Reste une œuvre construite avec intelligence et menée par un très bon casting et les spectateurs qui ne relèveront pas l’étendue de sa charge sociale y verront quand même un divertissement maîtrisé et rondement mené, même si un peu attendu. Du bon cinéma qui devrait facilement plaire à un large public.

Logan Lucky : Bande annonce

Logan Lucky : Fiche technique

Réalisation : Steven Soderbergh
Scénario : Rebecca Blunt
Casting : Channing Tatum, Adam Driver, Daniel Craig, Riley Keough, Katie Holmes, Sebastian Stan, Katherine Waterston, Seth MacFarlane, Hilary Swank,…
Décors : Howard Cummings
Costumes : Ellen Mirojnick
Photographie : Steven Soderbergh (sous le pseudonyme Peter Andrews)
Montage : Steven Soderbergh (sous le pseudonyme Mary Ann Bernard)
Musique : David Holmes
Producteurs : Reid Carolin, Gregory Jacobs, Channing Tatum et Mark Johnson
Production : FilmNation Entertainment, Free Association et Trans-Radial Pictures
Distribution : ARP Sélection
Budget : 29 millions de dollars
Durée : 119 minutes
Genre : thriller, espionnage, action
Dates de sortie : 25 octobre 2017

États-Unis – 2017

Festival

FFCP 2026 : People and Meat, l’appétit des oubliés

"People and Meat" suit trois retraités de Séoul, deux ramasseurs de cartons et une marchande de légumes, qui s’attablent au barbecue pour mieux décamper sans payer. Une comédie tendre et douce-amère sur la vieillesse oubliée en Corée du Sud, portée par Park Geun-hyung, Jang Yong et Ye Soo-jung.

FFCP 2026 : The Journey to Gyeong-Ju, une famille à recoudre

"The Journey to Gyeong-ju", c’est une vengeance en famille, maladroite et douloureuse. Une mère et ses trois filles kidnappent le meurtrier de la cadette et filent vers Gyeongju. Kim Mi-jo mêle rires, larmes et suspense, avec un beau quatuor d’actrices, mais sans toujours trancher.

FFCP 2026 : Ideal and Weird Family, l’art de se séparer ensemble

Deux mères au bord du divorce, deux adolescentes sommées de choisir, un mariage en ligne de mire. Avec "Ideal and Weird Family", Kim Ji-hyun signe un premier film queer tendre et drôle sur une famille que la Corée refuse de reconnaître. Un road movie attachant, inégal, tourné avec les moyens du bord.

Programme de la 30ème édition du Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

Du 17 au 22 novembre, le Festival du film francophone « Les Œillades » d'Albi soufflera ses trente bougies, en présence de trois invités d’honneur : le réalisateur marseillais Robert Guédiguian, le cinéaste franco-grec Costa-Gavras et l'actrice belge Natacha Régnier. Au programme de cet anniversaire marquant : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 10 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 10 séances « Reprises » pour redécouvrir les films coups de cœur de l'année, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une soirée consacrée à Jacques Tati, génie du burlesque moderne, une "petite nuit du cinéma" reconduite et un ciné-concert de clôture. Aperçu des festivités d'une 30ème édition qui s'annonce d'ores et déjà comme le rendez-vous incontournable de l'automne cinématographique tarnais.

Newsletter

À ne pas manquer

Gojira, l’enfant des cendres #02 – Le Projet G

En avril 1954, la Tōhō perd un film et en gagne un autre. D’une idée griffonnée par Tomoyuki Tanaka dans un avion naît le « Projet G », classé secret. Entre Ishirō Honda, Eiji Tsuburaya et Shigeru Kayama, découvrez comment Godzilla prend forme en six mois, de l’auberge de Shibuya au premier clap.

Gojira, l’enfant des cendres #01 – Le soleil couchant de l’empire

Né en 1954 des bombes et de la peur atomique, Godzilla est aussi l’histoire d’un pays. Des navires noirs de Perry en 1853 à l’essai de Bikini, en passant par l'ère Meiji, la guerre du Pacifique, Hiroshima et l’Occupation américaine, retrouvez le contexte qui a donné naissance au roi des monstres.

Moulin : l’étoffe d’un héros

Avec Moulin, László Nemes s'écarte des règles du biopic pour livrer une réflexion sur le statut du héros et sur le combat que se livrent l'obscurité et la lumière. Un geste de mise en scène qui n'égale certes pas celui du remarqué Le Fils de Saul mais donne un film plastiquement somptueux, servi par l'interprétation très juste de Gilles Lellouche et Lars Eidinger.

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.
Frédéric Perrinot
Frédéric Perrinothttps://www.lemagducine.fr/
Passionné de cinéma depuis mon plus jeune âge, j'articule depuis ma vie autour du 7ème art, un monde qui alimente les passions et pousse à la réflexion. J'aspire à faire une carrière dans le cinéma, ayant un certain attrait pour l'écriture et la réalisation. J'aime m'intéresser et toucher à toute sorte d'arts ayant fait du théâtre et de la musique. Je n'ai pas de genres de films favoris, du moment que les films qui les représentent sont bons. Même si je tire évidemment mes influences de cinéastes particuliers à l'image de David Lynch, mon cinéaste fétiche, Michael Mann ou encore Darren Aronofsky. Ces cinéastes ayant en commun des univers visuels forts et un sens du romantisme qui me parlent particulièrement.

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.