Captive State, ou comment Rupert Wyatt s’est montré beaucoup trop ambitieux

Partant sur son envie de rendre hommage à Jean-Pierre Melville tout en voulant créer une toute nouvelle mythologie SF, le réalisateur Rupert Wyatt se prend les pieds dans son ambition démesurée et livre avec Captive State un film manquant cruellement d’écriture.

Synopsis : Les extra-terrestres ont envahi la Terre. Occupée, la ville de Chicago se divise entre les collaborateurs qui ont juré allégeance à l’envahisseur et les rebelles qui les combattent dans la clandestinité depuis neuf ans.

Jusque-là, Rupert Wyatt pouvait être considéré comme un faiseur pour les studios hollywoodiens. Et pour cause, il aura suffi d’un petit film nominé dans plusieurs festivals britanniques (Ultime Évasion, The Escapist en VO) pour que le bonhomme attise les convoitises de certains producteurs. Des financiers prêts à lui donner les rênes d’une saga ô combien culte (La Planète des Singes : les Origines) ou bien d’un remake (The Gambler, reprenant Le Flambeur de Karel Reisz). Il était même prévu qu’il dirige le film Gambit pour la Fox, c’est pour dire ! Mais le projet n’ayant pas été concrétisé – ce qui est encore le cas à l’heure actuelle –, il aura également fait un détour par la télévision en s’occupant de la série L’Exorciste (là aussi reprise du livre de William Peter Blatty et de l’excellent film de William Friedkin). Jusque là et selon les critiques, Wyatt s’en est plutôt bien tiré, à tel point que les studios décident de lui laisser carte blanche pour plancher sur un projet original et personnel. Sur un scénario qu’il a lui-même coécrit avec sa compagne Erica Beeney. Captive State se présente-t-il donc comme le long-métrage qui saura donner une nouvelle envergure à son cinéaste ?

Sur le papier, Rupert Wyatt a voulu être des plus ambitieux en ayant pour objectif de nous dépeindre un univers de science-fiction bien à lui. En voulant créer sa propre mythologie, comme l’avait fait Neill Blomkamp avec District 9 il y a déjà de cela dix ans. Ici, le réalisateur revisite le thème de l’invasion extra-terrestre pour suivre les pas de son cinéaste préféré, Jean-Pierre Melleville (Wyatt le cite à chacune de ses interviews), en se focalisant sur une résistance. Celle d’hommes et de femmes voulant repousser l’envahisseur,installé sur notre planète depuis plusieurs années et qui ont su imposer leur présence et leur politique pour exploiter nos ressources. Et les conséquences de tout cela ? Chômage en baisse, écart entre riches et pauvres plus important, doctrine de la terreur à la Big Brother… Bref, une relecture des films à La Guerre des Mondes qui laissait présager un divertissement malin. Un blockbuster inattendu voulant nous parler de politique, de société, d’humanité… de sujets grandement intéressants qui en faisaient un long-métrage passionnant. Sans compter que Wyatt comptait bien nous offrir une SF crédible au possible, en la représentant de la manière la plus cohérente et réaliste qui soit – le cinéaste explique qu’il s’est inspiré de notre société actuelle pour la faire évoluer avec cette invasion extra-terrestre. Malheureusement, l’ambition du film n’éclatera jamais au grand jour et ce à cause de son plus gros défaut : son écriture.

Autant le dire sans passer par quatre chemins, Rupert Wyatt aurait dû laisser l’élaboration du script à quelqu’un de bien plus expérimenté. Quelqu’un qui sache aller dans le sens de sa vision tout en proposant un scénario digne de ce nom, à savoir structuré, construit et surtout lisible. Au lieu de cela, Captive State doit littéralement se contenter d’une ébauche à laquelle il manquerait encore pas mal de travail à effectuer. Tellement axé sur son envie de faire un film à la Melville (l’intrigue se concentre à 200% sur un acte de résistance), Wyatt en a oublié tout ce qui faisait l’attrait de son projet. Les thématiques politiques et sociétales citées plus hauts ? Juste évoquées durant le générique d’introduction et une réplique, pour finalement disparaître en un claquement de doigts. Le background de cet univers SF ? Inexistant comme ce n’est pas permis, le réalisateur/scénariste nous l’envoyant en pleine figure sans prendre le temps de nous le présenter concrètement. Les personnages ? Tout aussi inexistants que le background, la plupart apparaissant au beau milieu de l’intrigue l’air de rien et dont le sort se veut poignant alors que rien ne nous permet de nous y attacher (aucune identité, aucune réplique pour certains, aucune histoire, rôle dans l’intrigue méconnu…). Certains ne sont là que pour faire de la figuration (pauvre Vera Farmiga). Même le supposé héros de l’histoire – le protagoniste joué par Asthon Sanders (Moonlight, Equalizer 2) – ne sert à rien tant son rôle de présenter l’univers au spectateur est compromis par son absence de l’action (il disparaît au beau milieu du film pour revenir quand tout est fini…). Quant aux fameux extra-terrestres, ils n’ont pas subi de traitement de faveur, leur (trop) rare présence à l’écran témoignant du budget peu conséquent du projet. Entre effets spéciaux peu crédibles, production design discutable et quelques séquences mal gérées (une attaque d’extra-terrestre plongée dans le noir, illisible pour le spectateur). Et c’est vraiment dommage, pour ne pas dire que c’est un réel gâchis, car il y avait matière à faire un divertissement qui tienne la route. Pour le coup, Rupert Wyatt s’est montré tellement gourmand en termes d’ambition qu’il ne s’est pas posé la question de savoir s’il avait les épaules nécessaires pour porter un tel projet.

Par contre, pour ce qui est de rendre hommage à Jean-Pierre Melville en insistant bien sur la thématique de la résistance, Wyatt parvient à sauver Captive State de la noyade grâce à l’action principale de son intrigue. Celle où l’on voit plusieurs personnes s’atteler à un plan ayant pour but de provoquer la rébellion qui saura contrecarrer l’envahisseur. Agir face au danger qui les menace à chaque seconde. Survivre aux conséquences de leurs actes pour pouvoir continuer le combat. Bref, les étapes primordiales d’une intrigue traitant de résistance, menée pour le coup à un rythme plutôt soutenu, tendu et énergique. A défaut de captiver pleinement à cause des défauts d’écriture et de perdre le spectateur par son manque de travail, l’action de Captive State a ce qu’il faut de divertissant pour permettre de tenir le coup jusqu’à une fin prévisible et pour le moins brutale.

Oui, en guise de divertissement, Captive State fait le job pour porter l’étiquette de « petit film SF regardable ». Mais devant l’ambition démesurée de son géniteur qui n’aura pas su la mettre convenablement sur pieds, le long-métrage n’est au final qu’un malheureux ratage. Une déception non négligeable au vue des promesses et du CV du cinéaste, qui réalise ici un véritable faux pas dans sa carrière. Nous pouvons toutefois lui donner le mérite d’avoir tenté quelque chose, ce qui n’est pas donné à tout le monde dans le milieu hollywoodien de nos jours. Mais comme nous le montre Captive State, tenter n’est pas forcément preuve de réussite…

Captive State – Bande-annonce

Captive State – Fiche technique

Titre original : Captive State
Réalisation : Rupert Wyatt
Scénario : Rupert Wyatt et Erica Beeney
Interprétation : John Goodman (William Mulligan), Ashton Sanders (Gabriel Drummond), Jonathan Majors (Rafe Drummond), Vera Farmiga (Jane Doe), Kevin Dunn (commissaire Eugene Igoe), James Ransone (Patrick Ellison), Alan Ruck (Charles Rittenhouse), Madeline Brewer (Rula)…
Photographie : Alex Disenhof
Décors : Keith P. Cunningham
Costumes : Abby O’Sullivan
Montage : Andrew Groves
Musique : Rob Simonsen
Producteurs : David Crockett et Rupert Wyatt
Productions : Amblin Partners, Participant Media, DreamWorks et Lightfuse & Gettaway
Distribution : Metropolitan Filmexport
Budget : 25 M$
Durée : 109 minutes
Genre : Science-fiction
Date de sortie : 03 avril 2019

États-Unis– 2019

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Festival

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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