Cinéma documentaire des années 2010 (2/4) : Les Etats-Unis de Frederick Wiseman

En ce mois de novembre, la rédaction du Mag du Ciné revient sur les films marquants de la décennie 2010. Dans ce deuxième article consacré aux documentaires de la décennie, nous poursuivons notre panorama par le regard du légendaire documentariste Frederick Wiseman sur la société américaine, en revenant notamment sur « Monrovia, Indiana » (2019) et « In Jackson Heights » (2015).

Il n’aura échappé à personne que l’élection d’un président américain aussi atypique que Donald Trump constitue un des faits politiques majeurs de la décennie. La tentation est grande d’incriminer ses électeurs, trop facilement caricaturés comme des rednecks racistes et surarmés. Nuancer le tableau en décrivant la situation dans laquelle se trouvent ces citoyens, souvent paupérisés, du pays le plus riche du monde, est un premier pas vers la compréhension de cette élection improbable.

Pour ce faire, la démarche la plus salutaire est peut-être de se débarrasser de tout préjugé. Cela n’implique pas de renier ses convictions ni de s’abstenir de tenir un discours. C’est précisément une des caractéristiques du cinéma de Frederick Wiseman. Le synopsis de « Monrovia, Indiana » précise que 76% des habitants de Monrovia ont voté pour Trump. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, on n’entendra dans ce film nulle vitupération raciste, aucune manifestation de haine, de quelque nature qu’elle soit. Il est vrai qu’on n’y voit pas beaucoup de diversité non plus. Tout le monde y est blanc, et plutôt âgé. Mais ce qui est le plus déstabilisant dans ce documentaire, c’est qu’on n’y voit finalement rien que des choses d’une grande banalité. Wiseman filme un élevage de porcs et les différentes étapes de l’agriculture céréalière intensive pratiquée dans la région. Sa caméra suit également, pêle-mêle, des vieux qui discutent au café du coin, la confection de pizzas peu ragoûtantes, un supermarché comme il en existe des milliers dans le pays, des francs-maçons, l’antenne locale du Lions Club, des gens allant chez le coiffeur, chez le vétérinaire, au liquor store, à l’armurerie, à la foire, aux réunions municipales, à l’église, pour un mariage ou un enterrement. Rien de scandaleux (hormis la passion pour les armes, mais est-ce propre à cette Amérique-là ?) mais rien de très intéressant non plus. Est-ce justement la raison pour laquelle les élites (démocrates) se sont détournées de ces régions, de cette population et de cet électorat ?

Trois ans plus tôt, Wiseman avait réalisé « In Jackson Heights », consacré à un quartier cosmopolite, et pauvre, de New York. La population y est historiquement latino, et le quartier est connu pour son importante communauté LGBT. A priori, peu de choses en commun entre cette population urbaine et diversifiée et celle, rurale, blanche et conservatrice, de l’Indiana. Le dispositif immuable de Wiseman (pas de commentaires, pas d’interviews, la priorité aux séquences longues) donne pourtant à voir la banalité de l’existence des uns et des autres, leurs moments de solidarité, leurs conflits, leurs moments de ridicule aussi. Les deux films ne jugent personne, ne vantent les mérites ni des uns ni des autres, mais ils laissent à deviner les dispositifs qui mènent à l’exclusion : si ces populations ont quelque chose en commun, c’est bien de ne pas faire partie des gagnants de la mondialisation capitaliste.

On peut également mettre en rapport « Monrovia, Indiana » avec « Public Housing », réalisé en 1997 dans un quartier pauvre et noir de Chicago : les causes de l’exclusion ne sont évidemment pas, loin s’en faut, toutes les mêmes, mais il existe des points communs, comme l’absence de l’Etat, un manque de diversité subi dans un premier temps, puis revendiqué par la force des choses. L’Amérique protectionniste de Trump, cela serait peut-être ça : l’expression au niveau national de différents communautarismes locaux, blancs et conservateurs, conséquence de la disparition des services publics et de l’expansion du néo-libéralisme à l’échelle mondiale. Si les habitants de Monrovia se gardent bien d’éviter, devant la caméra de Wiseman, les pièges dans lesquels les spectateurs progressistes aimeraient les voir se précipiter, on peut bien sûr douter du fond de leur pensée. Mais plutôt que de les pointer du doigt, de les disqualifier de toute légitimité politique, plutôt que de donner des réponses bien commodes à des problèmes complexes, Wiseman se demande qui sont ces gens et permet à ceux qui ignorent leur vie et les méprisent d’élaborer eux-mêmes une ébauche de réponse.

Wiseman est un des plus grands cinéastes américains en activité, et « américain » ne renvoie pas seulement ici à sa nationalité : il renvoie à la capacité du réalisateur à sonder toutes les composantes d’une nation, même les plus opposées (voir aussi, pour s’en tenir à cette décennie, « Ex Libris » (2017), sur le réseau de bibliothèques municipales de New York, et « At Berkeley » (2013), plongée de quatre heures dans la célèbre université californienne). Son œuvre, prise dans son ensemble, fait synthèse. En ce sens, la valeur démocratique de son cinéma est assurément une de ses caractéristiques les plus précieuses.

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