Un jour dans la vie de Billy Lynn, un film d’Ang Lee : Critique

Il semble bien que personne en France n’aura l’occasion de voir Un jour dans la vie de Billy Lynn dans le format 120 images/secondes, en plus du 4K et de la 3D, dans lequel Ang Lee a conçu son nouveau film. Il est d’autant plus dommage de constater que cette vaine révolution technologique se soit faite aux dépens d’une écriture qui aurait rendue pertinent ce drame intimiste.

Synopsis : En 2004, un jeune soldat américain dont l’action en Irak a été filmée et diffusée sur Youtube, est mandaté par le gouvernement pour parader en tant que héros national. C’est à ce titre qu’il est invité, avec son bataillon, à participer à un événement sportif dans son Texas natal. Mais, après ce spectacle, ils devront retourner au front. 

American heroes

Cette notion de héros militaire est depuis plusieurs années au cœur de la plupart des films de guerre américains (on peut considérer que Clint Eastwood lancé le mouvement avec son diptyque Mémoires de nos pères/ Lettres d’Iwo Jima), mais Ang Lee détourne la sempiternelle question des valeurs nécessaires à l’obtention de ce statut pour se concentrer sur celle du rapport que la société civile entretient avec ces vétérans. Pour cela, l’ancien réalisateur de Tigre et Dragon et du Secret de Brokeback Mountain adapte un roman de Ben Fountain, intitulé « Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn » et lui-même inspiré par un spectacle patriotard auquel a assisté l’auteur. Une pure fiction basée, non pas sur une histoire vraie, mais sur une anecdote vraie donc. Peut-être est-ce là le défaut dont vont découler tous ceux qui feront de cette adaptation un scénario bancal. Et pourtant, l’idée d’affronter des jeunes hommes brisés par un conflit aussi absurde que meurtrier à l’insouciance d’une société superficielle avait de quoi offrir une attaque brutale contre le militarisme américain, et en particulier celui qui animait le pays sous l’ère Bush. Toutefois, que le récit n’aille pas jusqu’au bout de sa démonstration mortifère, et que s’y voient greffées des sous-intrigues à unique fin pathos, ont le résultat paradoxal d’en saborder la portée dramatique.

Le film nous fait donc suivre une journée de Billy Lynn et des membres de son régiment d’infanterie alors qu’ils sont exploités comme de vulgaires produits publicitaires pro-militaristes dans le cadre de la mi-temps d’un match de football à Dallas. Parce que réduire la narration à ces quelques heures aurait été trop limité, Ang Lee n’hésite pas à multiplier les flashbacks renvoyant à l’entrainement et à la guerre. Des scènes de guerre qui d’ailleurs sont fort réussies grâce à leur mise en scène immersive, et qui semblent justifier à elles-seules l’énorme dispositif technologique mis à profit. Le but avoué de ces nombreux passages est en fait d’appuyer le drame vécu par Billy lors de la perte de son sergent dont il était très proche. Si proche qu’elle en vient à s’habiller d’une dimension crypto-gay loin d’être indispensable au propos. Que celui-ci soit de plus interprété par un acteur aussi peu attachant que Vin Diesel enterre définitivement la part tragique de cette relation prématurément brisée. Autre choix de casting qui n’aide en rien cette sensiblerie larmoyante : Kirsten Stewart en sœur handicapée. Loin d’être aussi insupportablement apathique que dans Personal Shopper, la jeune actrice participe pour beaucoup à la peinture surabondamment misérabiliste servant de background familial à ce pauvre Billy.

En plongeant un soldat traumatisé en plein cirque médiatique, Ang Lee dévoile les contradictions de cette société américaine qui préfère regarder des matchs de foot et des concerts de Beyoncé qu’ouvrir les yeux sur le calvaire des jeunes qu’elle envoie au casse-pipe. Un propos malheureusement sapé par une écriture qui s’égare maladroitement.

Fort heureusement, ces deux pistes de lecture malhabiles ne sont pas le cœur du récit. Ils ne font en fait, comme le flirt avec la pom-pom girl, que le parasiter. Les coulisses du show sont en revanche passionnantes. Parce qu’elles sont filmées avec le même procédé immersif que les scènes de guerre, elles servent parfaitement le propos en jouant sur le parallèle entre une surmédiatisation oppressante et le syndrome post-traumatique propre aux survivants de la guerre. De là surgit une question qui fait froid dans le dos : ces personnages ont-ils davantage perdu leur humanité lorsqu’ils se sont vus transformés en machines à tuer ou en icônes de la pop-culture ? Entre le cynisme que dégage le personnage de Steve Martin et la superficialité incarnée par celui de Chris Tucker (deux acteurs de talent trop rares soit dit en passant), Un jour dans la vie de Billy Lynn s’avère particulièrement belliqueux à l’égard de la relation d’une Amérique va-t’en-guerre et tape-à-l’œil à l’égard  de cette jeunesse qu’elle n’hésite pas à sacrifier sur l’autel d’un interventionnisme intéressé. Ce discours ouvertement antimilitariste est toutefois difficile à valider tant Ang Lee prend soin à sacraliser ces jeunes soldats et s’applique à filmer leurs interprètes en gros plans. Leur excellent jeu permet ainsi de rendre palpable leurs troubles et leurs doutes… qui convergeront vers une détermination enjouée de retourner sur le champ de bataille.

Le drame, aussi bien psychologique que politique, de voir des jeunes soldats retourner vers un massacre annoncé perdra donc, dans les dernières minutes, tout son mordant qui représentait pourtant ce que le film avait jusque-là de meilleur. C’est là qu’une histoire vraie, qui aurait permis de nous annoncer leur destin tragique, aurait pu permettre à Ang Lee de retomber sur ses pieds. Au lieu de cela, sa façon de jongler, dans un scénario bavard et maladroitement tire-larme, entre antimilitarisme primaire et patriotisme immature fait s’effondrer ses velléités de mettre en place un pamphlet contre le détournement de l’industrie du spectacle au profit d’une propagande militariste et gouvernementale. Un semi-échec vis-à-vis d’un sujet au fort potentiel, d’autant plus regrettable que les meilleures idées de la réalisation semblent avoir été uniquement pensées pour être mises au profit de ces fameux moyens techniques dont on ne profitera jamais.

Un jour dans la vie de Billy Lynn : Bande-annonce

Un jour dans la vie de Billy Lynn : Fiche technique

Titre orignal : Billy Lynn’s Long Halftime Walk
Réalisation : Ang Lee
Scénario : Jean-Christophe Castelli, d’après le roman « Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn » de Ben Fountain
Interprétation : Joe Alwyn (Billy Lynn), Kristen Stewart (Kathryn Lynn), Vin Diesel (Shroom),  Garrett Hedlund (Dime), Steve Martin (Norm Oglesby), Chris Tucker (Albert)…
Photographie : John Toll
Montage : Tim Squyres
Direction artistique : Mark Friedberg
Décors : Kim Jennings, Thomas Minton, Aziz Rafiq, Gregory S. Hooper
Musique : Jeff Danna, Mychael Danna
Producteurs : Marc Platt, Ang Lee, Rhodri Thomas et Stephen Cornwell
Productions : Studio 8, LStar Capital, Film4 Productions, Bona Film Group, The Ink Factory, Marc Platt Productions et TriStar Productions
Distribution : Sony Pictures Releasing France
Durée : 113 minutes
Genre : Drame, guerre
Date de sortie : 1er février 2017

États-Unis/Grande-Bretagne/Chine – 2016

 

Festival

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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