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Sémiologie de l’image : une affiche et une jaquette du film Taxi Driver analysées

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La sémiologie se conçoit comme l’étude des signes. Dans une image, on appelle « signifiant » la définition grammaticale d’un objet, son rôle physique et matériel, et « signifié » sa face immatérielle, conceptuelle, qu’on peut appréhender selon différents contextes. Voici l’analyse de deux images publicitaires du film Taxi Driver, qui rend compte de deux époques et deux contextes marketings différents. La première était présente pour promouvoir le film à sa sortie en salles, alors que la seconde fut réalisée à l’occasion de sa sortie en DVD.

L’affiche cinéma : un urbanisme étrange

La première image s’articule tout autour de plusieurs champs sémantiques liés logiquement de manière émotionnelle. Si la perception de ces messages varie selon les sensibilités de chacun, on peut remarquer cependant 4 thèmes majeurs : l’urbanisme, la réflexion, la solitude et la sexualité. La perception de ces thèmes n’est pas forcément consciente, mais guide l’interprétation de l’affiche.

Le thème de l’urbanisme

Au premier abord, l’iconographie générale expose de manière frappante l’environnement urbain, à tel point que toute l’affiche est recouverte de béton ou d’éléments typiques du milieu : une petite foule, une ruelle étroite, un sex shop, un trottoir, une chaussée, un passage piéton et un homme au centre.

Ces éléments graphiques font appel à la compétence dite encyclopédique du spectateur afin que celui-ci puisse connoter une tension stéréotypée : la foule est le symbole d’un rythme de vie effréné, la ruelle cache une vie clandestine parfois illégale (délinquances oppressantes, prostitution perverse, trafics de stupéfiants, etc.) et le fait que la ville soit finalement figurée en noir et blanc démontre cette volonté d’exposer un réalisme urbain obscur, malfamé et moralement douteux.

À travers la connaissance culturelle de la vie en milieu urbain, deux fonctions morales de deux types de société sont signifiées et se confrontent de manière tacite pour le spectateur.

1) Le quotidien familial et professionnel. Cette ligne de vie a un rôle majeur dans l’éducation, l’affectif et l’ordre. Sa fonction morale appartient à ce qu’on appellera la société courante.

2) Les extrêmes de la liberté sociale. Cette ligne de vie entretient un individualisme, un narcissisme et une ambiguïté des règles imposées. Sa fonction morale appartient à ce qu’on appellera la société des extrêmes.

Ces deux sociétés (l’une est évidente, mais simplement supposée à travers la compétence culturelle du spectateur, l’autre plus signifiée déjà sur l’affiche à travers la ruelle ou le sex shop) cohabitent, se confrontent, s’opposent. Elles sont unies malgré elles, et leur dichotomie fait naître une tension morale qui persiste dans la ville.

Manifestement, cette tension morale est portée par le personnage principal, ce qui nous emmène émotionnellement au thème majeur numéro deux.

Le thème de la réflexion

Le personnage central est le lien entre ces deux thèmes. Il connaît ce milieu de tension et transporte en conséquence un mal-être social presque évident, ce qui le fait réfléchir. Plusieurs signes iconiques le montrent à travers une mise en scène caractéristique : il est replié sur lui-même, regarde le sol, a les mains dans les poches. Deux autres symboles prouvent cet état de fait :

1) Le titre du film, Taxi Driver. Ce signe linguistique possède une fonction de relais : il suppose très fortement et directement quelle est l’activité professionnelle du personnage puisque ce dernier est mis en avant sur l’affiche au premier plan, comme désigné par le titre. Par conséquent, le fait qu’il soit chauffeur de taxi témoigne du fait qu’il vit à l’intérieur cette tension urbaine, qu’il la vit quotidiennement et professionnellement, et qu’il doit probablement recevoir la société dite de l’extrême dans le siège de sa voiture. Cette profession, dans ce cas, pourrait dès lors être perçue comme le point de rencontre involontaire entre les deux sociétés sus-citées. Le chauffeur de taxi, en tant qu’homme de métier, représenterait alors la société courante, tandis qu’une prostituée ou un trafiquant symboliseraient celle dite de l’extrême.

Le rôle du titre est fondamental pour connoter cette rencontre, car il permet de justifier et de comprendre la manifestation de son mal-être social.

2) Le noir et blanc. Le fait que toute l’affiche soit figurée en noir et blanc amène à penser qu’il fait partie intégrante de cette ville : lui aussi est en noir et blanc. Son attitude démontre encore une fois que ce fait le dérange.

Une autre mise en scène indique que ce milieu lui est inconfortable : il est au premier plan de l’affiche, comme détaché. Ce détachement symbolise un recul critique de sa part par rapport au milieu. Il est aussi en mouvement : il cherche à sortir de ce milieu.

C’est alors qu’une des interrogations majeures peut être posée indirectement au spectateur : comment peut-il sortir, s’affranchir de cette vie urbaine qui le réduit ? La réponse se trouve potentiellement dans le film.

Ce champ sémantique de la réflexion nous emmène finalement au thème majeur numéro trois.

Le thème de la solitude

Ce thème est effectivement lié au détachement du personnage et à sa réflexion, car d’une part, il est reculé par rapport au monde, et par conséquent seul, et d’autre part aussi parce que l’on est toujours seul lorsque l’on pense.

Cette solitude renvoie aux signes iconiques de la réflexion, à son attitude. Le fait qu’il regarde en bas permet d’émouvoir le spectateur, de créer et générer un lien.

C’est là que l’on remarque l’avantage d’une affiche : dans la vie courante, observer un homme qui parait soucieux est généralement mal perçu. L’affiche permet de dépasser cette convenance. Et le film peut potentiellement aller plus loin encore, comme se rapprocher de sa vie, comprendre le pourquoi de ses états d’âme.

On remarque que dans les deux cas, c’est une sorte de possibilité divine qui est donnée au spectateur : pouvoir observer intimement sans que cela n’ait aucune conséquence.

Cet examen de la solitude du personnage renvoie au dernier thème.

Le thème de la sexualité

De manière générale, le lien entre ces deux thèmes vient du cliché social selon lequel un homme seul doit probablement avoir une sexualité assez réduite (en dehors de l’autosexualité).

Un signe iconique met aussi en relation le personnage et la sexualité : le sex shop, situé juste derrière lui. Encore une fois, le fait qu’il marche sans y prêter attention démontre a priori un certain désintérêt de sa part sur le sujet. Il traverse symboliquement la sexualité, comme il traverse généralement une ville qui contient des ambiguïtés morales parfois secrètes.

Ces quatre thèmes sémantiques peuvent à présent être remarqués et interprétés de manière logique.

L’urbanisme est exposé, sa tension amène le personnage central qui la ressent quotidiennement à la réflexion, le recul que cet exercice demande fait naître une certaine solitude, et le spectateur se questionne alors sur sa sexualité.

Dans l’absolu, seuls les trois derniers thèmes (réflexion – solitude – sexualité) peuvent généralement se lier sous une certaine mesure idéologique. Les deux premiers (urbanisme – réflexion) ne le sont ici que parce que, comme expliqué plus haut, le personnage principal est sous une influence : l’urbanisme le traverse émotionnellement et l’emmène à sa réflexion.

Si l’affiche n’expose qu’un contexte qui symbolise l’œuvre et par là même son ambiance générale, elle pose déjà l’intrigue de cette dernière. Le seul moyen d’avoir la réponse à ses questions, de la vivre d’un point de vue cinématographique, est d’aller voir le film.

La jaquette DVD : une relation énigmatique

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La deuxième image possède des codes plus clairement exposés pour une raison esthétique évidente : la mise en couleurs. Cette diversification de signes plastiques possède des messages qui sont ici simplifiés. Une opposition est frappante : la féminité et la virilité.

La jeune fille, tout d’abord, à travers une posture un peu maladroite, évoque l’innocence, la naïveté. Ses habits font penser à des petits accessoires de jouets : son chapeau large est ligné comme celui d’une poupée, ses lunettes sont d’un jaune-orange marqué, chatoyant, un peu fluorescent (couleur d’enfant), son petit vêtement est mignon.

Cette naïveté supposée n’empêche cependant pas une sensualité plus mature même si artificielle : le rouge à lèvre est une couleur adulte, le fard noir autour de ses yeux donne une intensité au regard qui par la même gagne en assurance, et son vêtement un peu rouge sanguin offre un contraste saisissant avec sa peau qui est dès lors mise en valeur.

Ces deux réseaux de communication font naître une ambiguïté féminine tiraillée entre l’innocence naturelle et l’érotisme précoce.

Par ailleurs, le nom de l’acteur (Robert De Niro), exposé en tête d’affiche, et le fait qu’il soit paradoxalement retiré au second plan derrière la jeune fille, témoigne du fait que cette dernière possède un rôle fondamental, clef et déterminant.

À travers une mise en scène caractérisé, l’homme, opposé en ce sens, dégage, lui, un charisme naturel et une maturité virile : son blouson beige, sa chemise, ses lunettes noires connotent un caractère plutôt sombre et mature. Le fait qu’il soit à l’intérieur d’une voiture, le coude au-dehors, évoque une maîtrise, une domination mécanique.

En comparaison avec l’affiche cinéma, le titre du film est ici un signe linguistique qui possède une fonction d’ancrage. Il compresse ce que démontre déjà l’image à travers un code plastique et culturel : une voiture orange en damiers. Ce code élargit par ailleurs le champ de l’image vers l’urbanisme new-yorkais.

Cette première opposition thématique entre la féminité et la virilité, et le fait que le regard du chauffeur cible la jeune fille, suppose une relation potentiellement complémentaire, énigmatique. Toutefois, cette interprétation est forcément influencée par la notoriété d’un film devenu référentiel dans le milieu cinématographique.

On distingue alors deux publics majeurs : celui qui a déjà vu le film et celui qui le connaît de notoriété.

Le premier public reconnaîtra forcément qui est la jeune protagoniste et comprendra pourquoi le chauffeur la regarde. Le second, par contre, sera influencé par ses connaissances, à tel point que l’interprétation de cette relation pourra être erronée. Encore une fois, la réponse se trouvera alors dans le film.

Cette notoriété très forte implique aussi une deuxième interprétation plus mercatique : la réussite artistique qu’a connue l’actrice (Jodie Foster), après le film, permet à celle-ci d’avoir une présence plus remarquée sur l’image aux yeux du grand public.

De la même manière, l’acteur a connu un succès critique et public tel qu’il peut se permettre d’être mis en second plan sur la jaquette.

Conclusion générale

Finalement, ces deux images représentent deux époques différentes et s’adressent donc à deux publics aux compétences culturelles différentes. Il y a eu un avant et un après Taxi Driver.

L’affiche cinéma s’adresse au public d’avant. Elle vend l’ambiance d’un film, et plus particulièrement l’histoire d’un homme isolé dans une ville étrange et donc figuré en noir et blanc.

Depuis, le succès du film a fait connaître des acteurs majeurs dans le milieu, dont Jodie Foster. C’est pourquoi elle est en premier plan sur la jaquette. Une jaquette qui, elle, vend désormais et de manière implicite une intrigue qui a fait sensation et qui a aussi permis d’entretenir un certain culte cinématographique en faveur de Robert De Niro.

The Walking Dead: The Ones Who Live, à vos Rick et périls ?

The Walking Dead. Il fut un temps ou le show d’AMC trônait fièrement au rang de l’une des meilleures séries disponibles. Puis, au fur et à mesure des saisons, la qualité de l’œuvre s’est nettement dégradée, jusqu’à devenir aussi molle qu’un zombie. Quelques bonnes choses ici et là se sont bien évidemment glissées le temps de certains épisodes, au fil des dernières saisons, mais rien ne sauve le tout d’une véritable descente aux enfers. Un événement en particulier semble avoir achevé la série : le départ de Rick Grimes. Heureusement, c’est bel et bien de lui dont il est question ici, à travers  The Walking Dead: The Ones Who Live.

Bien que cette critique ne dévoilera aucun spoiler sur The Ones Who Live, il est inévitable d’aborder certains pans de son intrigue sans dévoiler des évènements survenus dans The Walking Dead, particulièrement concernant la situation familiale de Rick Grimes à la fin de la série. 

Nous sommes ceux qui vivent

Avant tout, il est important de préciser ceci : The Ones Who Live est une suite directe à la série mère. Autant dire que si vous n’en avez pas regardé au moins une partie, vous ne serez que très moyennement plongé dans l’histoire.  Les 9 premières saisons sont donc indispensables pour comprendre l’intégralité des événements. Sinon, les cinq premières suffisent pour offrir d’excellentes bases. Tant mieux, elles sont excellentes. La mini-série fait donc office d’épilogue à l’histoire de Rick Grimes, protagoniste principal de The Walking Dead et probablement dans le rang des meilleurs personnages de l’histoire des séries télévisées.

Nous sommes dix ans après la disparition de Rick. Dix années durant lesquelles The Walking Dead a poursuivi son (malheureux) chemin. Nous quittions cette belle catastrophe sur une note d’espoir, celle de revoir notre personnage phare dans son propre épilogue. Armée de son sabre et de son amour, Michonne offrait les derniers plans de la saison 11 à dos de cheval, partant à la recherche de son mari dont elle vient d’apprendre la survie. Dix ans. Dix années durant lesquelles Rick a tout ignoré de la situation extérieure. Pourquoi n’a t-il jamais rejoint sa famille, dont RJ, de qui il ignore l’existence ? The Ones Who Live plonge dans le bain dès les premiers instants, apportant une réponse extrêmement dure et satisfaisante, tout en installant l’ennemi principal du show : le CRM. Une énorme compagnie militaire ayant réussi à reproduire une vie presque normale à travers trois grande villes, et qui empêche quiconque de sortir, pour en garder l’existence secrète.

Six nuances d’histoire d’amour

Donc, The Ones Who Live, c’est Rick qui tente de rentrer chez lui ? Oui, et non. Car si certains se souviennent de lui tel qu’il était son départ, c’est dans un état d’esprit totalement différent que le mari de Michonne se trouve au début de la série. Le CRM est, de prime abord, un ennemi bien plus redoutable que tout ce par quoi il est passé. Ses tentatives d’évasions se sont toutes soldées par de douloureux échecs. C’est un Rick vaincu que nous retrouvons dans les premiers instants. En revanche, le talent phénoménal d’Andrew Lincoln est resté intact, rappelant à chaque instant pourquoi la série s’est effondrée après son départ. Non, The Ones Who Live, ce n’est pas Rick qui tente de rentrer chez lui, c’est Michonne qui va tout faire pour le ramener. C’est une histoire d’amour, en six épisodes, plutôt réussie.

Pourquoi plutôt ? Tout simplement car on n’échappe pas au classique défaut des mini séries en peu d’épisodes. Si les quatre premiers prennent leur temps et se révèlent tous excellents, les deux derniers accélèrent pour rusher complètement les évènements. La fin est malheureusement ratée, si l’on exclut les dernières minutes. Dommage ! La menace du CRM aurait largement pu tenir pour quatre épisodes de plus. Les antagonistes ? Expédiés. Le final ? Expédié. Fort heureusement, le cœur de l’intrigue fonctionne. Les retrouvailles tant attendues entre Rick et Michonne fonctionnent et émeuvent. Leur relation constitue le point fort du show, aidé par les superbes performances de leurs interprètes.

Pour le reste, on se retrouve avec des décors travaillés et plus fournis que ce à quoi l’univers de la licence nous a habitué ces dernières années. Quelques plans sont magnifiques, aidés par une photographie soignée. Le premier épisode, notamment, est un concentré de tout ce que la série fait de mieux, ou presque. Quant aux rôdeurs, ils ne constituent jamais la menace majeure du show. À l’exception de quelques rares séquences tendues en fin de saison, nous ne sommes jamais inquiets pour Rick et Michonne, plus rodés à tuer du mort-vivant que l’intégralité des soldats du CRM réunis. Non, l’ennemi majeur reste cette unité militaire. The Ones Who Live offre donc un adieu sympathique, qui aurait pu être phénoménal, avec quelques épisodes de plus et un final mieux maitrisé.

Bande-annonce – The Walking Dead: The Ones Who Live

Fiche technique – The Walking Dead: The Ones Who Live

Création : Scott M. Gimple / Andrew Lincoln / Danai Gurira

Réalisation : Greg Nicotero
Production : Skybound Entertainment
Casting : Andrew Lincoln / Danai Gurira / Terry O’Quinn / Lesley-Ann Brandt
Nombre d’épisodes : 6 de 45mn
Société de distribution : AMC
Diffusion : Disponible sur Paramount + en France

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Quand Babel s’immisce dans le cinéma ou le casse-tête linguistique québécois !

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Les langues sont autant un facteur de diversité et de richesse à l’échelle du monde qu’elles peuvent aussi causer bien des problématiques. Et le septième art ne déroge pas à la règle dans certains pays voire certaines régions du monde. Le cas du Québec, province canadienne francophone, en est le parfait exemple, entourée d’un public anglophone de toutes parts (des États-Unis aux autres provinces canadiennes). Le cinéma et son exploitation peuvent ainsi parfois relever du casse-tête pour les studios, les distributeurs et les exploitants au sein de la zone de langue française la plus importante au monde, après l’Hexagone bien sûr. Un peu comme le cas de la Belgique scindée entre un public wallon francophone et un public flamand. Et s’ajoute à cela la spécificité montréalaise, ville totalement bilingue au sein même de La Belle Province.

Petit état des lieux de la schizophrénie du langage sur cette terre où on parle la langue de Molière mais où celle de Shakespeare pose problème et un cas de conscience aux différents acteurs de la profession. Pour cela, on a rencontré des gérants de salles, des distributeurs et quelques spectateurs en entretien ou lors du festival des films francophones, Cinemania… En revanche, après maintes tentatives, nous n’avons eu aucune réponse des Ministères de la Culture et de la Francisation et d’un éventuel intervenant pour les grosses chaînes de salles.

Nous allons nous plonger en premier lieu sur la topologie du cinéma au Québec, de manière à en dresser un bref état de lieux, pour ensuite comprendre comment fonctionnent les choix des distributeurs et exploitants sur le contenu avec lequel ils vont travailler. Puis, la place du français et le casse-tête linguistique québécois pour tous les intervenants seront expliqués. Après une période très dure pour les salles et le cinéma en général suite à la crise sanitaire et toutes les mesures excessives prises à l’encontre de la culture, le domaine est en pleine mutation et se retrouve à un tournant. Un tournant qui pourra peut-être aussi s’opérer sur le choix du langage en salles. Et le septième art au Québec est un bel exemple des traces et des problématiques qu’il entraîne sur l’industrie.

CARTOGRAPHIE DU PAYSAGE CINEMATOGRAPHIQUE QUEBECOIS.

Un cinéphile à Montréal totalement incrédule

L’auteur de ces lignes, venu en vacances à Montréal en 2016 avant d’y habiter définitivement en 2018, a dû faire face à une drôle d’expérience cinématographique. En plein road-trip aux USA et au Québec, j’avais hâte de découvrir un blockbuster au moment de sa sortie avant de rentrer en France, en l’occurrence le pourtant très raté et décevant Suicide Squad (premier du nom, pas l’excellente seconde version de James Gunn en 2021). Il était logique pour moi de pouvoir découvrir le film en version originale, sous-titrée français ou, au pire des cas, en français. Comme en France donc, puisque naïvement je pensais qu’une province francophone fonctionnerait de la même manière.

Précisions que Montréal est la plus grande ville du Québec et que le Québec est une province francophone au sein du Canada pour ceux qui ont loupé leurs cours de géographie. Montréal est aussi la seconde plus grande métropole du Canada avec deux millions d’habitants après celle de Toronto, plus grande ville de l’Ontario. Et le Québec est la seconde province la plus peuplée du pays avec un peu moins de neuf millions d’habitants après… l’Ontario. Il était donc logique pour moi de pouvoir découvrir le film en version originale sous-titrée français ou en français, comme en France donc.

Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’en prenant ma place pour le cinéma le plus près de mon hôtel, on ne me parle qu’en anglais et qu’on me dise dans un français approximatif que ledit film ne jouait que dans cette langue dans ce gigantesque multiplexe urbain ! C’était dans un cinéma du centre-ville (Downtown on l’appelle) nommé le « Banque Scotia ». Mais le guichetier m’indiqua que la version française est diffusée dans un autre cinéma pas loin, le « Cineplex Quartier latin » (son appellation étant en effet plus francophone). Constat : pour voir Suicide Squad en français c’était uniquement dans certains multiplexes de la plus grande ville du Québec. Certains ne le diffusaient qu’en français, d’autres qu’en anglais, et aucun en VOSTF.

Où voir quoi et dans quelle langue ?

Deux ans plus tard, lorsque je suis arrivé à Montréal pour y vivre définitivement, j’ai pu constater que la langue dans l’industrie du cinéma québécoise était un véritable casse-tête pour tous les intervenants, où paradoxes étaient de mise et la logique souvent aux abonnés absents. Et que peu de monde avait la solution aux problèmes qui se posaient. Ou que ce n’était pas considéré comme un souci : que c’était comme ça, point. Aussi, qu’il y ait moultes décisions inexpliquées, pas assez de régulation à ce niveau et que c’était presque du cas par cas pour chaque sortie. Je me suis donc interrogé, agacé aussi en tant que cinéphile frustré, mais également passionné pour cette problématique en tant que journaliste.

En effet, au Québec il y a peu de films en version originale sous-titrée français sauf exceptions et hormis dans quelques salles de cinéma indépendantes. Même si cela commence (tout doucement) à changer. Il y a des multiplexes bilingues où les gros films passent dans les deux langues, des multiplexes anglophones et des multiplexes uniquement francophones (pourtant étrangement plus rares à Montréal car c’est une ville totalement bilingue). En région, donc hors de Montréal, le français reprend un peu plus ses droits dans la plupart des régions du Québec sauf quand on pousse à l’ouest vers les provinces anglophones. Logique géographique et démographique alors ? Oui un peu, mais ce serait trop simple.

Et, même pour une vingtaine de films par an, à plus petite portée en général, il n’y aura qu’une version anglaise et point barre ! Dans ce dernier cas, pour une personne pas totalement à l’aise avec l’anglais, la seule issue est d’éventuellement demander le matériel pour sourds et malentendants et donc les sous-titres en anglais permettant de mieux comprendre qu’avec l’audio uniquement ! Imaginez la complexité si un spectateur uniquement francophone veut découvrir ledit film en salles et pas en VOD plus tard ! Ce type de sorties, que l’on peut qualifier de technique, est d’ailleurs étrange et quelque peu aberrante dans une province québécoise comme nous le disait au téléphone Armand Lafond, fondateur de l’une des plus grandes boîtes de distribution du Québec, Axia Films. D’ailleurs, il est difficile d’avoir le fin mot de l’histoire concernant ces sorties là, si ce n’est que le distributeur ou l’ayant droit n’en voit pas le potentiel pour le public français ou que l’annonce de la sortie ou la copie arrive trop tard pour doubler, voire sous-titrer.

Sinon, en gros, tous les blockbusters et films moyens américains joueront dans les multiplexes qui phagocytent une énorme partie des salles québécoises. Le cinéma indépendant américain et le cinéma d’auteur international se retrouvera dans les quelques salles indépendantes et d’auteur uniquement circonscrites à Montréal, puis une ou deux à la capitale Québec City, une à Trois-Rivières et une à Sherbooke. Et là on comprend que la France, au-dessus de toute autre nation, a une chance incroyable avec la diversité des salles et des films proposés un peu partout sur son territoire pour peu qu’on n’habite pas dans un trou paumé au fin fond de la Creuse. C’est la fameuse exception culturelle française qui s’applique au cinéma, aussi bien dans son financement que dans sa diffusion.

Et le cinéma français dans tout cela ? Et bien, il est presque exclusivement dévolu aux multiplexes pour les plus gros films, mais du côté francophone (les multiplexes anglophones de Montréal s’en passeront, hors rares exceptions). Et pour le cinéma plus pointu, il sera logiquement offert aux salles indépendantes puisque le doublage en anglais n’existe que pour quelques rares exceptions (vraiment pour les gros films à rayonnement international comme « Anatomie d’une chute » ou les gros films québécois qui attirent le public anglophone comme ceux de Dolan). L’exploitation en salles au Québec est donc complètement et linguistiquement schizophrène et c’est le spectateur assidu et cinéphile qui y perd le plus…

Le cinéma au Québec et le cinéma du Québec

Le parc de salles québécois est d’environ 675 salles pour une grosse centaine de cinémas et de ciné-parcs (cette dernière option étant presque typiquement nord-américaine). C’est un chiffre en baisse car avant la crise sanitaire il y avait plus de 720 écrans et 128 structures présentes sur le territoire de la Belle Province. Avant la crise, le nombre de spectateurs annuels avoisinait les 18/19 millions contre 12 en 2022. Mais l’année 2023 marque un net rebond, même si les chiffres définitifs ne sont pas encore connus. Pour monsieur Lafond, il y a tout de même encore un manque criant de salles au Québec comparé à l’Europe. Et cela a pour effet de créer une compétition forte et de ne laisser que très peu d’espace et de temps pour chaque sortie…

Pour comparaison, la France et ses 70 millions d’habitants compte plus de 2000 cinémas pour près de 5500 écrans. Un ratio d’écran par habitant presque similaire. Mais on voit que le Québec a bien plus de multiplexes/habitant et qu’en France il y a plus de petites salles (la moyenne étant au complexe de 2 ou 3 salles contre 6 ou 7 au Québec). La conclusion est qu’il y a bien sûr plus de place en France pour le cinéma plus exigeant et art et essai qui se joue souvent dans de plus petites structures, alors qu’ici, tradition nord-américaine oblige, c’est le royaume de l’Oncle Sam…

La part de marché du cinéma américain est donc et logiquement bien plus importante au Québec qu’en France (en moyenne 75 à 80% au Québec contre 45 à 50 en France !). Pour les films du cru, la part de marché du cinéma québécois au Québec est généralement entre 10 et 15 % contre 40 à 45% pour les films tricolores dans leur pays). Il y a ce côté exception culturelle française qui est encore une fois fortement responsable mais en général pour d’autres pays tels que l’Allemagne ou l’Espagne, on trouve une moyenne entre ces deux exemples.

Et, attention, la configuration québécoise est une rareté presque unique au monde. Deux autres sont bien connues des français puisque ce sont des pays limitrophes sur lesquels on reviendra après à titre de comparaison : la Belgique et la Suisse. Des pays avec lesquels le Canada et plus précisément le Québec partagent cette particularité (comme celle du bilinguisme qui cause bien des aberrations). En effet, au Québec on parle de films québécois et non de films canadiens. Ceux-ci existent bien sûr hors du Québec (en Ontario et Colombie Britannique surtout) mais c’est une production minoritaire et peu dynamique se rapprochant du modèle de production anglophone des USA.

On peut dire que la production québécoise est très variée et vivante contrairement aux autres provinces. Ce qui est, cette fois et dans le bon sens, dû principalement à la langue et, à moindre mesure, à la culture. Les auteurs du cru sont même souvent connus à l’international, de Dolan en France à Villeneuve à l’international pour ne reprendre que les plus connus. D’ailleurs, l’intérêt pour le cinéma québécois en France ne se dément pas comme le prouve le César reçu par Monia Chokri pour Simple comme Sylvain, au nez et à la barbe de Oppenheimer il y a quelques semaines.

PRODUCTEURS, DISTRIBUTEURS, EXPLOITANTS OU ORGANES DE RÉGULATION : À QUI LE BLÂME DE CETTE PROBLÉMATIQUE KAFKAIENNE ?

Les exploitants des salles et la langue

Comme me l’ont indiqué Roxane Sayegh (directrice des trois salles art et essai principales de Montréal) et Jean-François Lamarche (responsable de la programmation desdites salles) lors d’une longue entrevue, les exploitants ne peuvent pas grand-chose à la manière dont un film va être présenté au niveau de la langue. Bien sûr, eux évitent drastiquement toute version doublée.

Au cinéma Beaubien, le plus mythique de Montréal sur ce créneau, il n’y aura que des films québécois ou français et les rares films internationaux présentés le seront en VOSTF (sauf séance enfant). On peut citer La Zone d’intérêt ou Perfect Days. Pas de cinéma américain à Beaubien puisque c’est l’autre gros cinéma du genre, situé lui en zone plus anglophone, qui s’en charge : le cinéma du Parc. Là-bas, même type de programmation pointue mais cette fois axée davantage vers le cinéma anglophone. Et là, en revanche, parfois des films présentés en anglais ne disposent pas de VOSTF, ce qui occasionne déception et frustration pour le public francophone. Comme le souligne monsieur Lamarche, ce n’est pas de son ressort puisqu’il se battra toujours pour avoir une version doublée en français mais cela vient du distributeur et des ayants-droits. Pour plusieurs raisons sur lesquelles nous reviendrons, bien que personne n’ait vraiment de réponse pleine et satisfaisante.

Des salles de cinéma en région – donc hors de Montréal – font également le choix d’une programmation diversifiée mêlant ce que font les salles art et essai de Montréal avec une programmation plus mainstream comme le font les grandes chaînes de multiplexes (Cineplex, Guzzo, …) ou les cinémas de deux ou trois salles dans les régions plus rurales. Il y a par exemple le Clap à Québec ou la Maison du Cinéma à Sherbrooke qui vont aussi bien projeter Anatomie d’une chute que Wonka.

Nous avons tenté de joindre un responsable du plus gros réseau d’exploitants canadiens, Cineplex (l’équivalent de Kinepolis ou Pathé en France), pour en savoir plus sur leur manière de sortir les films et de se positionner sur le choix du langage, mais sans succès. Cependant, dans leurs multiplexes, c’est assez clair. Du cinéma américain en veux-tu en voilà et quasi exclusivement doublé. Quelques grosses productions françaises du type Astérix dans les multiplexes francophones et, plus rarement mais de manière de plus en plus fréquente, Cineplex s’essaie à quelques copies en VOSTF comme récemment des gros films d’auteur tels que Saltburn, Pauvres créatures ou Fiction américaine (ne nous plaignons pas, deux de ces titres ne sont même pas sortis en salles en France mais sur Prime). Par obligation néanmoins, puisque pas de copie doublée existante et que de tels films doivent tout de même avoir une version francophone, quelle qu’elle soit, comme le précise La Loi sur le cinéma de 1992.

Tout cela reste trouble et nébuleux mais montre aussi qu’une demande est là pour des films en version originale sous-titrée en français, une demande qui devient croissante, comme cela l’a été dans l’Hexagone il y a une quinzaine d’années quand le circuit UGC a axé la plupart de sa programmation vers la VOST. D’ailleurs, Kinepolis commence à le proposer aussi, mais des exploitants comme CGR ou Gaumont/Pathé y sont encore frileux, à l’exception de la région parisienne. Ici, au Québec, peut-être est-ce dû au gros bassin d’expatriés français à Montréal et dans les grandes villes qui a progressivement créé une demande de cinéma pointu, un cinéma qui ne tolère guère le doublage mais favorise la langue d’origine. On aurait aimé savoir si cette tendance était conjoncturelle, passagère ou structurelle mais difficile d’avoir la réponse.

À noter, il faut préciser, que le doublage est une industrie puissante au Québec comme en France. Toutefois,  proportionnellement parlant, ce mode de consommation de films prévaut plus que chez nous. Du côté de l’Hexagone, comme on l’a écrit plus haut, c’est beaucoup grâce au circuit UGC qui a ainsi éduqué petit à petit les spectateurs à cette forme de consommation linguistique en plus des salles art et essai. Logiquement, les spectateurs s’habituent et en demandent de plus en plus. Au Québec, on n’y est malheureusement pas encore, même si cela bouge. Armand Lafond précise que, paradoxalement, c’était pourtant le cas il y a plusieurs décennies mais que les chaînes de télévision ont inversé la tendance en demandant de plus en plus de version doublée en français, ce qui a rendu l’industrie du doublage plus puissante et ainsi de suite. Et visiblement en région, il n’y aurait aucune demande pour des sous-titres ni même pour du cinéma pointu, mais ça c’est un autre sujet…

Les exploitants s’adaptent donc au public de leur région ou de leur situation géographique, le but étant bien sûr d’être rentable, même pour une OBNL (Organisme à But Non Lucratif) tels que les cinémas Beaubien, du Parc et du Musée. Et même s’ils ont une ligne directrice et culturelle à respecter ou à favoriser, ils ne sont pas les seuls à décider et sont dépendants du bon vouloir des distributeurs ou majors (les gros studios américains tels que Warner, Disney ou encore Sony).

Les distributeurs québécois et les majors peu enclins à se positionner sur le bilinguisme

Au Québec, un film ne peut pas sortir en salles s’il n’est pas distribué par un distributeur québécois comme le stipule la Loi sur le cinéma de 1992. C’est le Ministère de la Culture qui donne les visas, les autorisations de sortie, ainsi que le classement des films. Il y a donc bien une régulation même si les exceptions et les contournements pullulent comme on a pu le voir. Il y a des structures plus petites telles qu’Axia Films, Maison 4:3 ou K-Films Amérique qui se spécialisent souvent dans le cinéma québécois, francophone ou pointu : des passionnés en somme comme monsieur Armand Lafond.

Et il y a bien sûr des plus gros joueurs qui travaillent de pair avec les majors américaines et autres ayants droits. On peut citer Entract Films dont Tim Ringuette est le boss et avec qui nous nous sommes entretenus. Ou encore VVS Films qui a choisi de nous bloquer plutôt que de nous répondre quand on pointait du doigt leurs sorties sans aucune version française (Land of bad récemment). Un stagiaire visiblement nous a répondu de manière sarcastique qu’il n’est pas là pour, je cite, « gérer les frustrations du public francophone » (!).

Puis, petite particularité (oui, encore une), il y a les sorties de studio distribuées directement par les exploitants comme Cineplex (un peu comme le fait UGC qui produit parfois même en plus). On a dit plus haut que c’était interdit ? Oui, mais la loi de 1992 est arrivée sur le tard et ce qui se faisait déjà depuis des lustres n’a pas été interdit par ladite loi. Comme une clause de continuité en quelque sorte…

En ce qui concerne les films français et québécois, la question du doublage ne se pose pas pour les distributeurs car le public francophone va forcément y trouver son compte. Ce n’est pas le but de l’enquête mais on peut se poser aussi la question à l’inverse pour le public anglophone de Montréal et de quelques régions québécoises. Et bien, seuls les gros films (québécois comme français) sortiront dans quelques salles anglophones avec des sous-titres anglais. Il y a donc véritablement un casse-tête linguistique dans tous les sens du terme.

Pour les films de toutes nationalités confondues, c’est une autre histoire. Ces œuvres qui sont non anglophones (et qui sont souvent des films pointus et/ou de festival s’ils sortent au Québec où le choix et la variété de sorties n’a rien à voir avec la France) sortiront soit en VOSTF, soit en VOSTA, soit les deux. L’exemple du film en langue allemande La Zone d’intérêt est parlant : quasiment pas de copies en région et les copies seront divisées dans les deux langues selon le choix du distributeur Entract car le film est porteur pour tous. Son directeur, Tim Ringuette, précise que le potentiel du film était important donc on veut faire plaisir à tous dans les deux langues. Idem pour Perfect Days ou Anatomie d’une chute. D’autres ne seront sous-titrées qu’en anglais et c’est dommage car le public francophone est demandeur de cinéma exigeant. En revanche, plus rare est le cas de sorties étrangères hors langue anglaise qui ne sont sous-titrées qu’en français.

Entract Films a un catalogue assez varié et distribue pas mal de gros films également. En général, il va choisir de faire un 50/50 : il y aura autant de copies en version originale que de copies doublées en français. En revanche, ils distribueront peu de films en version sous-titrée français, ce qui désolera le public cinéphile. Voire même parfois, sur de toutes petites sorties sur une ou deux salles, il ne prendra pas la peine de faire un doublage et réservera ainsi cette sortie à un public exclusivement anglophone (dans une ville pourtant francophone !). Un exemple parfait du casse-tête linguistique montréalais.

Ou prenons l’exemple d’un petit film d’auteur sorti en décembre 2023 au Québec : Eileen avec Anne Hathaway. Juste deux copies, pas vraiment de gros potentiel en vue et peu de recettes envisagées pour une fenêtre de tir en salles de deux ou trois semaines. La sortie risque de rapporter 10 000$ (comme aux USA on calcule les recettes au Québec et non les entrées, même si c’est moins représentatif avec l’inflation) et le coût des sous-titres, même si peu élevé, rend cette option inenvisageable.

Ensuite, il y a aussi quelques aberrations incompréhensibles qui montrent une paresse ou un manque d’efforts de la part du distributeur (et de respect pour le public francophone pourtant demandeur ?). Depuis que je suis ici j’ai par exemple vu passer Dark Waters de Todd Haynes pour parler de gros films d’auteur, Barbare pour citer un film d’horreur réussi et à succès ou la série B d’action Land of Bad dont on a parlé plus haut. Ces trois films ont eu l’étrange particularité de sortir au Québec sur un gros parc de salles mais sans aucune copie en français ou en VOSTF… Est-ce logique ? Clairement pas. Autre incongruité : voir le dernier film d’Alexander Payne The Holdovers (Winter Break en France) sortir uniquement en version anglaise ou en version française doublée alors que du doublage est tout sauf indiqué pour ce type de films qui aurait davantage été reconnu ici avec de la VOSTF comme les autres films nommés aux Oscars…

Ou prenons encore le cas particulier du dernier Nolan récemment multi oscarisé, Oppenheimer. L’une des plus grosses sorties de l’année et qui est sorti dans pléthore de salles par Universal mais uniquement en version originale sans sous-titres ou alors doublé en français. Alors que, trois ans avant, Tenet avait eu droit à des copies sous-titrées. La cause ? Nolan était chez Warner avant qui avait octroyé des copies en VOST mais le cinéaste est depuis passé chez Universal qui n’a pas semblé voir le potentiel du VOSTF pour un tout petit public de niche sur le territoire nord-américain. Imaginez : le Québec représente 9 millions de personnes sur un continent de 350 millions d’anglophones. Et sur ces 9 millions, seul une partie du public montréalais et quelques irréductibles en région en seraient friands… Inutile ! Des spectateurs interrogés me demandaient pourquoi le Québec ne récupérait pas les copies VOSTF de France ou s’en faisait envoyer. Vous vous doutez bien que c’est bien plus complexe que cela et que cela ne fonctionne pas ainsi…

Dernière petite information assez caustique. Il existe une entente tacite entre exploitants et distributeurs : la règle des 5 km. En gros, si un distributeur laisse une copie d’un film quel qu’il soit dans un format linguistique donné, aucun autre cinéma dans les 5 km à la ronde ne s’en verra offrir. Un peu comme une entente de concurrence entre les différents exploitants. Par exemple, monsieur Lamarche expliquait qu’il s’est battu pour avoir Pauvres créatures au cinéma du Parc en VOSTF (comme il a eu l’exclusivité montréalaise de Dune et sa suite en VOSTF également). Ce qui fait que le multiplexe francophone et des expatriés par excellence voisin (le Cineplex Quartier Latin) n’aura pas de copie VOSTF. Et comme le distributeur n’a pas offert de version doublée en français et que ce multiplexe est francophone (donc la version anglaise n’avait aucun intérêt pour eux), ils n’ont pas eu le film qui s’est retrouvé dans un autre multiplexe francophone plus lointain mais très commercial (le Cineplex Star Cité) avec un public qui semble moins adapté. Incohérence encore ? Un peu oui…

Le choix de la langue pour les distributeurs est donc soumis à leur propre politique, à leur envie (ça vaut le coup ou pas financièrement) mais aussi à un facteur logistique. En effet, si la sortie est tardive, ce qui est le cas ici pour pas mal de petits films, il n’y pas le temps matériel pour adapter, traduire et apposer les sous-titres. Pire pour le doublage me direz-vous ? Mais en général, ces films-là ne sont pas non plus doublés. Une problématique multifactorielle donc pour les distributeurs qui leur incombe autant qu’au marché. On remarquera tout de même que dans l’ensemble, les plus petites structures sont davantage inquiétées par la question et favorise les sorties en VOSTF voire en français doublé quand c’est nécessaire que les grandes structures qui y voient caprices de niche ou perte de temps.

Mais, encore une fois et comme le précise monsieur Lamarche, tout résulte de l’intervenant qui sera chez le distributeur de chaque film. Il a tenté de prouver à certains distributeurs qu’il y avait des revenus à faire avec de la VOSTF.

Le public québécois dans tout ça ?

Il faut se rendre à l’évidence : ce sujet et ces problèmes dans le cadre du cinéma ne concernent qu’une infime partie de la population, la télévision ayant fait son office de « lavage de cerveau » au doublage même si l’ère des séries change un peu la donne. En effet, pour les irréductibles, il est souvent plus simple d’avoir une version sous-titrée quand le programme vient d’un autre pays qu’une version doublée, habituant ainsi les spectateurs à ce mode de visionnage.

Et, au Québec, même les cinéphiles ne se plaignent pas de ce diagnostic. Habitués au doublage, ils ne s’en formalisent guère hormis, majoritairement sur Montréal, voire à Québec City et Sherbrooke qui sont des villes au bassin d’amateurs potentiels plus conséquent. Il y a même la plus grosse des incongruités qui soit : la plateforme de streaming canadienne Crave qui propose ses contenus en anglais sous-titrés anglais et en français sous-titrés français mais pas en anglais sous-titrés français, les options de commande de la plateforme ne le permettant pas !!! Avez-vous déjà lu une aberration pareille ? Et c’est source de beaucoup de débats sur de nombreux forums, il est d’ailleurs étonnant que la plateforme n’autorise pas cette option à force de plaintes…

Cependant depuis quelques années, et notamment le carton de Parasite, selon monsieur Ringuette, les choses bougent un (tout petit) peu. Le public s’habitue un peu plus au sous-titrage grâce aux films d’autres langues qui traversent les frontières et le bassin d’expatriés à Montréal, plus enclin voire totalement fan de la VOSTF, est en demande. On voit donc apparaître de plus en plus d’exceptions allant dans ce sens même si ce n’est pas encore la panacée.

Beaucoup de spectateurs interrogés à la sortie de diverses salles prêchent généralement pour leur paroisse. On a le spectateur lambda de multiplexe qui se contrefiche du sujet et apprécie son cinéma doublé. À l’opposé, on a le cinéphile assidu du cinéma Beaubien (comme moi) qui peste contre cette manière de faire et ces choix discutables dans une province francophone. On a aussi certains anglophones qui ne souhaitent pas que le sous-titre français vienne perturber sa projection (un peu égoïste tout de même). Bref, c’est varié mais dans les cinémas dédiés, on sent une demande forte de VOSTF notamment pour des œuvres art et essai ou exigeantes, un peu moins pour les blockbusters à la Barbie.

En général, les spectateurs prennent donc ce qu’on leur donne et ce ne sont pas quelques ciné-clubs, quelques forums et quelques mails mécontents qui feront changer les choses du côté des spectateurs. Les plus exigeants devront se satisfaire de la sortie en VOD quelques semaines ou mois après (pas de chronologie des médias comme en France). C’est parfois la seule option quand on veut absolument découvrir un film non disponible en VOSTF lors de sa sortie en salles, comme nous répondent généralement les distributeurs peu concernés.

ZOOM SUR DES CONFIGURATIONS SIMILAIRES ET CONCLUSION

Le plat pays et le pays neutre, comment font-ils ?

Deux autres contrées en partie francophone subissent les mêmes problématiques que le Québec : il s’agit bien sûr de la Belgique divisée en deux régions linguistiques (la Flandre avec le flamand et la Wallonie avec le français) et de la Suisse qui doit faire avec trois parlers différents (français, allemand et italien) !

Le cas de la Belgique correspond un peu à celui du Canada avec le Québec. D’un côté, on a les cinémas flamands (population issue des contrées nordiques plus habituées à l’anglais et aux sous-titres) qui ne proposent pas de doublage mais des sous-titres en deux langues en même temps (donc qu’on ne nous dise pas que les sous-titres sont gênants, c’est une question d’habitude). On verra donc Barbie en version originale en anglais avec des sous-titres flamands et français à la fois. Du côté francophone, en Wallonie, très peu de salles optent pour les sous-titres (quelques cinémas art et essai uniquement si le distributeur veut bien allouer une copie dans ce sens) mais comme dans les deux tiers des salles françaises, ce sera du doublage (issu des copies françaises le plus souvent, les sorties étant la plupart du temps ajustées). Question culturelle et d’habitude comme on le voit donc… Enfin, un peu comme Montréal, Bruxelles propose de tout et pour tous, vu que la ville est scindée entre flamands et wallons. Toutes les versions sont disponibles la plupart du temps selon les quartiers, l’offre et la demande et les conditions actées avec les distributeurs, copies sous-titrées comprises. Preuve que c’est possible si on y met de la volonté.

Du côté de la Suisse, c’est une autre affaire. Doublage et sous-titrage se tiraient la bourre depuis longtemps mais visiblement, le doublage a repris le dessus et serait favorisé dans les cantons français qui récupèrent les copies du voisin hexagonal. En Suisse germanique, c’est un peu pareil sauf qu’on aura plus de chances de trouver des copies sous-titrées. Enfin, la Suisse de langue italienne semblerait mise de côté car le marché est trop petit et la majorité des habitants étant bilingues. On a même pu lire un article qui met en avant le fait que les spectateurs de langue italienne traversent la frontière pour aller au cinéma dans leur langue.

Donc, ces soucis linguistiques ne sont pas l’apanage du Québec en ce qui concerne la langue de Molière et on voit que de nombreuses solutions sont possibles sans désavantager un type de clientèle, encore faut-il s’en donner les moyens.

ET DU COUP ? (OU « FAIT QUE » EN ARGOT QUÉBÉCOIS) ?

Visiblement, ce casse-tête linguistique dans la diffusion des films au Québec impacte plus une petite catégorie de cinéphiles et les expatriées francophones de Montréal plus habitués aux sous-titres et préférant ainsi découvrir les œuvres à leur meilleur. Au Québec en général, qui est une région unique au niveau de la langue en Amérique du Nord, le doublage est une industrie très forte qui compte. Et la majorité de la population, hors certaines niches en ville, semble préférer le doublage aux sous-titres ou ne pas s’en formaliser.

Seuls, nous, les spectateurs, aidés par certains exploitants ou distributeurs passionnés, pouvons un peu influer en dénonçant certaines aberrations dans la diffusion des films en salles. Pas sûr que cela ait de l’effet même si on sent une petite (et lente) mutation des comportements de consommation des films sur site. Certains succès en salles de la VOSTF (Pauvres créatures ou Asteroid City) vont peut-être faire un peu bouger les mentalités en montrant qu’il y a un public pour les sous-titres, quels qu’ils soient, mais rien de gravé dans le marbre.

En dépit d’une région qui prône la langue française à tour de bras, le cinéma et la particularité québécoise semblent être le dernier souci des acteurs de la profession plus intéressés par l’aspect rentabilité qu’une quelconque velléité ou logique cinéphile. On ne peut pas déplacer des montagnes. Et rien que cette enquête sur le sujet fut complexe et très compliquée à terminer par manque d’intérêt de la profession.

Verra-t-on comme en France un glissement progressif vers l’envie de sous-titres pour avoir le choix ? Rien n’est moins sûr !

NB :

• Les distributeurs fonctionnent selon deux principes pour la distribution de leurs films :
– Acquisition et préachat
OU
– Ententes de distribution et obligation contractuelle (comme Entract avec les mini-studios Neon ou Elevation)

• C’est le Ministère de la Culture qui donne les visas, les autorisations de sortie ainsi que le classement des films.

• Il ne faut pas oublier qu’au Québec, comme dans beaucoup d’endroits, ce sont les ventes télévisées qui apportent une grosse partie des revenues des distributeurs et qu’à la télévision ici, les sous-titres sont encore moins réclamés.

• Le doublage est une spécificité québécoise en Amérique du Nord puisque tous les films anglais en territoire anglais ne demandent bien sûr pas de doublage et que le peu de sorties non-anglophones sont sous-titrées aux USA et réservées à un public très cinéphile.

• Les films que la SODEC finance sont d’une autre langue, et s’ils sont à gros budget (+ 3,5 M$), ils se doivent d’être doublés en français par une entreprise et des acteurs québécois. En dessous de ce palier, ils doivent au moins avoir une version sous-titrée en français.

• L’article 83 de La Loi sur le cinéma réglemente l’émission des visas pour présentation de films en public et permet à l’auditoire d’avoir accès à des films ne disposant pas de version doublée en français, pour une durée maximale de 45 jours. Une seule copie est autorisée à être en circulation après ce délai.

• Par ailleurs, selon nos statistiques, en 2023, 97% des films exploités par les Majors américains sur le marché québécois, et disposant d’une version française, ont été doublés au Québec.

• Historiquement, il y a eu des préoccupations quant à l’acceptation du sous-titrage par le public québécois, en raison de l’importance accordée à la préservation du français. Cependant, il semble y avoir une évolution dans l’acceptation, en particulier parmi les générations plus jeunes, qui sont souvent habituées à la consommation de contenus multimédias avec des sous-titres.

Enquête réalisée entre décembre 2023 et avril 2024 à Montréal.

Dossier réalisé avec la participation (et mes remerciements) de :
Roxane Sayegh (directrice des cinémas Beaubien, du Parc et du Musée)
Jean-François Lamarche (responsable de la programmation des cinémas Beaubien, du Par cet du Musée)
Tim Ringuette (directeur de la société de distribution Entract Films)
Armand Lafond (directeur de la société de distribution Axia Films)
Yannick Blouin, qui nous a mis en relation avec différents acteurs de la profession pour répondre à mes questions (dont la SODEC, principal financier du cinéma québécois avec Téléfilm Canada).

Sky Dome 2123 : les graines du futur

Dans un monde qui connaît de multiples crises, l’humanité choisit de sacrifier son espérance de vie pour sauver la planète. Nous y suivons un homme et une femme, déchirés par le système mis en place et leur désir de vivre leur amour jusqu’à la dernière seconde. Mais peut-on vraiment s’aimer dans ce contexte ? À la force d’une animation somptueuse, Sky Dome 2123 ne cesse d’émietter des indices de façon à multiplier les interprétations quant à leur trajectoire et leur véritable destination.

Synopsis : 2123. Dans un futur où la sécheresse a ravagé la Terre, l’humanité est contrainte de sacrifier une partie de la population : toute personne de plus de 50 ans sera transformée en arbre. La société est régie par des règles impitoyables. Le jour où Stefan voit sa femme condamnée prématurément par le système, il décide de prendre les plus grands risques pour changer son destin.

Découvert à la Berlinale, propulsé par la compétition d’Annecy et récompensé d’un Méliès d’argent à Strasbourg, le premier long-métrage de Tibor Bánóczki et Sarolta Szabó détonne dans le paysage cinématographique actuel, notamment grâce à son parti pris visuel.  Typiquement connue pour l’animation image par image des sabres laser dans Star Wars, la rotoscopie est une technique qui consiste à dessiner (ici à la main) par-dessus des prises de vues réelles. A Scanner Darkly et Teheran Tabou restent des références dans ce domaine, mais le duo de cinéastes hongrois pousse encore plus loin ce travail au niveau des expressions faciales. Et il a fallu sept longues années pour venir à bout de ce processus chronophage. Ce qui est d’autant plus impressionnant sur le travail de la texture, que ce soit l’eau, le sable ou toutes les matières organiques que l’on trouve à l’écran.

Le monde de demain

La science-fiction est plus que jamais le miroir de notre monde en décomposition. La nature n’est plus et la vie est devenue artificielle pour les citoyens d’un Budapest confiné sous un dôme de verre. Lorsque la ville se réveille, les annonces martèlent l’idée de « renaissance », car l’espérance de vie est devenue une marchandise régulée, rappelant ainsi le postulat de Jung-E, avant qu’il ne verse dans la série B mélodramatique et décérébrée, ce que Sky Dome 2123 n’est pas. Passé les 18000 jours d’existence, une société privée récupère les corps pour alimenter une plantation d’arbres, afin de réoxygéner la planète, détruite et brûlée par l’insouciance de l’Homme. Le temps est impitoyable avec celles et ceux qui ne peuvent rêver d’avenir. C’est le cas de Stefan (Tamás Keresztes), un psychologue qui ne peut que constater à quel point l’humanité a perdu son lien avec la nature. Il faut dire que le deuil qu’il partage avec sa femme Nora (Zsófia Szamosi) ne l’aide pas à guérir de sa mélancolie.

Nora finit ainsi par fuir ses responsabilités et renonce au peu de liberté qu’il lui reste à consommer. Telle l’investigation du Soleil Vert, Stefan est amené à infiltrer les installations de la société qui recycle les corps. Son inquiétude à ce sujet rappelle également celui d’un épisode pandémique qui a notamment influencé le processus d’écriture, sans compter les problématiques climatiques et les guerres. Tout cela se lit à travers les yeux des personnages en quête de rédemption et de réconciliation. Cette dystopie possède ainsi une grande profondeur en faisant l’économie de séquences d’action, car la suite du programme n’a rien d’un Mad Max.

Les fantômes du passé

Dans une seconde partie, bien plus stimulante que son exposition théorique, nous découvrons, en même temps que les protagonistes, les vestiges de l’ancien monde. Cela donne lieu à une nouvelle démonstration technique pour animer des décors en trois dimensions. C’est dans les détails que cette visite désenchantée donne un sens aux échecs de l’humanité. Le choix du road-trip permet ainsi de garder un œil sur le passé et de constater ce qui a été perdu jusqu’à la création des dômes. Le couple doit ainsi faire face à leur mortalité, éminemment tragique. Mars Express prenait à revers cette analyse en transférant la mémoire d’un hôte humain dans un corps artificiel. Faute d’atteindre ce genre d’avancée et de repousser ce passage vers l’au-delà, le film prend soin de poncer un axe romantique assez malin et pertinent pour nourrir une fin ouverte. Sur la partition musicale de Christopher White, le dernier plan cultive cette aura douce-amère, où le choix de Stefan est suffisamment ambigu pour que la raison et l’égoïsme se confondent.

Peut-on seulement s’en remettre à la génération suivante ? L’avenir est incertain et le film de Bánóczki et Szabó se garde d’y répondre par les faits ou la science. Tout l’intérêt de Sky Dome 2123 est de constituer un objet d’étude infini et universel dans l’esprit des spectateurs. Que l’on soit fasciné par ces thématiques actuelles ou bien outré par la distance émotionnelle avec les personnages, le sentiment de s’être épanoui et d’avoir fleuri à leurs côtés n’est pas une illusion. Cette odyssée ne s’arrête donc pas au générique et parvient à nous implanter une belle graine de réflexion, pourvu qu’elle nous serve d’ici la fin du monde.

Bande-annonce : Sky Dome 2123

Fiche technique : Sky Dome 2123

Titre original : Müanyag égbolt
Réalisation, scénario, storyboard, prise de vues réelles : Tibor Bánóczki et Sarolta Szabó
Département 2D : Andrea Gabányi
Département 3D : Botond Tobai, Zénó Mira, László Fazekas, Gergő Gieda
Musique originale : Christopher White
Son : Judit Sós
Montage son : Stefan Smith
Montage : Czakó Judit Hse
Assistant réalisateur : Krstan Petrucz
Costumes : Petra Szűcs
Coproducteurs : Viktória Petrányi
Producteurs : József Fülöp, Orsolya Sipos, Juraj Krasnohorský
Producteurs exécutifs : Mónika Mayer, Henrieta Cvangová
Production : Saltofilm, Artichoke Film Production
Pays de production : Hongrie, Slovaquie
Distribution France : KMBO
Durée : 1h50
Genre : Animation, Science-fiction, Drame, Romance
Date de sortie : 24 avril 2024

Sky Dome 2123 : les graines du futur
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3.5

Ces fins de film qui nous inspirent, nous galvanisent (1ʳᵉ partie)

On en reste coi. Le souffle court, d’où percent parfois, malgré tout, quelques paroles mal assurées à l’attention de son entourage, ou de soi-même, quand les lumières se rallument. Le film vient de se terminer et, si nous connaissons désormais la destination du voyage, le sol se dérobe un peu malgré tout sous nos pieds : pris par une fin inspirante, galvanisante, jamais vue… et qu’importent les superlatifs, puisqu’elle est tout simplement inoubliable. L’extrême pointe d’une œuvre qui cristallise son essence et la grave dans nos souvenirs de cinéphile. La rédaction du MagduCiné vous propose sa sélection, forcément subjective, de ses apothéoses de cinéma préférées, en deux parties. Voici la première. Vous êtes prévenus : les spoilers sont inévitables.

Selon Christopher Nolan (Première, mars 2024), « le succès d’un film dépend avant tout de la manière dont le récit se déploie pour parvenir à sa conclusion (…). Tout l’équilibre d’un film repose sur sa dernière séquence et sur la manière dont celle-ci va définir et modifier l’expérience que vous avez vécue pendant les deux heures précédentes. »

Si son propos part d’un principe qui ne s’applique pas systématiquement, il met en lumière une des caractéristiques du cinéma en tant qu’art : tenir le spectateur en haleine, l’intriguer avant de dénouer l’intrigue, souvent en conclusion. Une fin réussie peut donner du relief à tout ce qui a précédé, et permettre d’apporter au spectateur un éclairage particulier, clef et déterminant à l’ensemble du récit. Il s’agit de la dernière impression, de l’ultime expérience, avant la torpeur, la jubilation, la peine ou l’état de choc du générique de fin. C’est un des objectifs du 7ᵉ art.

Scarface (1983) : anatomie d’une chute

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Avec sa vulgarité, son kitch, sa virilité, son machisme, son hyperviolence, son outrance, son langage cru, sa consommation de drogue, Scarface est de ces films qui agitent ce curieux paradoxe : repousser et fasciner en même temps. Le long métrage tient sa force de sa figure centrale, Tony Montana, devenue iconique, et se calque sur une mécanique d’ascension progressive et de déchéance brutale. Si la mégalomanie du héros lui permet d’abord de dominer tous les aspects de sa vie, elle finit par le mener à sa perte.

Ce qui frappe en premier lieu lors de la scène finale, c’est le stress généré par l’état d’alerte. La résidence de Tony Montana est assiégée par un nombre incalculable d’assaillants, tous venus pour l’assassiner. D’autres circonstances participent à générer chez lui un état de choc : sa sœur est morte sous ses yeux, il a tué son meilleur ami (ce qu’il semble regretter), il a perdu sa femme, son prestige, ses affaires dans le trafic de drogue… Mais son égo est si grand qu’il tente malgré tout de maîtriser la situation en roulant des mécaniques, ce qui donne à l’acteur l’occasion de nous offrir une performance de pure théâtralité, d’ultime transcendance.

Les tirs fusent et semblent déchirer l’espace. Les pièces deviennent comme des compartiments où chaque centimètre carré peut être mortel. Tony Montana, dans un élan de folie et de fureur, sort l’artillerie lourde et fait exploser la porte de son bureau.

Say hello to my little friends !

À un débit impressionnant, il parvient à atteindre plusieurs assassins potentiels avec sa mitrailleuse, tandis que les tirs de riposte s’enchainent. Mais l’adrénaline, associée à sa récente consommation de cocaïne, fait qu’il ne semble pas sentir les tirs qu’il reçoit en plein thorax. Ce dernier revendique alors sa supériorité, son indestructibilité, dans un moment à la fois inouï et surréaliste.

C’est par un ultime coup explosif derrière lui, effectué par celui qui semble être le chef de bande, qu’il chutera et périra dans la fontaine de sa pièce centrale. Cette dernière affichera alors ironiquement : « The world is yours ».

Authentiquement fou, éblouissant et iconique, Pacino signe ici la performance la plus hallucinante de toute sa carrière.

Oka Liptus

3h10 pour Yuma (1957) : correspondance pour la liberté

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Une légende et une rumeur racontent que lorsque vous prenez le 3h10 pour Yuma, vous pouvez voir les fantômes des hors-la-loi galoper dans le ciel. Ces premières paroles chantées nous placent déjà dans la légèreté d’un conte, celui qui guérit des remords. Quasiment anti-spectaculaire, le 3h10 pour Yuma de Delmer Daves développe un buddy-movie singulier pas comme les autres. Lorsqu’un hold-up tourne au meurtre, nous assistons à la rencontre entre un « berger » et un « agneau égaré ». Et l’un doit escorter l’autre pour que justice soit rendue. Leur complicité n’est pas flagrante, mais elle le deviendra dans une parenthèse de réflexion, parfaitement cohérente avec le fait qu’ils attendent tous les deux une correspondance.

Au-delà des westerns mécaniquement traditionnels et manichéens, l’image du hors-la-loi est transfigurée, de même que celle du fermier. Ben Wade, gentleman d’exception, n’est pas plus le prisonnier de son geôlier que ce dernier l’est de sa propre condition. C’est Dan Evans qui succombe à l’appât du gain, mais les deux hommes partagent cette même quête de la liberté, celle qui efface toutes les frontières géographiques, sociales et morales. Tous deux s’élèvent ainsi dans un duel intense, où les mots valent mieux qu’un revolver, avant que l’on s’avance crescendo vers une fusillade plus convenue, mais aux enjeux extrêmement chargés. 3h10 pour Yuma est ainsi fait de héros incarnés et vivants, qui trébuchent certes, mais qui peuvent également surmonter leurs propres démons.

Lorsque certains dénouements préfèrent la tangente du twist nihiliste, d’autres encapsulent un sentiment des plus vivifiants, cher au cinéma hollywoodien. Au terme d’une course effrénée contre la montre, le duo finit par sauter dans le train en marche et fuir leurs assaillants. Ben et Dan sont ainsi récompensés par leur effort conjoint, car ils se situent bel et bien sur la route de la liberté. Le premier n’aura pas de difficultés à s’évader de nouveau de la prison de Yuma pour atteindre cet horizon qu’il pourchasse, aidant ainsi le fermier à restaurer son autorité et sa dignité. Pour Dan, en plus d’avoir rempli sa mission, une miraculeuse pluie arrose les terres arides de l’Arizona, préservant ainsi son bétail, sous les yeux émerveillés et enchantés de sa femme. Cette eau divine symbolise autant leur renaissance qu’un baptême qui les délivrerait de leur agonie. Une conclusion des plus sincères et des plus mémorables !

Jérémy Chommanivong

La Couleur de l’argent : « I’m back »

Une sorte de non-fin, qui réussit malgré tout à parachever de la plus belle manière La Couleur de l’argent, de Martin Scorsese. Voilà le tour de force du maître italo-américain, avec Richard Price à l’écriture, quand il réalise en 1986 sa comédie dramatique dans le milieu du billard, avec Paul Newman et un jeune Tom Cruise en haut de l’affiche. Le film est une lointaine suite de L’Arnaqueur (1961), de Robert Rossen, mettant déjà en scène Eddie Felson, le personnage qu’interprète Newman dans les deux œuvres. Un prodige des tapis verts qui en est éjecté à l’issue du drame psychologique de Rossen, et réapparait donc les cheveux poivre et sel au milieu des années 80 face à Vincent Lauria, joué par Cruise.

Vieux loup contre jeune loup. Sauf qu’au début de La Couleur de l’argent, Felson demeure un retraité du jeu du neuf, gagnant sa vie en vendeur d’alcool et en manageant des joueurs. C’est ainsi qu’il rencontre Vincent, aussi doué pour le billard qu’indiscipliné et innocent de ses enjeux d’argent. Un diamant brut que Felson entend tailler sur la route des salles enfumées où, sous ses directives, Vincent arnaque ; c’est-à-dire perd peu pour ensuite gagner gros. Mais l’enseignement est à double sens, car Fast Eddie est gagné par la passion désintéressée de Vincent pour le jeu. Jusqu’à une dispute marquant une séparation entre les deux hommes : point de départ pour Felson de sa redécouverte du billard comme joueur, bien décidé à redevenir le meilleur en négligeant l’appât du gain.

Alors, comment conclure La Couleur de l’argent sans duel entre les deux protagonistes ? Et comment ne pas terminer la partition sur une note finale, soit positive soit négative, sur la victoire ou la défaite de Felson face à Vincent lors d’un duel autour d’une table à six trous ? Tout l’intérêt de la fin de Scorsese est justement de transiger avec le second impératif, la dernière image du film magnifiant Felson en train de casser le jeu, accompagnée d’un « I’m back » (« je suis de retour »). Sans que le vainqueur de la partie ne soit jamais connu car, au-delà de la défaite ou de la victoire, finalement secondaire, le personnage de Newman a accompli son destin : redevenir le joueur passionné qu’il était. Un véritable fruit amer pour le spectateur, d’abord décontenancé de ne pas connaître la résolution binaire de la partie, avant de savourer le véritable goût du film quand son générique défile.

Kyuzo

Le Limier : to be or not duperie

Joseph L. Mankiewicz a surpris son monde en 1972 avec Le Limier (Sleuth), production nantie de seulement 2 interprètes (mais pas des moindres : Laurence Ollivier & Michael Caine.) Où l’histoire de Milo, un acteur épris de la femme d’un écrivain richissime, qui décide de se rendre au domicile de ce dernier pour lui demander d’accorder le divorce. Avec une arrogance so British, l’auteur à succès soumet alors une condition : celle de voir Milo s’improviser voleur des bijoux de son épouse pour qu’ils puissent tous les deux « gagner » : les bijoux pour l’un, l’argent de l’assurance pour l’autre.

Commence alors un jeu cruel imaginé par le romancier qui se sachant humilié, va tout faire pour partager sa peine avec Milo. D’un faux cambriolage réalisé dans un habit de clown à une mise à mort qu’on apprendra simulée par la suite, Andrew multiplie les incartades jusqu’à l’arrivée d’un détective ayant eu vent de la mort de Milo, lequel va tomber sur une série d’indices ne laissant guère de doutes quant à l’identité du coupable. Mais alors qu’on pense l’écrivain sur le point d’être arrêté, Milo ressurgit des habits du policier et lui révèle que la police est en route pour élucider le meurtre de… la maitresse d’Andrew. Taquin et surtout maitre du jeu, il se décide pourtant à révéler que quatre indices très compromettants du méfait se cachent dans la résidence. Et alors qu’il les trouve la sueur au front, il se décide à tuer Milo, pensant qu’à l’instar de tout le reste, il ne s’agit que d’une ruse. Et pourtant, tel l’ultime atout dans sa manche, Milo pousse son dernier souffle alors que la lumière rouge & bleue envahit les carreaux de la demeure.

Au-delà de voir et surtout ressentir un profond sentiment d’excitation face à la paire Laurence Olivier/Michael Caine, Le Limier marque surtout par cette fin autant imprévisible que diablement cohérente. Puisqu’au détour de cette histoire qui parle de lutte des classes, on se surprend à voir Mankiewicz utiliser (à bon escient d’ailleurs) la crédulité de ses personnages & les faux-semblants. Toutes nos certitudes sont ainsi ébranlées et lorsque Milo dégaine sa carte de l’arrivée imminente de la police, on en vient à penser à un énième mensonge de sa part pour ébranler l’arrogance d’Andrew. La frontière entre le récit et l’écran se faisant de plus en plus poreuse, on se plait alors à avoir été dupé de la même façon qu’Andrew, distillant une connivence avec les personnages telle que l’on en est soi-même devenu un. Et ça, c’est fort !

Antoine Delassus

Interview de Jawad Rhalib pour Amal : un esprit libre

Jawad Rhalib n’a pas sa langue dans sa poche, et la caméra encore moins. Avec Amal, il raconte le combat d’une enseignante contre la montée de l’islamisme radical dans sa classe. « Combat » au sens propre, parce que cinématographique, du terme : chacun boxe avec les mots, défend son point de vue avec la fièvre au corps. Le cinéma (re)devient un sport de contact, et l’agora scolaire un champ de bataille oratoire.

Dans le rôle principal, Luba Azabal donne tout comme si sa vie en dépendait, et déploie une énergie et une intensité qui feraient passer le Adam Sandler d’Uncut Gems pour Michel Houellebecq. Elle dépasse le jeu pour se (ré)incarner en pasionaria d’un film VRAIMENT engagé. C’est-à-dire qui met les pieds dans le plat, sans précautions oratoires ni filmiques, sans langue de bois pour mise en scène carton, mais avec le souci d’être juste.

Si vous cherchez un « school movie » plein de bons sentiments lénifiants et de poussière sous le tapis pour bourgeois qui souhaite mettre sa bien-pensance à l’épreuve des balles, passez votre chemin. Si vous cherchez au contraire un film qui met les pieds dans le plat et tant pis si ça éclabousse et si ça laisse des marques sur la joue, courez y.

Le cinéma retrouve un peu de ses prérogatives lorsqu’il invite à cautériser les plaies de l’inconscient collectif. Ici, Samuel Paty et Dominique Bernard viennent enfin de trouver une équivalence filmique à leur cause. Car Amal est un film militant, mais qui milite avant tout pour la vie. En majuscules, pleine et entière, sans bémols ni parenthèses, et l’embrasse absolument sans réserve. Hasard du calendrier (ou pas), le film sort le même jour que Le couteau: Réflexions suite à une tentative d’assassinat, le nouveau livre de Salman Rushdie, écrit suite à l’attentat dont il fit l’objet il y a un an. On appelle ça un double programme placé sous le signe de la Providence.

Un film qui avait toute sa place au Festival du film politique de Carcassonne, au cours duquel nous avons pu rencontrer son réalisateur, Jawad Rhalib.

Personne ne peut m’attaquer sur ce que je raconte dans le film.

LeMagduCine : On sent une volonté de mettre les pieds dans le plat qui se traduit immédiatement. Cette approche résolument frontale a toujours été au cœur de votre volonté de faire le film ?

Jawad Rhalib : Complètement. J’avais aucune envie de commencer par des installations, des longueurs etc. Je voulais démarrer par le déclencheur : cette question d’agression qui arrive parce qu’on soupçonne -soupçonne, c’est important de le dire- cette fille d’être lesbienne. C’est le déclencheur de tout. Mon envie c’était ça, de rester sur ce côté brut, le côté embarqué, et d’après ce qu’on voit, ça marche. Moi quand je vais voir un film j’ai envie de m’accrocher, ne pas lâcher du début jusqu’à la fin. Des espèces de vagues, du début jusqu’à la fin. Réussir le début, réussir la fin, et on travaille le milieu.

LMDC : La comparaison est délicate, mais c’est comme si on était plongé au milieu d’une guerre sans avoir été préparé par l’exposition de ce déclencheur.

JR : Oui et non, parce que cette bataille dont vous parlez- qui n’est pas mon point de vue mais je respecte, parce que chacun voit le film à sa façon- arrive après une décision d’une prof de se dire « Tiens, il y a cette situation, les autres profs ne veulent pas bouger, ils ne veulent pas que l’on aborde cette thématique pour calmer les tensions entre les jeunes. Je vais aller, sans aucune intention de provoquer, présenter un poète du VIIIème siècle arabo-musulman qui déclare son amour pour la vie, et la religion. »

Moi j’ai grandi dans cette notion là, de vivre et de respecter la religion. Aujourd’hui, on veut brûler des livres, casser des statues sans mettre en place le contexte. Je ne casse pas de statues, je vais la laisser en disant « ce monsieur là, il a été esclavagiste » par exemple. Si on commence à détruire, on va tout détruire. Cette envie des parents aujourd’hui de s’immiscer dans les affaires de l’école. « Moi mon fils je veux pas qu’on lui parle de ça, je veux pas qu’il étudie ça, je veux pas qu’on parle d’évolution, de tel poète parce qu’il est homosexuel etc… ». C’est ça qui va déclencher les évènements.

LMDC : Il y a cette espèce d’élastique qui est tendu en permanence dans film. On est sur un voltage extrêmement élevé et constant…. Est-ce que c’était difficile à l’écriture de concilier ça avec la présentation des personnages, leur caractérisation dans la nuance ?

JR : Ah oui complètement. Moi je travaille comme pas mal de scénaristes et de réals, je bosse par personnage. Donc j’écris Amal du début jusqu’à la fin, Monia, Nabil, etc. Et après je vais chercher les interactions entre eux. Donc oui, c’est compliqué parce qu’on est dans une thématique ou on peut frôler les clichés, tomber dans les stéréotypes etc. Mais là aujourd’hui personne ne peut m’attaquer sur ce que je raconte dans le film.

Parce que c’est documenté, parce que c’est ma culture, parce que je la maitrise, parce que je maitrise l’arabe classique et ce que raconte le Coran mieux que beaucoup de gens qui parfois ou souvent interprètent les textes à leur façon.  Donc oui c’est faire très attention en termes d’écriture du début jusqu’à la fin de tomber dans ces clichés là.

Aller chercher cette vérité dans ce qui est réel, c’est primordial pour moi.

LMDC : Est-ce que le choix de Luna Azabal a été une évidence dès le début ? Elle déploie une énergie absolument phénoménale d’un bout à l’autre. Ça devait être épuisant pour elle….

JR : Lubna était là dès le début. Je la connais, donc quand je lui en ai parlé, elle s’est engagée tout de suite, et complètement. Pendant trois ans, écriture, réécritures etc. Je lui envoie des échanges, je lui demande ce qu’elle en pense… Elle n’est pas là juste pour me servir, il faut qu’elle soit convaincue de ce qu’elle raconte. Il faut qu’elle soit crédible, elle n’est pas là juste pour jouer et interpréter un rôle. Elle est rentrée dans cette peau.

Elle a rencontré des profs, des directeurs d’école, c’était primordial. Elle a assisté aux débats avec les jeunes dans les salles de cinéma autour d’un documentaire. Elle était impliquée à 1000%, et quand je dis impliquée…. Je trouve que c’est l’une des meilleures actrices que nous avons en Europe, pour rester sur le Vieux-Continent. Elle est complètement généreuse. Elle était épuisée, à chaque fin de journée, complètement.

LMDC : Ça colle avec son personnage.

JR : Complètement. Parce qu’elle est crédible, elle croit à ce qu’elle raconte, donc elle défend aussi ce personnage, ses propos etc. Et ça se voit. Après, c’est aller chercher la vérité. De dire « Bon maintenant, le scénario on l’oublie, tu le jettes à la poubelle. Maintenant que tu l’as, pas de soucis vas-y. Tu es la prof ».

LMDC : Comment s’est passé le tournage d’ailleurs ? Vous travaillez avec des marques précises pour les acteurs, ou au contraire il y avait cette volonté de les libérer pour s’emparer de l’espace ?

JR : Alors moi je ne mets jamais de marques pour les acteurs. Ils ont un espace, ils évoluent dans cet espace là- comme une scène de théâtre- et moi je m’adapte à eux.

Toute mon équipe, ma chef op etc. , on s’adapte. A tel point que ma chef op avait l’oreillette, et moi de l’autre côté derrière mon combo j’échange avec elle afin de ne pas couper les acteurs dans leur élan. Et une fois que l’on a travaillé avec tout le monde, parce que moi je veux que même la silhouette soit préparée. Parfois dans des films, s’il y a une silhouette qui fait faux, on le remarque et ça nous sort de l’histoire. Il y avait donc des silencieux dans cette classe, qui ne disent rien et c’était important.  Il y avait ceux qui disent un petit peu, et ceux qui parlent beaucoup. Pour mettre en lumière la réalité.

À partir de là, ce qui est primordial pour moi, et ce que les acteurs doivent accepter, c’est qu’ils n’ont pas les scènes des autres, seulement leur scène à eux. Donc ils ne savaient pas ce qui se passait ailleurs. Par exemple là tous les deux on va prendre un verre, et bien je vais venir te préparer « A un certain moment tu lui dis ça. Et l’autre n’est pas au courant de ce que tu vas lui dire ». Mais en même temps de l’autre côté, je le prépare en disant « À un certain moment tu lui dis ça aussi ».

LMDC. Ok !

JR : Donc à un certain moment on rentre dans un jeu d’improvisation qui nous mène vers le réel. Parce que moi je veux voir quelque chose qui se passe dans les yeux. Si maintenant je veux vous filmer, vous allez me raconter une histoire et je veux croire à cette histoire. Je veux voir dans vos yeux qu’il se passe quelque chose. Sinon je suis pas convaincu, et ça tombe à l’eau.

C’est la peur qui tue les gens.

LMDC : Filmer une part de réel pour capter la vérité.

JR : Exactement. Parce que tout est basé sur le réel. Tout le film est documenté, ce que je disais avant : personne ne peut venir me faire une remarque. Dans la salle tout à l’heure, il y avait des profs venus de Bruxelles qui ont vu le film, et confirmé ce qui se passe dans les écoles. Aller chercher cette vérité dans ce qui est réel, c’est primordial pour moi.

LMDC : Il y a un engagement qui est clairement pris dans votre film. Après l’assassinat de Samuel Paty et Dominique Bernard, on a eu des réactions qui n’étaient pas forcément à la hauteur de la situation, voir assez lâches. Et vous au contraire, on sent cette volonté de mettre la vérité sur la table.

JR : Exactement. Pour moi c’est la peur qui tue les gens, plus qu’autre chose. Donc à un moment, il faut quand même y aller, faut quand même affirmer ses engagements son point de vue et dire les choses.

Mais en même je comprends les gens qui ont peur. C’est humain, je ne peux pas leur reprocher d’avoir peur. Même le personnage de l’imam, je lui fais dire quelque chose qui est juste « Ces jeunes ont besoin de dignité ». C’est important. Malheureusement il n’y a que lui qui leur apporte cette dignité. D’où cette problématique aujourd’hui que beaucoup de jeunes se tournent vers la religion, qui leur donne de l’espoir, leur parle bien, les respecte etc.

C’est ça le gros problème : l’état, le politique ont démissionné. Ils ont cédé la place à d’autres personnes qui ont trouvé les mots justes pour parler à cette jeunesse.

LMDC : Ça me fait penser à ce que dit le personnage de Lubna Azabal quand elle lit ce poète arabe à sa classe, et leur dit qu’il était homosexuel : il faut appeler les choses par leur nom. C’est un peu votre vocation.

JR : Exactement. Moi je suis hetero, mais je comprend pas pourquoi on vient juger des gens parce qu’ils sont comme ça. C’est pas un choix. Pourquoi on va venir juger une femme qui se met en maillot à la plage ou à la piscine, pourquoi on va venir juger quelqu’un qui mange du porc, pourquoi on juge quelqu’un qui boit du vin… Pourquoi les gens ne se mêlent pas de leurs affaires, tout simplement.

LMDC : C’est ce qui est fort dans votre film, qui est une œuvre extrêmement frontale comme on en parlait, mais s’abstient de juger les « méchants ».

JR : Oui bien sûr. Je ne les juge pas parce qu’ils ont leurs raisons.

L’ambition c’est de faire un film juste qui donne la parole à tout le monde. Et surtout qui n’est pas dans le jugement.

LMDC : Comme disait Jean Renoir : « Tout le monde a ses raisons ».

JR : Exact. Il faut pas oublier que ce prof de religion, cet imam, est converti. Pour moi c’était important qu’il soit converti, parce ce qu’ils sont beaucoup plus virulents que les musulmans. Ce monsieur a été apprendre l’arabe, le Coran en Égypte, et on sait ce que font les frères musulmans en Égypte. Comme le dit Amal, il y a trois ans il mangeait de la fricadelle de porc. Donc ils ont chacun leur raison, et basculent à un moment donné.

LMDC : C’est un film qui est à la fois très spontané et très construit. C’est difficile de mélanger les deux, la construction qu’on ne voit pas et la spontanéité qu’on ressent à l’écran ?

JR : Complètement. C’est, encore une fois, juste l’envie de brouiller un peu les pistes. Ce qui m’intéresse c’est de donner cette impression qu’on est dans un documentaire à un moment. C’est la réalité totale. Moi j’ai horreur de voir un champ/ contre-champ, et de sentir que l’acteur attend que l’autre termine pour parler. Je sais que ce qu’il va dire. J’ai besoin de cette « improvisation préparée ».

LMDC : Il y a d’ailleurs certaines scènes ou on sent que le champ/contre-champ serait la solution la plus évidente, mais vous lui tourner délibérément le dos pour filmer la confrontation en plan large.

JR : Tout à fait. C’est jouer sur les hors-champs, mais aussi ce côté de distance. Parfois je suis très proche, très serré, parce que je veux traduire l’enfermement du personnage, ses doutes etc. Et parfois je prends de la distance pour sortir le spectateur et lui dire « viens, on va voir de loin, on va laisser le personnage respirer, et ne pas l’accabler encore plus »

LMDC : Il y a cette séquence terrifiante, lorsque Monia fait son coming-out sur les réseaux. On voit tout son univers se rétrécir …

JR : Complètement. Et c’est la réalité, ce qui se passe avec les gens qui sont harcelés dans les réseaux sociaux etc. C’est à partir d’une petite publication qu’elle va tout de suite se faire draguer. Elle rejette la drague, se fait insulter et l’insulte va prendre une ampleur et elle dit « moi je n’ai jamais dit ça ». Et c’est ce qui arrive souvent, les gens réagissent sans savoir, sans connaissance de cause. C’est cet univers là que je trouve intéressant, à être proche de cette personne là.

LMDC : Je trouve que les films d’école sont en général assez chiants et consensuels…  À l’inverse, le consensus est quelque chose que vous voulez absolument éviter.

JR : Oui absolument, c’est ce côté frontal, ce côté brut… Quand j’ai commencé à travailler avec les jeunes, que ce soit sur scène ou au théâtre, j’ai préparé avec eux des improvisations. Je leur donnais « Là tu dois défendre cette notion », et je leur disais tout de suite « là tu es contre ». Et il doit réagir en fait. Ou bien, tu dois changes les mots de mon texte pour les dire avec tes mots à toi. Je n’ai pas écrit sale pute, mais si c’est ce que toi tu dois dire, dis le normalement…. Et ça au grand désespoir de la productrice qui était là à se tirer les cheveux….

LMDC : Ça vous permet de placer le spectateur dans l’expectative. On ne sait jamais à quoi s’attendre.

JR : Non, c’est le but. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai refusé de transmettre le scénario dans son entièreté à tous les acteurs. Je voulais qu’ils soient surpris quand ils voient le film.

LMDC : Est-ce que le film a été compliqué à monter ?

JR : Financièrement ? On est pas sur un gros budget… Loin des budgets français….

LMDC : Pour le dire plus clairement, est-ce que vu la sensibilité du sujet…

JR: Ah ! Du côté belge non. Pas du tout. Du côté français, on a pas eu de coproduction, si ça répond un peu à votre question…

LMDC : Suffisamment (rires).

JR :  Même pour la distribution on a dû attendre. Là on a un vendeur international, un distributeur. Parce qu’il fallait aussi trouver un distributeur engagé, qui voulait défendre le film. Il ne s’agissait pas de distribuer pour distribuer. Donc on a trouvé UFO distributions, des gens sérieux, très engagés.

LMDC : Vous diriez qu’il y a une volonté de provoquer un réveil ?

JR : Bah complètement. Il faut secouer, donner une claque et réveiller les gens en disant attention regarde. Je pense, enfin j’espère que les gens vont garder quelques jours en tête ce qu’ils ont vu. L’idée c’est de dire à son élu, aux politiques qui se présentent  « Je veux que tu places l’éducation en priorité ». Que l’école soit la base de tout.

LMDC : Je fais peut-être un mauvais procès d’intention, mais est-ce que vous attendez les réactions de personnes qui diront « faut pas mettre de l’huile sur le feu », « vous faites un boulevard à l’extrême droite ».

JR : Bien sûr. Mais d’un, le film ne m’appartient plus. Donc je ne peux pas contrôler qui va dire quoi, qui va en parler. De deux, je voulais absolument que ce soit moi qui traite ce sujet plutôt que de laisser la place à l’extrême droite, justement. Et trois, ici on est clair on parle d’extrémisme, de radicalisés. On parle pas de la religion musulmane, on parle pas des musulmans. Et on le voit bien dans le film, on a des personnages qui sont musulmans, arabes très ouverts, qui parlent autrement et racontent autre chose. Et je sais que l’extrême droite, ils en sont capables de tirer que sur ce côté-là. On va leur dire aller voir ce qui a été dit avant ou après.

LMDC : Et comme vous le disiez, vous êtes inattaquables.

JR : Complètement. Mais après vous savez les politiques sont des opportunistes. Ils attendent n’importe quoi pour prendre tout ça.

LMDC : Et comme vous le disiez, on peut pas s’empêcher de dire quelque chose à cause de la peur de la manière dont ça va être reçu.

JR : Exactement. Il faut le dire, prendre ses responsabilités, savoir où l’on va, savoir être juste, ne pas commencer n’importe quoi sous prétexte qu’on a envie de l’ouvrir. C’est ce qui se passe aujourd’hui sur les réseaux, on a un tribut à tweeter, à réagir plutôt que de réfléchir.

L’ambition c’est de faire un film juste qui donne la parole à tout le monde. Et surtout qui n’est pas dans le jugement.

Semaine sainte : étiologie de la violence

Dans une campagne isolée du XIX°siècle, en Roumanie, un aubergiste juif aussi prospère que méprisé, décide de licencier son domestique chrétien après une énième provocation. Les fêtes de Pâques approchent. Le domestique menace son dorénavant ex-employeur d’un vague attentat sur lui et sa famille, annoncé pour le dimanche. Dès lors, une hostilité sourde semble se répandre autour de l’aubergiste. Devient-il fou ou sont-ils tous prêts à le pendre ? Cette coalition invisible aux profonds relents antisémites, va, au rythme lent de la vie quotidienne, sans spectaculaire, dévorer progressivement de peur le cœur de l’aubergiste.

Semaine sainte est un film qui ne nous explique jamais où il nous conduit. Les scènes ou bizarres ou anodines, semblant digresser par goût du beau cadre, se multiplient jusqu’à un final où tout l’ordonnancement apparaît soudain dans sa parfaite nécessité. C’est un film qui n’a jamais l’air de raconter une histoire, et pourtant tout est là, bien disposé, comme les éléments d’une mécanique implacable exprimant une fatalité de haine et de violence. L’histoire est simple en apparence, c’est l’histoire d’une vengeance qui n’en finit pas d’arriver, mais la manière de la raconter l’est beaucoup moins : elle est faite de détours, d’arrêts, de reprises, d’accélérations, de contre-temps, en opposition avec la manière classique, hollywoodienne dirons nous, de faire monter peu à peu la tension. Le spectacle est ici déroutant, au point où l’on se demande régulièrement si ce conflit larvé ne va pas se résorber finalement de lui-même. Etrange dégringolade sans chute, descente aux enfers sur terrain plat, si le film vaut quelque chose, c’est au moins pour ce contre-pied remarquable, bien plus juste, quand on y repense, que les escalades apocalyptiques et nerveuses que l’on nous sert habituellement. Une guerre qui traîne des pieds, qui gonfle le fond de l’air tout en nous décourageant de jamais voir advenir quelque tempête : voilà ce que nous présente Semaine sainte, comme modèle, peut-être, de toutes les guerres et de tous les massacres.

Une étrange atmosphère, en effet, compose ce film, où se mêlent le calme bucolique et l’irritation malsaine. Il y a là tout pour être heureux, et rien ne va. Continuellement, le personnage principal doit supporter les remarques antisémites, les injures gratuites, les petites vexations, les soupçons injustifiées. Et il semble à première vue s’en accommoder : il a, après tout, un commerce à faire tourner. On ne peut pas dire que notre aubergiste soit un homme faible, prédestiné à se faire marcher sur les pieds. Simplement, il est seul, et peut-être s’est-il habitué à ces violences minuscules, permanentes, structurelles. Progressivement, le monde entier, sans qu’il le manifeste par des actes franchement agressifs, apparaît de plus en plus hostile. Voilà notre héros, absolument isolé, devant assurer la protection d’une femme enceinte et d’un très jeune fils face à une menace diffuse, d’autant plus inquiétante qu’elle est incertaine.

Il faut bien que cela éclate. On le sait. Pourtant, le film ne nous y prépare pas. Ainsi est la violence, nous dit-il : elle se coule, presque imperceptible, dans l’habitude des jours. Quand elle se déclare, elle apparaît sans origine, improbable. Les visages des victimes et des bourreaux semblent s’y confondre. Le bouc émissaire est poussé à la faute pour qu’enfin la haine retenue puisse se déverser sur lui. Ce n’est pas que tout le monde a un peu tort et un peu raison. Seulement, tout est brouillé, tout se ressemble quand enfin s’éteint l’espoir d’une résolution cordiale. Plus profondément, plus politiquement aussi, le film nous enseigne qu’à rester au point de vue des relations inter-individuelles, la question des causes de la violence reste insondable.

Il faut s’en aller regarder les structures, les mécanismes sociaux, pour donner sens à des actes personnels souvent absurdes. Ce film, d’ailleurs, ne cherche pas tellement à susciter l’empathie envers l’un ou l’autre de ses personnages. Les gros plans y sont rares. L’aubergiste juif, tout injustement maltraité qu’il soit, n’est pas particulièrement sympathique ni aimable. Dans le même ordre d’idée, on peut noter l’usage systématique d’une focale courte, comme si le réalisateur ne voulait jamais détacher ses personnages de leur contexte, comme pour nous inviter à regarder le tout social plutôt que la partie psychologique. La violence, ce n’est pas tel individu contre tel autre, c’est une situation, un complexe auquel tout concourt, des préjugés raciaux et sociaux jusqu’aux moindres impolitesses.

Semaine sainte déroute encore par sa beauté formelle. Tant de noblesse dans le cadrage, tant de petitesse dans les personnages. Car cette beauté formelle, en effet, n’est pas gratuite. Elle suggère, par un contraste déchirant, le caractère dérisoire des enjeux de la haine. Comblé de don, mais incapable de pardon : voici l’homme déchu, vivant au milieu d’un paradis qui a déserté son cœur. Qu’y a-t-il au bout de la semaine sainte ? Loin de toute espérance chrétienne, ce film, résolument pessimiste, conclue de la même manière qu’il commence : par une brutalité insupportable et absurde. Dans la première scène du film, cette brutalité est confuse ; elle pourrait encore passer pour accidentelle. Dans la dernière, elle est volontaire, déterminé. D’un bout à l’autre d’une semaine de printemps, le film dessine un arc-en-ciel noir reliant l’indifférence à la fureur dans une même absence de reconnaissance et de compassion.
La violence est partout, elle est dans le calme et la tempête, la fête et l’affrontement, le quotidien et l’évènement, dans la beauté du printemps autant que dans la nuit de l’hiver, là où l’Autre est toujours nécessairement coupable.

Bande-annonce : Semaine Sainte

Fiche Technique : Semaine Sainte 

Titre original : Săptămâna Mare
Réalisé par : Andrei Cohn
Scénariste : Andrei Cohn
Acteurs : Doru Bem , Ciprian Chiriches , George Dinu
Distributeur : Shellac
Année de production : 2024
Pays de production : Roumanie, Suisse
Date de sortie : 10 avril 2024
Durée : 133 mn

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3.5

« La Rafle d’Izieu » : mémoire d’une tragédie

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La Seconde Guerre mondiale a connu son lot de tragédies. Parmi elles : la rafle d’Izieu. Cet événement, survenu le 6 avril 1944, implique la déportation et l’extermination de 44 enfants juifs et 7 adultes, marquant ainsi l’une des pages les plus sombres de l’histoire française. L’œuvre de Pascal Bresson et Giulio Salvadori, La Rafle d’Izieu (La Boîte à bulles), offre une reconstitution graphique de ce drame.

En 1943, Sabine et Miron Zlatin fondent une colonie à Izieu, dans l’Ain, destinée à offrir un havre de paix aux enfants juifs, dans une zone alors sous contrôle italien. Cependant, le répit est de courte durée et, le 6 avril 1944, une opération menée par la Wehrmacht et la Gestapo conduit à l’arrestation brutale de tous les résidents. Dans les alentours, le choc est énorme : comment peuvent-ils s’en prendre à des enfants et que vont-ils faire d’eux ?

Pascal Bresson retrace avec minutie l’histoire de cette colonie, l’horreur de la rafle et ses conséquences désastreuses. Sa narration, enrichie par des témoignages authentiques, alternant les points de vue, effeuillant les affects, expose les questionnements douloureux autour des responsabilités de cette tragédie. Les uns regrettent leur passivité, les autres cherchent des réponses à leurs questions, tous vivent avec la douleur de ces événements terrifiants. 

L’apport de Giulio Salvadori se caractérise par un style à la fois sobre et expressif, qui traduit avec force les émotions et les tensions dramatiques qui prévalaient alors. Avec réalisme, le dessinateur invite le lecteur à une immersion profonde et émouvante dans l’histoire, rendant le passé douloureusement palpable. Mais La Rafle d’Izieu se constitue de bonds temporels et une partie significative de l’œuvre est consacrée au procès de Klaus Barbie, mettant en exergue les témoignages de survivants et la lutte pour la justice. 

À travers cette bande dessinée, Pascal Bresson et Giulio Salvadori reviennent sur un événement historique majeur de la Seconde guerre mondiale et questionnent le poids de la mémoire et la nécessité de transmettre les leçons du passé. Léa Feldblum, seule rescapée, apporte un témoignage glaçant qui permet de mieux comprendre le contexte et le déroulement des faits. La Rafle d’Izieu nous rappelle avec force et émotion que derrière les chiffres de l’Histoire se cachent des destins brisés, des vies fauchées et des rêves anéantis. 

La Rafle d’Izieu, Pascal Bresson et Giulio Salvadori 
La Boîte à bulles, avril 2024, 160 pages

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4

La Fièvre : aux armes citoyens !

4.1

La Fièvre vient d’être diffusée sur Canal Plus. La série d’Eric Benzekri, déjà derrière Baron Noir, étudie dans ses moindres détails le chaos de la société française actuelle. Une série qui divise autant les critiques, c’est assez révélateur pour parler de fragmentation de la société, de sa polarisation surtout. Plongée dans un univers à la Borgen où la moindre prise de parole est analysée, scrutée et … manipulée. Tout tourne autour de la catastrophiste mais lucide Sam Berger et de l’habile mais dangereuse Marie Kinsky. Deux actrices qui se régalent à jouer leurs personnages qui s’affrontent jusqu’au point de non retour.

La Fièvre se distingue avant tout pour ses deux premiers épisodes vampiriques, rythmés et cataclysmiques dans lesquels l’acte raciste et violent d’un joueur de foot star se transforme en une « tempête de merde ». Derrière cette scène qui tourne en boucle sur les réseaux se joue une crise identitaire qui n’a pas dit son dernier mot et qui se présente comme irréconciliable. Sam Berger tente d’éteindre l’incendie entre sa parano à gérer et ses connaissances des mécanismes de crise. De son côté, Marie Kinsky se délecte de l’huile qu’elle jette sur le feu. Les deux femmes ont un passé commun d’amitié, leur présent est celui d’un défi permanent. Sam craint Marie, quand Marie tente d’écraser Sam et sa déprime communicative. Au milieu de ça, une histoire de foot et de racisme qui voudrait n’être « que du foot » mais qui devient une affaire politique.

Autour de cette polémique naissante et explosive gravitent des personnages associés à des camps identitaires et militants qui tentent de faire entendre leurs voix, d’écraser les autres voix. Souvent, on a l’impression de voir lus des publications de réseaux sociaux tant la polarisation est maîtresse des dialogues. Dialogues polarisés donc mais nettement mieux écrits (trop?) que sur la plupart des réseaux sociaux. L’analyse est creusée au fil des épisodes où la crise passe par toutes les couleurs politiques et sociales ou plutôt change de visage. Voilà qu’une menace de guerre civile pointe le bout de son nez.  La série pourrait paraître poussive tant chacun est obligé d’être son propre cliché pour crier plus fort que le voisin. C’est pourtant bien le reflet de la société française actuelle, épidermique et incapable de penser toute seule. Rien qu’à voir les dernières polémiques (autour d’une certaine chanteuse et des JO, autour d’une projection d’un film lesbien récemment dans un festival en Belgique) ou à suivre certains comptes sur les réseaux, les prises de positions sont radicales (enfin devenues acceptables voire raisonnables… Overton sort de cet texte !), et les coups pleuvent.

La Fièvre prend tout de même le temps d’exposer ses idées, Sam ne fait qu’expliquer le fond de sa pensée, que se justifier et tenter d’arrêter le feu. Elle passe son temps à raisonner les autres, tout en affrontant la crise en face, et à avoir peur dans le même mouvement. A ce jeu, Nina Meurisse déjà impressionnante partout où elle passe, est parfaite. Son jeu est assez halluciné pour paraître catastrophiste, assez ancré pour avoir l’air de raconter un futur possible. Quant à Ana Girardot, qu’on ne perdra pas de temps à présenter (parce que ça aussi c’est une polémique dans la polémique, le casting très « fils/fille/neveu de … »), elle surprend dans ce rôle un poil diabolique d’une fille qui fait un virage à 180 degrés pour la joie de manipuler ses petits jouets, seul problème : ses jouets sont des humains et des comptes Twitter. Une simple soif de pouvoir ? Beaucoup de personnages le laissent penser, à commencer par le président du club de foot, pas prêt lui non plus à tout perdre, quitte à s’enfoncer dans la tourmente. On pense aussi à un ministre sensible, en apparence seulement, à Stephan Sweig et surtout, surtout à un certain Président de la République dont l’apparition laisse présager que Baron Noir n’est (vraiment) pas si loin.

L’autre force de La Fièvre tient dans ses deux personnages féminins qui, pour le coup, échappent à une écriture trop cliché : jamais n’est posée la question de leur genre ou de leur statut social. Elles sont là, elles foncent, elles refusent de renoncer. Ce sont des personnages  qui maitrisent le langage, la manière dont on peut jouer avec, l’impact des images, des symboles et des souffrances. L’embrasement de la société (quelques crises passées l’ont démontré) ne tient qu’à un fil, et La Fièvre entend bien être au cœur du chaos, sans oublier de prendre le temps de penser la fabrique de l’opinion. Qu’est-ce que l’opinion fait d’autre que d’être fabriquée, remaniée, entraînée ? On lui dit d’être blasée, elle détourne le regard. On lui murmure d’être indignée, elle s’indigne. Jusqu’à ce qu’on lui suggère, enfin croit-elle, d’être fatiguée et de ranger les armes. Soudain, on lui rappelle la colère, la rage… l’envie de tout renverser ! Bientôt, on demande à l’opinion de voter, de se positionner, de choisir et si elle est indécise, qu’importe, le challenge est d’autant plus galvanisant.

Bande-annonce : La fièvre 

Créée par Eric Benzekri
Avec Nina Meurisse, Ana Girardot, Benjamin Biolay…
Depuis 2024 | 52 min | Comédie dramatique

Fallout, It Just works

Il fut un temps, pas si lointain, ou une malédiction planait sur les adaptations de jeux-vidéo au cinéma (et inversement). Pourtant, depuis quelques années et au fur et à mesure que ce média obtient enfin la reconnaissance qu’il mérite, les chosent s’améliorent. Difficile de ne pas prendre pour exemple la série The Last of Us, jamais à la hauteur du jeu dont elle s’inspire mais ô combien récompensée et saluée. On parle du show HBO comme la meilleure adaptation jamais réalisée. Et, pourtant, Fallout pourrait changer la donne..

Au service de l’accessibilité

On était inquiet, forcément lors de l’annonce du projet. Bon, on se rassurait, sachant Netflix loin de cette histoire (on en reparlera quand ils massacreront Bioshock). Difficile de ne pas garder en tête le nombre incalculable de catastrophes arrivées sur nos écrans ces vingt dernières années. Puis, entre l’annonce et aujourd’hui, soit quatre ans, quelques pépites sont arrivées. Entre temps, le jeu-vidéo a encore gagné en reconnaissance et en popularité. Alors, après Mario ou The Last of Us, on s’est dit… pourquoi pas ? Amazon a certes déçu avec la première saison du Seigneur des Anneaux : Les Anneaux de pouvoir, mais ils restent les auteurs de certaines des plus grandes séries de l’histoire, comme The Boys. Alors, que vont-ils faire ? Adapter un opus en particulier, comme l’a fait HBO pour les aventures de Joel et Ellie ? Non et c’est en cela que l’adaptation est extrêmement brillante et, selon moi, supérieure à The Last of Us. Fallout va prendre l’univers, le lore, les thématiques, le ton et le background des jeux pour créer une toute nouvelle intrigue, inédite. Et, franchement, ça fonctionne !

Le pari mais aussi le plus grand risque d’une adaptation, c’est de capter les néophytes. Un auteur aura tendance à vouloir dresser le fan dans le sens du poil, en multipliant les références ou en partant du principe qu’il connait déjà tout de l’univers adapté. Le problème de cela, c’est que le spectateur lambda se sentira exclu. Imaginez regarder un film à l’extérieur de la pièce, à travers la fenêtre. Tel était, par exemple, le plus grand défaut du film Warcraft, essentiellement destiné aux fans et qui ne prenait jamais le temps d’expliquer son intrigue et son univers. Ici, Amazon ne tombe jamais dans ce travers. L’histoire est totalement compréhensible, de A à Z. Les éléments fan-service sont discrets ou fort bien intégrés. On ressort des 8 épisodes avec une furieuse envie de découvrir les jeux.

La guerre de meurt jamais 

Fallout, c’est un monde post-apocalyptique dans un univers ou la Guerre Froide s’est achevée à coup d’ogives nucléaires dans la tronche. Passée une fabuleuse scène d’introduction, l’histoire plonge le spectateur 200 ans après la fin du conflit. Bienvenue sur une Terre ravagée par les radiations, la violence et la survie à tout prix. Dans ce monde, le manichéisme n’a pas sa place. C’est loin de cette hostilité que nous retrouvons le personnage de Lucy (Ella Purnel), jeune femme ayant eu le privilège de grandir dans les Abris, gigantesques bunker créés avant l’apocalypse et destinés à assurer la survie de l’espèce. Un événement sanglant va la forcer à quitter son paradis pour l’enfer : le monde réel. Dès le premier épisode et avec l’introduction des autres personnages principaux, on retrouve toutes les qualités de Fallout. Univers riche, dialogues intelligents, pertinents, finalement très actuels, absence de manichéisme, humour noir savoureux. Tout est là. Même les gens qui ne tiennent pas le kitch en haute estime pourraient s’y plaire. Oui, Fallout est un show souvent kitch, mais jamais ridicule (ou presque). Tout est justifié par le scénario et la psychologie de ses personnages. Et, quand la série décide de jouer la carte du sérieux, ce qu’elle fait très souvent, tout fonctionne parfaitement. On regrettera malheureusement une version française globalement décevante et à la synchronisation labiale catastrophique. réduisant à l’état de poussière certains dialogues géniaux.

En plus de Lucy, Fallout offre une belle galerie de personnages principaux. En dehors de la communauté des Abris, deux autres protagonistes partagent l’écran avec Ella Purnel. Le premier épisode introduit efficacement Maximus (Aaron Moten), écuyer un tantinet ridicule de la confrérie de l’Acier. Sympathique, intéressant bien que légèrement agaçant par moments, on lui préfèrera de très loin le personnage de La Goule, chasseur de prime sans scrupule incarné par un Walton Goggins en pleine forme. Des trois protagonistes principaux, il en est le plus drôle, le plus fascinant et le plus impressionnant. Les principales intrigues alternent efficacement avec un rythme sans temps mort, enchaînant les twists et les cliffanghers avec talent. On dévore les huit épisodes d’une traite, captivés par cette satyre post-apo. Même les sous-intrigues gagnent furieusement en intensité, qu’il s’agisse des flashbacks ou d’autres enquêtes que nous vous laissons découvrir.

Un mélange des genres

Le dernier point ou brille la série, c’est par la maitrise quasi totale des genres qu’elle présente. Le personnage de La Goule, par exemple, porte sur ses épaules l’aspect Western du show. Les références aux plus grands films de l’histoire du cinéma fusent, des plans aux postures, en passant par la musique. l’intrigue de Lucy se veut plus terre à terre, liant parfaitement le comique, l’épique et le dramatique. Maximus se veut déjà moins catalogué, piochant un peu de tout. Enfin, deux autres intrigues majeures dont nous tairons la nature se rangent bien plus du côté du thriller politique, voire de l’horreur. Maitriser un genre n’est rien sans une belle capacité à mettre en scène. A ce jeu et à l’instar de très nombreuses séries, différents réalisateurs se sont passé le flambeau. Jonathan Nolan, le créateur de la série Westworld. Si certains des huit épisodes sont mieux réalisés que d’autres, l’ensemble reste suffisamment homogène pour que le spectateur lambda n’y voit pas de différence majeure. On regrettera seulement quelques légers soucis de repérage dans l’espace, lié notamment à l’abondance de lieux désertiques qui se ressemblent tous.

Heureusement, ce défaut reste mineur tant le show se révèle visuellement généreux. Et, après les horreurs proposées par Disney, on apprécie grandement de retrouver une série aux effets spéciaux terminés et agréables à l’œil. Spectaculaire, Fallout peut se vanter d’être l’une des plus impressionnantes séries récentes. Les décors ont tous bénéficié d’un soin particulier, certains plans larges sur ce monde dévastés sont bluffants et la série ne lésine pas sur le gore. Costumes et maquillages sont nickel, particulièrement celui de La Goule (encore lui.. je n’y suis pour rien s’il crève littéralement l’écran). Que du bon, donc, qui n’annonce que du bon pour la suite ! Comme l’a dit le patron de Bethesda, It Just Works.

Bande-annonce : Fallout 

Série de Jonathan Nolan et Lisa Joy · 1 saison
Avec Ella Purnell, Aaron Moten, Walton Goggins…
Diffuseur : Prime Video
Genres : Action, Science-fiction
Pays d’origine : États-Unis
1 h 14 min · 11 avril 2024 (France)

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4.3

Reims Polar 2024 : clôture (Un homme en fuite) et palmarès

Entre les rares averses de saison, les biscuits roses, le ratafia et autres spécialités rémoises, nous avons découvert une multitude de films, de la compétition au sang neuf, en passant par une sélection hors compétition qui n’a pas à pâlir. Petit point sur le palmarès de cette 4e édition de Reims Polar, ainsi que sur le film de clôture de Baptiste Debraux, Un homme en fuite.

S’il est coutume de baisser le rideau par un flamboyant feu d’artifice, les cérémonies de clôture sont généralement jonchées de discours interminables et politiquement corrects. C’est effectivement ce qui nous a été servi dans cette région de Champagne-Ardenne, qui a perdu toute son effervescence du début de semaine.

La précédente édition a vu Limbo, Border Line (initialement Upon Entry) et About Kim Sohee repartir avec les honneurs. Des succès bien mérités, mais qu’en est-il de cette année ? Bruno Barde, le Public Système Cinéma et la ville de Reims peuvent se réjouir d’avoir une hausse de fréquentation, ce qui n’est pas près de redescendre d’aussi tôt. Tout au long de cette semaine, admirablement maîtrisé grâce aux soutiens de bénévoles souriants et impliqués, cette clôture possède à la fois le goût d’un au revoir et d’une célébration qui ne fait que commencer.

La jeunesse cinéphile a répondu présent et son jury de la région Grand Est a opté pour l’ambivalence d’une gardienne et la plongée immersive dans la prison de haute sécurité danoise de Sons de Gustav Möller (en salle le 10 juillet), déjà connu pour The Guilty.

Puis après un discours qui étire le suspense et qui vend un peu la mèche avant même l’annonce du lauréat Sang Neuf, Blaga’s Lessons (en salle le 8 mai) s’est vu couronné par François Busnel et ses acolytes, dont il assure la stricte unanimité.

Vient le tour du jury critique, qui a pris soin d’étudier toutes les pièces à conviction dont il disposait, mais le verdict de Philippe Rouyer est irrévocable. Ce dernier rappelle à quel point Steppenwolf  est un bijou de polar et de cinéphilie venu du Kazakhstan, qui s’inspire, entre autres, des magnifiques westerns de John Ford dans un portrait d’une nation en pleine guerre civile. Son duo atypique explose tout sur son passage et il n’y a pas besoin d’en savoir plus pour se plonger dans cet univers post-apocalyptique, orné d’un humour noir bien corrosif.

N’oublions pas le comité de police, dont l’intérêt s’est essentiellement porté sur le réalisme des séquences urbaines à base de gangsters. C’est le coup de Shock pour ce jury, qui y a vu du vrai dans les dilemmes humains que rencontrent les personnages, notamment un médecin dont la loyauté est malmenée par des deals qu’il ne contrôle plus.

Et le public a également son mot à dire. Son enthousiasme s’est porté sur The Last Stop in Yuma County, un huis clos coénien et tarantinesque dans un diner où gangsters, vendeur de couteaux ambulant, serveuse, couple maladroit et bien plus encore se prennent eux-mêmes en otage face à l’appât du gain.

Mais toutes les bonnes choses ont une fin et trois derniers prix restent encore à distribuer parmi la compétition. Son jury, présidé par Danièle Thompson, s’est mis d’accord pour mettre un récit halluciné et un film qui renvoie à l’univers carcéral en Corse exæquo. Only The River Flows et Borgo (en salle le 17 avril prochain) se partagent ainsi les honneurs.

Quant au Grand prix, il revient à Highway 65. Un film dont on peut douter de son efficacité, mais aucunement de sa pertinente dans le portrait que Maya Dreifuss fait des femmes en Israël. Le sujet politique étant encore chaud, cette récompense est à double sens et ne démérite pas non plus la reconnaissance du public qui, s’il ne l’a pas encore découvert, va naviguer dans l’obscure réalité de Daphna, une inspectrice dont les penchants masculins ne l’empêchent pas de vivre sa féminité.

La cité des sacres maintient ainsi son prestige en récompensant de brillants artistes qui nous tardent déjà de redécouvrir en salle.

Suite à quoi, nous nous sommes mis à pourchasser un homme en fuite aux côtés d’une Léa Drucker très investie. Hélas, cette course-poursuite un peu mélancolique à Rochebrune, aux bords du chaos, reste à l’état de brouillon. Et au milieu d’une fable sociale, dont la métaphorique à l’Île au Trésor de R. L. Stevenson est étirée jusqu’à en perdre toute cohérence avec le récit, nous y décortiquons l’amitié brisée entre un meneur révolutionnaire en cavale et son ancien ami qui a déserté sa ville natale pendant 15 ans pour vivre de sa passion. Doit-on donc vivre dans la fiction ou revenir affronter la réalité, quitte à franchir les limites du raisonnable ? Accordons-nous encore un peu de suspense pour le dernier film présenté lors de la cérémonie de clôture. Nous vous parlerons plus longuement d’Un Homme en Fuite (en salle le 8 mai prochain), le thriller français porté par Bastien Bouillon, Léa Drucker et Pierre Lottin qui a jeté un coup de froid dans la salle.

Rendez-vous à la prochaine édition, qui aura (toujours) lieu dans les enceintes de l’Opéraims, du 1er au 6 avril 2025.

Accattone de Pier Paolo Pasolini : la flagellation d’un monde sans espoir

À la fois cinéaste, poète et critique littéraire, Pier Paolo Pasolini réalise son premier film, Accattone, en 1961. Cette oeuvre, d’une authenticité bouleversante, devient le premier film de l’histoire du cinéma italien à être interdit aux moins de dix-huit ans. Retour sur un classique qui a fait couler beaucoup d’encre.

Synopsis : Privé de Maddalena, en prison par sa faute, Accattone, petit proxénète lâche et sans scrupule, doit trouver un moyen de gagner sa vie. Il tente de retourner chez la mère de son fils, mais celle-ci le met dehors. Puis il rencontre Stella, une jeune fille pure et naïve, dont il tombe amoureux…

Un film néoréaliste ?

Avant tout, qu’est-ce que le néoréalisme ? Dans ses grandes lignes, le néoréalisme est un courant apparu en Italie, durant la Seconde Guerre mondiale. Il prône l’absence d’artifice, proche du documentaire. Cependant, les films néoréalistes sont des fictions, et cherchent à montrer la réalité telle qu’elle est. C’est un cinéma authentique, loin de tout studio de tournage, et qui préfère recruter des acteurs non professionnels. En d’autres termes, le cinéma néoréaliste se délivre de toutes les conventions formelles qui le précède.

Certaines caractéristiques néoréalistes se retrouvent dans Accattone, à commencer par le sujet du film. Les personnages, issus de la classe prolétaire, doivent se battre pour réussir à survivre dans un monde sans perspective. Pasolini ne cache pas la violence de ce milieu : il la montre sans retenue. Franco Citti, qui  joue Accattone, se confond avec la bestialité de son personnage. Cette association est d’autant plus intéressante sachant qu’il n’est pas un acteur professionnel.

Pour autant, le réalisateur ne se revendique pas du mouvement néoréaliste. En effet, alors que les films de la mouvance optent pour des plans larges qui montrent les ruines et le chaos d’un espace, Pasolini préfère filmer ses acteurs. L’important, selon lui, est la représentation des corps, des émotions, des expressions du visage, qui doivent dominer sur le reste du paysage. Ce choix explique les nombreux gros-plans du film, connectant les spectateurs aux intérieurs des personnages. Le cinéaste délaisse également les plans-séquences, éléments caractéristiques du néoréalisme car en prise avec la réalité.

La violence et le sacré

Pasolini n’hésite pas à associer La Passion de Saint-Matthieu de Bach, un chant religieux, à la violence du milieu prolétaire dans deux séquences. La première est celle de Maddalena, compagne d’Accattone, qui se fait battre dans un champ sur la musique de Bach. Puis, c’est au tour d’Accattone lui-même de se battre devant chez lui, au son de la même musique. Cette association déroutante sacralise la violence ; elle en devient effrayante de sublime. Pasolini cherche constamment à élever ses personnages au rang de symbole religieux, même dans la brutalité. À ce titre, le nom de Maddalena n’est pas choisi au hasard : elle est une disciple de Jésus dans la Bible. Stella, quant à elle, est l’ange salvateur d’Accattone. Elle est l’échappatoire vers une vie pure et sans excès.

Par ailleurs, Pasolini opte pour une lumière brute et crue, qui flagelle les corps des personnages. Il a notamment utilisé des filtres oranges sur l’objectif de la caméra afin d’accentuer les contrastes de lumières. Ainsi, le spectateur ressent la chaleur des rues de Rome, écrasées par un soleil qui agresse les corps. Dans son ouvrage Il sogno del centauro, Pasolini écrit : « Quand je fais un film, je me plonge dans un état de fascination devant un objet, une chose, un visage, des regards, un paysage, comme s’il s’agissait d’un dispositif dans lequel le sacré était sur le point d’exploser ».

La fatalité d’une ville éternelle

Accattone est un personnage martyr, dont la seule issue est la violence. Il clame : « Être mort, être vivant, c’est la même chose. » Il est privé de perspective, accablé par le fatalisme. Autour de lui, la saleté de Rome accentue cette impression. En effet, la ville est laissée à l’abandon, elle est une terre de souffrance, où chacun doit se battre pour survivre.

Enfin, les personnages se confondent avec Rome, notamment par cette lumière aveuglante qui unit les corps et les bâtiments. La ville apparaît comme une terre meurtrie et désespérée, sans possibilité de rédemption. Accattone y évolue avec peine tout en y restant fixé, comme s’il était impossible de s’en détacher. Rome est connue sous le nom de Ville éternelle, mais Pasolini la représente comme une ville du passé, délaissée et ravagée par la guerre.

Bande annonce – Accattone

Fiche technique – Accattone

Titre : Accattone
Réalisation : Pier Paolo Pasolini
Assistants réalisateurs : Leopoldo Savona et Bernardo Bertolucci
Scénario : Pier Paolo Pasolini
Photographie : Tonino Delli Colli
Montage : Nino Baragli
Musique : Jean-Sébastien Bach
Décors : Flavio Mogherini
Son : Luigi Puri
Collaboration aux dialogues : Sergio Citti
Production : Alfredo Bini et Cino Del Duca
Pays d’origine : Italie
Langue : Italien
Format : Noir et blanc
Genre : Film dramatique
Durée : 115 minutes

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4