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Gemini Man, d’Ang Lee : le spectateur de demain pour le cinéma du futur

Difficile d’amener les gens vers le futur du cinéma par les temps qui courent. Ang Lee le sait mieux que personne pour en avoir fait les frais avec Un jour dans la vie de Billy Lynn. Un vertige sensoriel en 3D et 120 images secondes, mais un suicide commercial qui essayait de caler sa révolution médiumnique dans l’écrin d’un cinéma d’auteur pas forcément enclin à diffuser ce genre de proposition. A cet égard, Gemini Man relève d’un ajustement nécessaire entre les ambitions de Lee et une production bien plus taillée pour porter ce type de démarche.

Raisons et sentiments

Soyons clairs : quelles que soient les attentes que l’on peut nourrir à son propos, il est plus que probable que Gemini Man n’eût pas existé (du moins sous cette forme) sans le sort ingrat subi par son précédent film. Car le bide d’Un jour dans la vie de Billy Lynn au box-office constitue un moindre mal face à l’indifférence que suscita le pari pourtant inouï d’Ang Lee et le stéréographe Demetri Portelli de filmer en 3D et 120i/s. Prenez un parc de salles dérisoire pour le présenter sous le format dans lequel il fut pensé. Ajoutez-y une critique qui préfère revendiquer son indolence intellectuelle plutôt que de jouer son rôle d’ambassadeur entre le public et les œuvres qui ont vraiment besoin de sa médiation. Mélangez, et vous obtenez un film qui n’a concrètement eu aucune chance d’être vu comme il aurait dû l’être.

Ainsi, avant même tout autre considération, on peut raisonnablement croire que l’expérience Billy Lynn a pesé lourd dans le choix d’Ang Lee concernant son nouveau film. D’un côté, Gemini Man offrait au cinéaste l’occasion de retourner à la 3D HFR (pour High Frame Rate), mais au sein d’un blockbuster boosté par le star-power de son acteur principal et le soutien d’une major (la Paramount). Et de l’autre, Lee pouvait mettre le système à profit pour bénéficier d’une sortie qui rende justice à son processus de fabrication.

Et force est de constater que les faits lui ont donné raison. Trois mois avant la sortie du film, les cinémas français recevaient des consignes de la Paramount pour mettre à jour leurs projecteurs numériques avant de passer le trailer en 3D 60i/s (moitié moins que le ratio du film, mais c’est déjà énorme). Et à sa sortie, les salles de France et de Navarre se sont suffisamment converties au HFR pour accueillir comme il se doit le nouveau Will Smith. Bref, sur le strict plan de l’exploitation, Ang Lee a d’ores et déjà réussi son pari. Mais qu’en est-il du film ?

Joker

Henry Brogan est un tueur d’élite qui met ses talents au service du gouvernement depuis de trop nombreuses années. Fatigué par le poids des ans, il décide de prendre sa retraite avant le contrat de trop. Mais le repos va être de courte durée : ses anciens employeurs décident de l’éliminer en lançant à ses trousses un tueur impitoyable qui se révèle être… Son clone.

Sous son costume de machine de studio bien huilée, Gemini Man a tout du coup de dés pour les acteurs impliqués. Pour la Paramount, en quête d’un gros coup pour se repositionner sur la carte du game au-delà de sa seule licence porteuse (les Mission Impossible). Pour sa vedette Will Smith, qui doit confirmer la récente et (relative) embellie de son statut bankable. Pour son producteur Jerry Bruckeimer, remercié de chez Disney et désireux de prouver qu’il est toujours dans la partie. Pour Ang Lee enfin, qui a besoin d’un vrai succès pour pouvoir continuer le champ d’investigations passionnant qu’il a ouvert depuis L’odyssée de Pi.

Parce qu’il représente un pari pour tous ses instigateurs, Gemini Man ne pouvait donc pas exister comme le film d’Ang Lee seul. C’est la limite d’un projet qui, s’il ne rejette jamais la greffe de son dispositif atypique, se serait accommodé d’un destin de thriller lambda capitalisant sur le seul procédé du de-aging (également à l’œuvre chez Scorsese pour The Irishman). Ainsi, contrairement à Avatar, La légende de Beowulf, ou évidemment La vie de Billy Lynn, Gemini Man n’est pas un film qui a été pensé et conçu dès ses prémices pour former un tout-organique avec les enjeux présidant à sa conception. C’est particulièrement prégnant dans un scénario qui emprunte les mécanismes d’un actionner des 90’s (le film a d’ailleurs été écrit en 1997, et passa de mains en mains depuis avant d’arriver entre celles d’Ang Lee). Y compris dans ses raccourcis un tantinet téléphonés (ce qui ne l’empêche pas ceci dit d’enterrer au tractopelle le renoncement éhonté qui tartine les scripts de la quasi-intégralité des blockbusters actuels…)

De fait, il faut un petit moment avant de s’enlever l’idée qu’aussi brillamment et exécuté fût-il, le procédé ne s’imposait pas à Gemini Man. Le HFR 3D fait d’abord office de cosmétique de luxe, bluffante d’un point de vue esthétique (contrairement aux Hobbit, dont le 48 i/s était assez inégal à cet égard) mais qui ne change pas fondamentalement la nature d’un film qui aurait pu être tourné autrement. Il faut attendre la première scène d’action pour se rappeler ce que le procédé est susceptible d’apporter, notamment en termes de retranscription du mouvement.

Le spectateur en mouvement

S’il n’a jamais été le réalisateur le plus « mobile » qui soit (contrairement à un Peter Jackson, qui avait notamment expérimenté le HFR pour cette raison), Ang Lee a suffisamment d’instinct pour savoir tirer parti de ses ressources. Passée une fusillade dans la bicoque de Will Smith en guise d’échauffement, la première confrontation d’Henry et son double révèle de quel bois se chauffe le cinéaste.

Lee aurait déjà géré le bail en se contentant de démontrer la propension de la 3D HFR à restituer une complexité scénographique impossible à concevoir à plat (à ce titre, il sera instructif de voir ce que la scène donne en 2D). D’autant plus que le procédé confère à l’ensemble la grâce aérienne d’un ballet (sans avoir l’air emprunté pour autant) inenvisageable sous la pesanteur d’un régime d’image « classique » pour ce niveau de chorégraphie. Le résultat rappelle à notre bon souvenir la souplesse élégante du réalisateur de Tigre et Dragon lorsqu’il s’agit de filmer ce genre de scènes. Pourtant, ce n’est pas tant ce que Lee et son équipe accomplissent qui interpelle, que ce que ce qu’ils introduisent ainsi.

En effet, dès lors que Will Smith fait connaissance avec son double, le vertige de sa réalité devient celui du spectateur, qui devient un acteur du récit à part entière. Qu’il s’agisse d’un reflet dans l’eau ou d’une mise au point, le public se met à appréhender l’image comme si lui-même évoluait dans la réalité augmentée déployée ici. Ang Lee augmente notre regard pour faire participer l’ensemble de notre être dans l’action.

D’autant que le réalisateur reprend les innovations les plus folles de Billy Lynn, notamment ces contre-champs qui se muent discrètement en regard-caméra. Non pas pour casser le régime fictionnel, mais au contraire pour le prolonger au-delà de l’écran, dans le monde du spectateur. Nous croyons regarder un personnage dans un plan cadré et composé pour traduire sa situation psychologique et/ou sa position dans l’action. In fine, c’est le personnage qui NOUS regarde à travers les yeux de son interlocuteur.

Qu’est ce que le cinéma?

Le clone du héros le confie à son géniteur : « c’est comme si je devenais spectateur de l’action ». Si le personnage devient un peu spectateur, le spectateur devient un peu acteur. Nous ne regardons plus l’image par procuration, nous la regardons comme si nous pouvions vraiment agir en son sein. On est toujours au cinéma ? Pas sûr. Ou pas tout à fait. Presque.

C’est là que l’on réalise à quel point sous ses airs de commande boostée par un projet de mise en scène, Gemini Man aligne (volontairement ou pas) toutes ses planètes sur le même curseur. Ainsi l’argument du double numérique, loin de constituer un simple produit d’appel, permet justement de construire l’identification au héros sur une base qui n’est plus seulement celle de l’empathie, mais de l’expérience. Quand Will Smith (qui se rappelle qu’il était acteur au passage) a l’impression de se regarder en voyant son clone, le spectateur lui a l’impression comme dit plus haut d’être regardé à travers les yeux de son personnage. On ne joint plus notre point de vue à celui du personnage parce que nous ressentons la même chose, mais parce que nous vivons la même chose. L’homme augmenté à l’écran (le clone de Smith), c’est aussi le spectateur.

Cette union organique qui s’est créée sur les bases d’un mariage de raison (l’histoire d’Hollywood en somme) ricoche jusque dans la présence d’Ang Lee derrière la caméra. Il y a toujours eu chez le réalisateur cette constante de libérer ses personnages du protocole dans lequel ils sont corsetés pour leur permettre d’être eux-mêmes. Chez lui, le combat pour le libre-arbitre ne mue pas en réquisitoire contre la fiction mais en plaidoyer pour la conciliation. On peut être chevalier et amoureux (Tigre et Dragon), cowboy et homosexuel (Le secret de Brokeback Mountain), guerrier et sentimental (Un jour dans La vie de Billy Lynn) … Ou tueur et délicat, bad guy et père sincère comme respectivement les personnages de Will Smith et Clive Owen. Mais aussi, désormais spectateur et acteur comme le public qui se rendra en salle pour voir Gemini Man. En 3D HFR seulement.

Extrait Vost : Gemini Man

Fiche technique : Gemini Man

Réalisation : Ang Lee
Scénario : David Benioff, Jonathan Hensleigh, Darren Lemke, Andrew Niccol, Stephen J. Rivele et Christopher Wilkinson
Caqting : Will Smith, Clive Owen, Mary Elizabeth Winstead, Benedict Wong, Ralph Brown…
Direction artistique : Guy Hendrix Dyas
Décors : John Collins, Robert Cowper, Bence Erdelyi, Karl Probert, Gergely Rieger, Lissette Schettini et Diana Trujillo
Costumes : Suttirat Anne Larlarb
Photographie : Dion Beebe
Montage : Tim Squyres
Musique : Lorne Balfe
Sociétés de production : Skydance Productions, Jerry Bruckheimer Films, Fosun Pictures et Alibaba Pictures
Société de distribution : Paramount Pictures
Genre : science-fiction
Date de sortie en France : 2 octobre 2019

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4.5

Rédacteur LeMagduCiné