Critique de Baron Noir : Fascinant miroir de la République

Brillante et avec toujours un coup d’avance, Baron Noir s’impose comme l’une des meilleures séries françaises de la décennie. Dissection et critique d’une œuvre aux personnages romanesques et complexes qui tendent un miroir à notre vie politique.

Qui aurait pu penser que la France, si fébrile à l’idée de toucher au genre politique, aurait pu produire une des meilleures séries des ces dernières années ? Baron Noir, lancé en 2016, explore la vie politique française en décryptant les manigances politiciennes et les esprits complexes des hommes et des femmes qui les animent. La saison 1 trace la destinée de Philippe Rickwaert, député PS et maire de Dunkerque, suite à l’élection présidentielle de son ami Laugier (magnétique Niels Arestrup) qui va devoir se frayer un chemin entre les coups foireux, animé par sa ténacité à éviter la prison et son désir de gravir les échelons. Ce qui frappe avant tout, c’est la capacité de la série a avoir su anticiper les rebondissements et moments clés de l’élection présidentielle de 2017 qui ont mené à l’éclatement des partis. Ainsi, toute ressemblance avec quelqu’un ayant déjà existé est fortuite…Philippe Rickwaert est l’alter-ego de Julien Dray qu’Eric Benzekri, scénariste de la série, a longtemps côtoyé au sein du Parti Socialiste.  » Le Baron Noir c’est moi  » confiait Julian Dray à Marianne. Comme lui, Rickwaert a tiré les ficelles d’une révolte lycéenne. Comme lui, Rickwaert a subi des perquisitions encombrantes suites à des gestions financières douteuses. Comme lui, Rickwaert s’est formé à l’école de la rue du Parti Socialiste.

Entre documentaire et fiction

baron-noir-rickweart-kadmerad-saison2-serie-tvLe passionné de la politique s’amusera à reconnaître dans cette galerie de personnages nuancés et complexes les véritables personnalités publiques qui se cachent derrière. Anna Mouglalis, technocrate énarque et quadragénaire incarne une version fascinante et féminine d’Emmanuel Macron. A la différence qu’une fois élue présidente, elle ne dispose pas d’une majorité à l’assemblée mais qu’elle décide comme un autre d’ouvrir à la société civile. Le bleu de travail que rapporte Rickwaert à l’assemblée rappelle celui de Patrice Carvalho, député communiste, porté lors de sa première séance en 1997. L’acte fort anticipe également le maillot de foot porté par François Ruffin, député de la France Insoumise, à l’Assemblée Nationale. Alors que la saison 1 met en avant les clés qui vont mener à l’explosion de la sphère politique en 2017 et la question européenne, la saison 2 embrasse l’actualité plaçant au cœur de ses thématiques les attentats, la montée du Front National et la restructuration des identités politiques. Plus fascinant encore, la série quitte rapidement son postulat semi-fictionnel et épouse le documentaire malgré elle. Le spectateur devient rapidement électeur, prêt à voter pour pour la présidente Dorendeu ou le député Balsan. On suit alors les péripéties comme on suit la véritable actualité politique.

Les idées avant l’ego ?

ameliedorendeu-annamouglalis-baronnoir-saison1-serie-baron-noirL’implication émotionnelle qu’on éprouve finit littéralement par se rapprocher d’un engagement presque militant pour tel ou tel personnage. L’écriture brillante de ce défilé d’hommes corrompus et avides de pouvoir, transforme l’hostilité qu’on devrait ressentir en compassion pour ces figures politiciennes. Qui aurait pu penser plaindre et défendre François Fillon après son scandale sinon animé par une passion militante ? Cette saga politique et sériel fait écho aux tragédies grecques où les hommes se retrouvent face à des dilemmes cornéliens.  Les idées avant soi-même ? C’est le sacrifice qu’épouse Rickwaert, à la fin de la saison 1, acceptant la prison si son acte permet à Dorendeu d’être élue présidente. Balsan est-il prêt à abandonner ses idéaux socialistes pour une place au ministère ? Dorendeu est-elle apte à transgresser les frontières entre les partis pour rester au pouvoir ? Ici l’être politique est partagé entre son idéologie noble et ses intérêts personnels et financiers. L’ambition de la série n’est finalement pas d’adapter la réalité politique mais bien de s’en inspirer pour créer ses propres trajectoires tout en évoquant la nature humaine. Parler de politique, c’est parler de courage, d’ambition, de rêves mais aussi de vilenie et de trahison. Et toute la mise en scène accompagne le propos de l’intrigue. La caméra de Ziad Deoueiri, réalisateur de L’Insulte, évite les contre-champs classiques et déambule autour des personnages illustrant les rapports de force à mesure que leur discussion continue. On peut d’ailleurs voir un rythme qui s’accélère entre la saison 1 et la saison 2 : moins d’expositions des personnages et des intrigues encore plus virulentes et dynamiques.

Tout le casting est impeccable. Kad Merad, excelle à contre-emploi pour endosser le rôle charismatique de Rickwaert, dont l’avenir de président se dessine littéralement à la fin de la saison 2. En effet, sur sa fin, Baron Noir devient le pur reflet de la République : gouvernement multicolore, Parti Socialiste en agonie, Front National éclipsé, toute une gauche à reconstruire. Lors d’une sublime joute verbale dans le dernier acte de la série, Michel Vidal (incroyable François Morel), alter-ego de Jean-Luc Melenchon et leader de Debout le peuple, clame : « On est pas seulement dans un nouveau monde, mais dans une ère nouvelle « . Comme dans un miroir à la fois tragique et optimiste de la réalité, tout reste à reconstruire. Toutes les cartes sont remises en jeu.

Si la série continue à être si ingénieuse, on retrouvera sûrement en la saison 3 quelques clés pour mieux appréhender les prochains événements de notre vie politique. Ou peut-être que la suite de Baron Noir se fait déjà hors-caméra..

Baron Noir : Bande-annonce

Baron Noir : Fiche technique

Une série réalisée par Ziad Doueiri et écrite par Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon.
Acteurs principaux : Kad Merad, Niels Arestrup, Anna Mouglalis, Hugo Becker, Astrid Whettnall…
Production : Thomas Bourguignon (Kwaï), Stéphanie Carrère (Kwaï)
Premier épisode : 8 février 2016
Nb. de saisons : 1 (2e en cours de diffusion)
Nb. d’épisodes : 12
Nombre de saisons : 2
Producteur délégué : Thomas Bourguignon
Genre : Politique, Thriller
Chaîne d’origine : Canal+

France – 2016

Pour plus d’informations sur la série Baron Noir

Festival

FFCP 2026 : People and Meat, l’appétit des oubliés

"People and Meat" suit trois retraités de Séoul, deux ramasseurs de cartons et une marchande de légumes, qui s’attablent au barbecue pour mieux décamper sans payer. Une comédie tendre et douce-amère sur la vieillesse oubliée en Corée du Sud, portée par Park Geun-hyung, Jang Yong et Ye Soo-jung.

FFCP 2026 : The Journey to Gyeong-Ju, une famille à recoudre

"The Journey to Gyeong-ju", c’est une vengeance en famille, maladroite et douloureuse. Une mère et ses trois filles kidnappent le meurtrier de la cadette et filent vers Gyeongju. Kim Mi-jo mêle rires, larmes et suspense, avec un beau quatuor d’actrices, mais sans toujours trancher.

FFCP 2026 : Ideal and Weird Family, l’art de se séparer ensemble

Deux mères au bord du divorce, deux adolescentes sommées de choisir, un mariage en ligne de mire. Avec "Ideal and Weird Family", Kim Ji-hyun signe un premier film queer tendre et drôle sur une famille que la Corée refuse de reconnaître. Un road movie attachant, inégal, tourné avec les moyens du bord.

Programme de la 30ème édition du Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

Du 17 au 22 novembre, le Festival du film francophone « Les Œillades » d'Albi soufflera ses trente bougies, en présence de trois invités d’honneur : le réalisateur marseillais Robert Guédiguian, le cinéaste franco-grec Costa-Gavras et l'actrice belge Natacha Régnier. Au programme de cet anniversaire marquant : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 10 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 10 séances « Reprises » pour redécouvrir les films coups de cœur de l'année, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une soirée consacrée à Jacques Tati, génie du burlesque moderne, une "petite nuit du cinéma" reconduite et un ciné-concert de clôture. Aperçu des festivités d'une 30ème édition qui s'annonce d'ores et déjà comme le rendez-vous incontournable de l'automne cinématographique tarnais.

Newsletter

À ne pas manquer

Gojira, l’enfant des cendres #02 – Le Projet G

En avril 1954, la Tōhō perd un film et en gagne un autre. D’une idée griffonnée par Tomoyuki Tanaka dans un avion naît le « Projet G », classé secret. Entre Ishirō Honda, Eiji Tsuburaya et Shigeru Kayama, découvrez comment Godzilla prend forme en six mois, de l’auberge de Shibuya au premier clap.

Gojira, l’enfant des cendres #01 – Le soleil couchant de l’empire

Né en 1954 des bombes et de la peur atomique, Godzilla est aussi l’histoire d’un pays. Des navires noirs de Perry en 1853 à l’essai de Bikini, en passant par l'ère Meiji, la guerre du Pacifique, Hiroshima et l’Occupation américaine, retrouvez le contexte qui a donné naissance au roi des monstres.

Moulin : l’étoffe d’un héros

Avec Moulin, László Nemes s'écarte des règles du biopic pour livrer une réflexion sur le statut du héros et sur le combat que se livrent l'obscurité et la lumière. Un geste de mise en scène qui n'égale certes pas celui du remarqué Le Fils de Saul mais donne un film plastiquement somptueux, servi par l'interprétation très juste de Gilles Lellouche et Lars Eidinger.

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.

Off Campus : les hockeyeurs mis à nu

Après le succès de "L'été où je suis devenue jolie", Prime Video offre avec "Off Campus" une nouvelle romance destinée aux jeunes adultes. La série relate les histoires d'amour de quatre amis hockeyeurs, partageant leur temps entre les études, les matchs et les conquêtes féminines. Malgré son déroulé très convenu, "Off Campus" compose une romance agréable à condition de l'accepter pour ce qu'elle reste : une série ado qui mise sur le sex-appeal de ses acteurs pour attirer ouvertement le public féminin. Oubliable, mais pas déplaisant.

Spider-Noir : dans les toiles de la Grande Dépression

Après des années de flops et de faux espoirs, Sony surprend tout le monde avec "Spider-Noir", disponible sur Prime Video. Nicolas Cage incarne un Spider-Man vieillissant et désabusé dans le New York de la Grande Dépression. Un polar élégant, une esthétique soignée, et une belle réussite qu'on n'attendait plus vraiment.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.