Les années 2010 : Joaquin Phoenix, l’homme cicatriciel

Nul doute que si Georges Perec était toujours vivant il se serait intéressé à cet acteur très singulier qu’est Joaquin Phoenix.

Mais quel rapport me direz-vous, entre l’auteur de La Vie Mode d’Emploi et l’interprète d’Inherent Vice ou du récent Joker ? Eh bien une caractéristique discrète, commune au visage des deux hommes : cette cicatrice au bord de leur lèvre supérieure. Une marque personnelle que Perec considérait comme un signe distinctif et qu’il s’était amusé à retrouver chez d’autres personnalités réelles ou imaginaires. Ainsi, le tableau d’Antonello de Messine le Condottièrre avait-il attiré son attention. Le portrait d’un chef militaire à la lèvre fendue dont l’écrivain fera le personnage central d’un roman éponyme. De fait, la cicatrice est une marque ambivalente, l’expression antinomique de la virilité et de la défaillance. Virilité car elle suggère d’éventuelles luttes, d’hypothétiques combats ou prises de risques ayant imprimé le corps de leur signature. Défaillance car elle est une forme de blessure et une irrégularité dans l’harmonie du visage. Puissance ou défaillance, deux faces opposées qui caractérisent précisément Joaquin Phoenix, tant dans sa vie personnelle que dans son parcours professionnel.

La force tranquille : sa vie lui appartient

Joaquin Phoenix renvoie l’image d’un homme décontracté, fort d’une certaine confiance en lui. C’est par ailleurs un citoyen engagé dans de nombreuses causes, contre la guerre en Irak en 2003 ou pour la cause animale plus récemment. Au cinéma, c’est un acteur aux prestations très physiques que l’on connait.  Son corps tantôt massif, tantôt félin, dégage une virilité sensuelle souvent mise en avant par les réalisateurs. A commencer par le rôle dans lequel on le découvre en 2000, mis en scène par Ridley Scott (Gladiator) :  un empereur romain – une sorte de condottière justement – tout à fait crédible pour donner la réplique à l’expérimenté Russell Crowe. Buste puissant, cou de taureau et regard hypnotique, Joaquin Phoenix marque immédiatement les esprits. La plupart des films qui suivront contribueront à conforter cette image d’un acteur à la virilité chevillée au corps. Dans Signes, il incarne le jeune frère qui ne tremble pas lorsqu’il s’agit de bouter l’alien hors de la maison familiale. Dans Inherent Vice, il interprète un détective à rouflaquettes tout en puissance corporelle. Qu’il apparaisse en Leonard lover (Two lovers) ou en tueur à gages (A beautiful Day), en vengeur trash (La nuit nous appartient, The Master) ou en chanteur Cash (Walk the line), Joaquin Phoenix fait preuve d’un mélange de force tranquille et d’énergie animale.

Blessé ou défaillant, he’s still here

Mais derrière cette force apparente pointent des faiblesses. Des blessures psychologiques que l’on retrouve chez Phoenix lui-même comme dans la plupart des personnages qu’il a pu incarner.

Car Joaquin Phoenix, dans la première partie de sa vie, est revenu de loin. Élevé dans une famille affiliée à la secte des Enfants de dieu, il côtoie longtemps la précarité. Une vie instable au cours de laquelle lui et ses trois frères et sœurs seront contraints à la mendicité. A cette époque, le jeune homme se donnera lui aussi un prénom inspiré par la nature. Après Summer, Rain et River, ses frères et soeur, il sera Leaf. La feuille, image même de la brièveté, de la fugacité. En 1993, River, le frère ainé de Joaquin Phoenix joue dans le film de Gus Van Sant My own private Idaho. Peu de temps après, il décède d’une overdose.  Il avait vingt-trois ans. Une cicatrice jamais refermée.

Malmené par la vie, Joaquin Phoenix a souvent incarné des personnages en souffrance, en majorité des hommes en manque d’affection. Il est le frère complexé et impulsif dans The Yards de James Gray, le quadra solitaire à lunettes peinant à trouver l’âme sœur dans Her. Nombre de ses personnages sont des gars on ne peut plus communs. Des voyous ou des losers (Joker). Des hommes manquant de confiance en eux (Gladiator, Her).  En 2010 sa propre déchéance mise en scène dans le « documenteur » I’m still here brosse le portrait d’un acteur toujours situé à la marge. Marginalité confirmée ensuite par ses interprétation d’ancien alcoolique devenu tétraplégique( Don’t worry, he won’t get far on foot ) ou du militaire vétéran psychologiquement perturbé (A Beautiful Day).

De la puissance à la défaillance : l’homme irrationnel

La filmographie de Joaquin Phoenix montre surtout que l’acteur a campé un grand nombre de personnages mentalement dérangés. Une suite de fous – furieux ou curieux-, somme toute cohérente. Ainsi, l’empereur Commode est certes fort mais surtout rongé par  une névrose incestueuse doublée d’un délire paranoïaque. Dans L’Homme irrationnel, Abe Lucas est un professeur de philosophie dépressif qui retrouve la joie de vivre en éliminant gratuitement un homme qui l’embarrasse. Crime dément dont il se considère aussi irresponsable qu’insoupçonnable. Enfin, dans A Beautiful Day, Joe est un type ravagé par une enfance maltraitée, ce qui le pousse à l’automutilation, variante masochiste de la cicatrice volontaire. Mais c’est évidemment dans son dernier rôle, celui du Joker, figure ambivalente par essence, que Joaquin Phoenix rayonne. Une interprétation à l’image de l’acteur, tout en nuances et en introspection mais ponctuée de fulgurances irrationnelles. Une imprévisibilité, une explosivité que Phoenix partage avec quelques grands interprètes de sa trempe ayant eux-mêmes incarné des fous mémorables : Robert Mitchum, Jack Nicholson ou Robert De Niro.

Joaquin Phoenix, un des acteurs qui aura le plus marqué de son empreinte ces dix dernières années cinématographiques.

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