Pauvres créatures : dans l’esprit (délicieusement fou) du professeur Lánthimos

On avait peur du syndrome Ari Aster et son Beau is afraid avec cette nouvelle proposition du génial et inventif cinéaste grec Yórgos Lánthimos. Surtout après qu’il nous ait offert son chef-d’œuvre avec l’immense La Favorite. Eh bien nos craintes ont été vaines tant cette fable complètement dingue et sans précédent nous amuse, nous heurte et nous émerveille. Entre un propos acéré sur la condition humaine et ses travers et un univers visuel rétro-futuriste riche et élaboré confinant au sublime pour nos pupilles ébahies, Pauvres créatures est un mets cinématographique raffiné et rare dont on aurait tort de se priver malgré sa durée un peu trop généreuse. Et en bonus, on a droit à une Emma Stone carrément monstrueuse dans tous les sens du terme.

Synopsis : Bella est une jeune femme ramenée à la vie par le brillant et peu orthodoxe Dr Godwin Baxter. Sous sa protection, elle a soif d’apprendre. Avide de découvrir le monde dont elle ignore tout, elle s’enfuit avec Duncan Wedderburn, un avocat habile et débauché, et embarque pour une odyssée étourdissante à travers les continents. Imperméable aux préjugés de son époque, Bella est résolue à ne rien céder sur les principes d’égalité et de libération.

On sait pertinemment avant d’entrer dans la salle pour la projection de Pauvres créatures que l’on va voir quelque chose de peu commun, d’inédit. Que le film que nous a préparé Yórgos Lánthimos est très singulier. Et on est peu étonné, car l’artiste nous a habitué à des œuvres aux sujets toujours complètement improbables et intrigants. De son tout premier long parvenu dans nos contrées, Canine, où des parents offraient à leurs enfants une éducation toute particulière au génial The Lobster, où les célibataires étaient transformés en l’animal de leur choix s’ils ne trouvaient pas chaussure à leur pied, le cinéaste aime les scripts complètement fous desquels il parvient à faire ressortir une morale toujours bien sentie.

C’était un peu moins évident avec son opus royal qu’était La Favorite, peut-être son film à la fois le plus accessible, le plus directement jubilatoire et le plus abouti. Un véritable chef-d’œuvre. Quand est apparu le projet de Pauvres créatures et ses premiers extraits, on pouvait se demander dans quel délire était parti le plus réputé des cinéastes grecs. Qu’on lui ait laissé une totale carte blanche, ce qui est plutôt une bonne chose, mais qu’il soit parti dans des délires un peu trop hermétiques et dissociés du public. Un peu comme le Ari Aster de Beau is afraid donc, qui a ses admirateurs mais aussi ses détracteurs, dont nous faisons partie après les claques Hérédité et Midsommar. Eh bien non ! Dans une espèce de numéro d’équilibriste unique en son genre, il nous propose un croisement fou entre le cinéma de Terry Gilliam (pour la folie visuelle de l’univers dépeint) et celui de Cronenberg (pour les corps et la chair malmenés) baigné dans un univers à la Jules Verne (le côté rétro-futuriste) avec ses obsessions et tics cinématographiques à lui. Alors si le film n’est pas parfait, c’est en tout cas un sacré morceau de cinéma jamais vu, généreux et toujours surprenant.

Et, bizarrement, ce n’est cette fois pas dans le propos, le sujet en lui-même ou le scénario, que la folie de son auteur va le plus s’exprimer. Non. Sur cette œuvre, c’est davantage à l’image, avec un univers visuel foisonnant que ne renierait donc pas le Terry Gilliam du méconnu Les aventures du baron de Munchausen avec tout un pan de l’imagerie de l’écrivain Jules Verne indexé sur du Tim Burton. Lánthimos crée un monde passionnant à voir, totalement imaginaire et proche de l’imagerie des contes de fées. Il mêle les traits culturels de chaque destination du voyage par cette Candide revisitée avec le côté industriel et prompt aux inventions de l’époque. Tout cela baigné dans le jus de ses idées propres et accouchant ainsi d’un film en forme de maelstrom de formes, de couleurs et d’idées incroyablement beaux. De ce tramway à l’envers à Lisbonne à ce bateau de croisière qui ressemble aux navires de la science-fiction du XVIIIème siècle, c’est d’une beauté plastique absolue.

Mais Lánthimos ne s’arrête pas la majesté et l’originalité de ses décors, auxquels on peut rajouter les costumes et la photographie pour un raffinement esthétique de haute couture. Sa manière étrange de filmer en fish-eye ou par l’intermédiaire d’un œil de bœuf renforcent le côté bizarre de son univers. Un monde créé de toutes pièces, siège de croisements animaux hybrides et de folies scientifiques fantasmées. Dans ce Barnum unique en son genre, Lánthimos propose une fable sur la condition humaine et croque les travers de nos sociétés entre le patriarcat, la méchanceté et la cupidité de l’homme ou encore la luxure. À travers le personnage de Bella, caractérisé par un cerveau de nouveau-né dans le corps d’une femme, il nous donne à voir la folie du monde et c’est intemporel.

Avec Pauvres créatures, on est donc en pleine dans une fable morale au tournant, aussi drôles et caustiques que plein d’acuité. On rit pas mal des réflexions pleines de bon sens de cette créature sur le monde qui l’entoure. Et son voyage de découverte du monde est un régal de chaque instant malgré une durée quelque peu trop généreuse. En effet, le long-métrage radote un peu sur certains aspects et chaque escale aurait pu être un peu raccourcie. Mais cela reste marginal comparé au plaisir de ce voyage pas comme les autres. Quant à Emma Stone, dans un rôle casse-gueule au possible qui aurait pu virer au ridicule, elle est juste surprenante et parfaite donnant au cinéaste qui l’avait déjà filmé avec maestria dans La Favorite, une nouvelle composition monstre que l’on n’oubliera pas. Attention cependant, voici une œuvre exigeante et particulière qui ne plaira pas à tous les publics de par son étrangeté, quand bien même elle est assumée.

Bande-annonce – Pauvres créatures

Fiche technique – Pauvres créatures

Réalisation : Yórgos Lánthimos.
Scénario : Tommy McNamara.
Musique: Jerskin Frendrix.
Production : Fox Searchlight.
Pays de production : USA.
Distribution France : The Walt Disney Comapany France.
Durée : 2h21.
Genres : Fable fantastique, comédie, drame.
Date de sortie : 17 janvier 2024.

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