Accueil Blog Page 132

Reims Polar 2024 : Steppenwolf, le bien n’existe pas

Un nouveau chapitre s’ouvre sur les plaines kazakhes, particulièrement arrosées du sang de ses citoyens. Steppenwolf est un road-movie de vengeance sanglant, porté par un duo atypique qui détourne les codes du western à son avantage. C’est un véritable plaisir de retrouver le cinéma d’Adilkhan Yerzhanov, tirant à balles réelles, dans la continuité des précédentes chroniques apocalyptiques du réalisateur sur son pays.

Synopsis : Tamara recherche son fils disparu dans une petite ville consumée par les affrontements et la violence. Dans un acte désespéré pour le retrouver, elle décide d’offrir une récompense à un ancien enquêteur de la police corrompu, aux méthodes extrêmes. Déterminée, Tamara va mener à bien sa quête avec ce flic nihiliste quel qu’en soit le coût.

Jamais à court d’idées, mises en boîte à la volée, Adilkhan Yerzhanov est dorénavant un parrain du festival Reims Polar. Pour la quatrième édition consécutive, nous prenons un immense plaisir à découvrir sa production, remplie de péripéties qui déconstruisent l’image de son pays natal et toujours imprégnée d’un humour corrosif. Après Ulbolsyn, Goliath, L’Éducation d’Ademoka et Assaut, il revient avec une guerre civile qui fait rage. Les forces de l’ordre ne sont plus en mesure de contenir la colère des habitants, qui pillent et détruisent tout sur leur passage. Et au milieu de cette mêlée apocalyptique, qui pourrait très bien servir de prémisse à Mad Max, deux individus sont amenés à « coopérer ». La traversée est périlleuse et leur complicité forcée tout autant.

Le loup et la bergère

Quand tout s’effondre autour de nous, seul compte la survie. Mais pour un criminel en quête de vengeance (Berik Aitzhanov) et Tamara (Anna Starchenko) qui recherche son fils, kidnappé pour des raisons mystérieuses, ils n’ont plus rien à perdre. Commence alors une traque dont on distingue à peine le fil rouge qui les amène d’une prison à un camp isolé dans les steppes kazakhes, en passant par des rencontres fortuites et souvent éphémères. Yerzhanov nous prend plusieurs fois à revers avec son montage et son scénario alambiqué, qui reposent surtout sur la spontanéité des séquences où les personnages interagissent entre eux.

Comme le petit peuple kazakh, Tamara encaisse les coups pour tous les opprimés, délaissés par le gouvernement et que personne ne veut protéger ou aimer. Si on compte également son handicap mental, le message est lourd de sens pour cette sainte mère, à la fois toute tremblotante et déterminée. Plusieurs fois dans le récit, elle revêt des lunettes qui rappellent la Lolita de Stanley Kubrick, mais la comparaison s’arrête là. Yerzhanov comprend pertinemment ce qu’il cite, au grand dam des nombreuses séries B d’action qui se heurte à leurs propres caricatures. Ce cinéaste ne se repose pas uniquement sur son programme brutal pour capter notre attention. En quelques travellings judicieux à l’ouverture, il nous donne à voir en quoi son intrigue gorgée de sang se révèle bien plus complexe que n’importe quel pastiche de Rambo ou de western.

Mon nom est personne

Le dandy qui accompagne Tamara se révèle également être un loup imprévisible qui n’a plus toute sa tête. Comme quoi les petits esprits se rencontrent. Quand il ne dézingue pas des gangsters entre deux clopes, il se force à se rappeler tout l’enjeu de sa croisade. S’il semble dans un premier temps vouloir aider Tamara à retrouver son fils, il garde toujours à l’esprit une grande culpabilité. Tout se joue finalement sur les apparences et Yerzhanov nous invite petit à petit à gratter la surface de la personnalité de ses personnages pour en extirper le nihilisme de l’histoire, sa violence, sans concession et par instant émouvante. Toutefois, le ciel n’est jamais gris très longtemps car le cinéaste parvient également à capturer toute la beauté des lieux appartenant à la nature, et délimités par un horizon inatteignable. De jour comme de nuit, la photo de Yerkinbek Ptyraliyev encapsule ainsi tous ces espaces vides que les héros doivent traverser et utiliser à leur avantage.

Minimaliste, absurde, mais terriblement captivant, Steppenwolf dépeint la nature humaine à travers un duo qui renonce à la raison pour espérer quitter en paix ce monde. Adilkhan Yerzhanov n’hésite pas non plus à mélanger les genres et à assaisonner son menu sanguinolent d’une grande brutalité. Chaque détonation d’armes et chaque coup porté aux corps meurtris des personnages foudroient les spectateurs, qu’ils soient habitués ou non avec ce ton décalé. Ceux qui savent déjà à quoi s’attendre ne le seront jamais totalement et ceux qui feront leur premier pas dans l’univers du prolifique cinéaste kazakh y verront une friandise multicolore et difforme. On peut se demander comment mâchouiller une telle structure pour en extraire son essence, mais la stupéfiante cohérence de saveurs aura fait son effet à l’arrivée. Notre grand coup de cœur du festival.

Fiche technique

Réalisation et Scénario : Adilkhan Yerzhanov
Production : Aliya Mendygozhina, Alexander Rodnyansky & Olga Khlasheva
Image : Yerkinbek Ptyraliyev
Montage : Arif Tleuzhanov & Adilkhan Yerzhanov
Musique : Galymzhan Moldanazar
Pays de production : Kazakhstan
Année de production : 2023
Ventes internationales : Blue Finch Films Releasing
Genre : Drame, Thriler
Durée : 1h42

Civil War – L’art de passer à côté de son sujet sans pour autant rater son film

Après nous avoir mis l’eau à la bouche et fait trépigner d’impatience depuis l’annonce du sujet, la découverte de la première bande-annonce très impressionnante et en sachant que c’est le premier gros budget d’A24, il faut avouer qu’Alex Garland nous déçoit (un petit peu) avec son nouvel opus Civil War. Un film qui ne porte pas son nom si bien qu’on pourrait le croire. En effet, le principal reproche que l’on pourrait faire au film est de passer en partie à côté de son sujet éminemment politique, passionnant et surtout en plein dans l’actualité. Comme si Garland bottait en touche, effrayé par ce qu’il pouvait raconter. On parle en effet ici peu de guerre civile, qui devient un arrière-plan au final très opaque, mais on a droit à un excellent film sur le journalisme de guerre, haletant, profond et surtout doté d’un final explosif et impressionnant. On n’était pas venu pour ça, on est un peu frustré mais on n’y perd pas tant que ça au change…

Synopsis : Dans un futur proche où les États-Unis sont au bord de l’effondrement et où des journalistes embarqués courent pour raconter la plus grande histoire de leur vie : la fin de l’Amérique telle que nous la connaissons.

On pensait trouver avec Civil War le portrait d’États désunis où deux camps opposés (cristallisant probablement la fracture idéologique et politique du pays actuelle) qui se tirent la bourre et mettent le pays en état de siège. Au fil des différents outils promotionnels savamment orchestrés et nous donnant terriblement envie, on a compris que ce serait par le biais de journalistes qu’on s’immergerait dans cette guerre civile. Au final, le titre du film est vendeur mais ne représente qu’à moitié sa teneur réelle et principale. Car si Garland, au mieux frileux, au pire dépassé, passe un peu à côté de son film de guerre civile et de fracture du peuple ainsi que des considérations politiques afférentes, il nous propose un autre film en arrière-boutique. Donc pour le brulot pamphlétaire attendu, on repassera. Et même si on est quelque peu frustré, on n’y perd pas forcément au change car on obtient ici une œuvre coup de poing sur le journalisme de guerre, telle qu’on n’en avait pas vu depuis le magnifique Harrison’s Flowers d’Élie Chouraqui il y a vingt ans.

Après avoir été un scénariste réputé et recherché (La Plage par exemple), Alex Garland s’est tourné vers la mise en scène avec un trio gagnant de films de genre de très haute qualité. Il a débuté avec l’intéressant film de science-fiction Ex Machina sur l’intelligence artificielle, a enchaîné avec le très ambitieux, féministe et visuellement sublime film mêlant horreur et science-fiction Annihilation et nous a ensuite offert son film le plus clivant, le film d’horreur monstrueux dans tous les sens du terme et très métaphorique Men. Une claque. Souvent des œuvres en avance sur leur temps, on attendait donc pour son plus gros budget à ce jour – et le plus gros de la petite société indépendante qui monte A24 – un film tout aussi contemporain et surtout visionnaire. Ça l’est dans un sens mais on aurait aimé que ce soit plus clair, plus corrosif et surtout qu’on puisse se dire, au vu de l’actualité du pays, « ce genre de situation nous pend au nez ». Mais il manque des marqueurs et des points d’accroche politiques, sociaux, temporels et contextuels pour que ce soit plus probant et compréhensible.

Donc, malheureusement sur ce versant, il ne nous conquiert qu’à moitié. Probablement volontaire mais un peu lâche, le script souffre en effet de ce gros problème de contextualisation. Le récit n’avait pas besoin d’être si nébuleux concernant les tenants et les aboutissants de cette guerre puisqu’on sait qu’elle se déroule intra-muros aux USA. Les dialogues nous donnent des bribes d’informations sur deux États qui font sécession et s’allient (le Texas et la Californie…) et qu’un troisième prend le même pli (la Floride). On aurait aimé que Garland nous développe ce choix à la fois étrange et audacieux car il n’y a pas plus éloigné que les deux premiers États cités, sur les plans politiques et idéologiques. On aurait aimé aussi comprendre les raisons et motivations d’un Président visiblement autoritaire qu’on ne verra presque pas et ce qui pousse les citoyens à choisir un camp plutôt que l’autre. Se faire sa propre opinion sur certaines choses inexpliquées au cinéma peut être stimulant et adapté mais dans le cas de Civil War c’est fâcheux et un peu malhonnête. Comme si le cinéaste avait voulu nous rendre aussi impartiaux que ses protagonistes dans leur métier.

En revanche, on ne s’attendait pas à une œuvre coup de poing sur le journalisme de guerre et on l’a. Et le quatuor choisi pour incarner cette profession est un panel parfait et représentatif de ce métier, que ce soit par l’âge, les idéaux, la façon de voir le métier et les traits de caractère. Un spectre humain impeccable de cette profession complexe et passionnante. Cette équipe qui va vouloir rallier Washington pour interviewer le Président et tenter de prendre la photo du siècle nous convie à un road-movie à travers le pays peuplé de rencontres et de visions qui illustrent ladite guerre civile (mais toujours sans l’expliquer). Des images fortes et marquantes qui font irrémédiablement penser aux films apocalyptiques à base de zombies. Mais bien plus réalistes. La violence qui ressort au vu du contexte (on pense aussi un peu à la saga American Nightmare) est retranscrite de manière réaliste et juste. En soi, pas de censure mais pas non plus d’exagérations dans la violence ou les affrontements. Les scènes plus posées, représentées par des pauses sur le chemin, creusent admirablement les personnages et surtout leur profession. À ce titre, Civil War est réussi. Une scène très réussie et sous haute tension dominée par Jesse Plemmons montre bien l’état délétère et belliqueux dans lequel certains américains pourraient se vautrer.

Dans tous les cas, s’il y a peut-être des petits coups de mou niveau rythme entre l’entame brutale et très immersive et le final, on est captivé tout du long. Ledit final est peut-être le morceau le plus inattendu du film. On ne pensait pas que Garland serait aussi doué dans l’action et il nous livre une scène d’assaut de la Maison Blanche proprement scotchante. On est rivé sur notre siège et la maestria de la séquence est incroyable. La compétence technique et son intensité sont renversantes jusqu’à un dernier plan et une fin un peu abrupte mais lourde de sens. Alors, si au final on s’attendait quand même à autre chose et qu’on aurait préféré que ce soit plus poil à gratter et plus conforme à la proposition initiale on n’est pas pour autant face à un raté. Paradoxalement, Civil War est aussi étonnant que frustrant. Mais il demeure une proposition de cinéma à la pointe de l’actualité, peu commune, ambitieuse et tout de même qualitative tout en validant le fait que Garland devient de plus en plus un cinéaste qui compte.

Bande-annonce – Civil War

Fiche technique – Civil War

Réalisateur : Alex Garland.
Scénaristes : Alex Garland.
Production : A24.
Distribution France : Metropolitan Filmexport.
Interprétation : Kirsten Dunst, Cailee Spaeny, Wagner Moura, Stephen McKinley Henderson, …
Durée : 1h47.
Genres : Action – Guerre.
17 avril 2024 en salles.
Nationalité : USA.

Note des lecteurs1 Note
3.5

Reims Polar 2024 : Only The River Flows, à la recherche du vide

Étant donné que le cinéma chinois peine parfois à dépasser sa frontière, il convient de chérir ces œuvres qui portent en eux cette force tranquille qui, une fois les turbines lancées, naviguent dans une grâce solennelle. Only The River Flows fait partie de ceux-là, de ceux qui cherchent et qui ne trouvent pas toujours un sens aux questions. Et ce film noir ne laisse que des indices en surface, car il invite les spectateurs à remonter une piste inattendue, aux côtés d’un homme qui fusionne peu à peu avec les propres incertitudes.

Synopsis : En Chine, dans les années 1990, trois meurtres sont commis dans la petite ville de Banpo. Ma Zhe, le chef de la police criminelle, est chargé d’élucider l’affaire. Un sac à main abandonné au bord de la rivière et des témoignages de passants désignent plusieurs suspects. Alors que l’affaire piétine, l’inspecteur Ma est confronté à la noirceur de l’âme humaine et s’enfonce dans le doute…

Abonné des grands rendez-vous au festival de Cannes (Quinzaine des cinéastes, puis Un Certain Regard), le public de Reims Polar peut se régaler de découvrir le savoir-faire de Wei Shujun, un cinéaste en pleine exploration de son art. Du portrait de la jeunesse chinoise (Courir au gré du vent) à une comédie noire la veille d’un tournage (Ripples of life), il s’essaie à présent au film policier tout en adoptant une approche hallucinée de l’intrigue. Il adapte ainsi une nouvelle de Yu Hua, dont on a déjà vu l’un de ses romans adaptés pour le cinéma par Zhang Yimou (Vivres !). Dans la même veine surréaliste qu’un Maupassant, la célèbre peinture du Cri d’Edvard Munch ou encore L’Échelle de Jacob d’Adrian Lyne, le cinéaste chinois nous invite dans son antre de la folie.

Le vrai voyageur ne sait pas où il va

Dès la première scène d’ouverture, intrigante jusque dans ce dernier plan où des jeunes enfants jouent aux gendarmes et aux voleurs dans un immeuble en ruine. Celui qui tient l’arme débouche sur une porte donnant sur le vide et sur la cité de Banpo et sa banlieue. Démarre alors une série de meurtres où les pistes sont maigres et les suspects trop nombreux, même dans un petit village d’une cinquantaine d’habitants à peine. La police investit alors un cinéma local en faillite pour leur prochaine opération, preuve qu’il n’est plus possible de s’épanouir culturellement et que des fous errent un peu partout. Mais personne ne se doutait qu’elle serait aussi laborieuse, surtout du point de vue de l’inspecteur Ma Zhe (Zhu Yilong), également chef d’une brigade. Sous son aile, un jeune apprenti détective peine à garder toute son attention dans cette affaire sordide. Pourtant, les cadavres continuent de s’empiler sans qu’un témoignage soit radicalement décisif.

Et malgré avoir tiré la sonnette d’urgence, Ma Zhe perd peu à peu ses alliés dans cette enquête. Les scènes de crime, les suspects et la pression de son supérieur finissent ainsi par le hanter et l’obséder. Il tient alors la solitude pour seul refuge et ce sont dans ces moments-là que Wei Shujun s’amuse à brouiller la frontière entre le rêve et le réel avec sa caméra. Le grain de la pellicule 16mm capture magnifiquement les fantômes qui tourmentent cette Chine aux abois, car ce sont eux qui peuplent cet environnement pluvieux où rien ne se passe, mais où tout va de travers. Comme le cycle de l’eau qui s’écoule dans la rivière et qui retombe par le ciel, Shujun met ainsi en évidence le fait que l’on ne puisse contrôler son destin. Tout l’enjeu du long-métrage consiste alors à observer si ces âmes vagabondes peuvent l’accepter.

Danse avec les fous

Ma Zhe ne cesse d’observer des coïncidences sans pouvoir joindre les deux bouts et valider un rapport d’enquête parfaitement rationnel, comme le désire son supérieur hiérarchique. Mais la mort le suit et la mort le guette même dans ses rêves les plus fous. Entre les faits et le spectacle paranoïaque qu’il nous est donné de voir, difficile d’y voir clair dans ce dédale mental. Et si on ne le voit pas tout le temps, il pleut à l’intérieur des personnages, il pleut sur ces visages éteints, qui traduisent le désespoir qui les empêche de vivre. Y a-t-il donc véritablement un tueur dans cette histoire ? La réponse est oui, mais son identité peut vous surprendre. Non pas parce qu’il s’agit d’un twist comme les romans d’Agatha Christie en sont remplis, mais parce que la clé du mystère n’est pas forcément palpable.

Épatant visuellement et stimulant intellectuellement, Only The River Flows est un film noir en surface et une étude ténébreuse de l’âme humaine dans son sous-texte. La descente aux enfers des personnages, qui courent après des titres honorifiques qui n’existent pas, est insufflée d’une aura fantastique, un peu comme si le monde misérable qu’on y décrit constitue une passerelle entre la vie et la mort. Rien qu’à la vue d’un puzzle, miraculeusement résolu, où une mère est représentée avec son enfant suffit à démontrer que Shujun préfère jouer avec les symboles, qui jalonnent tout le film et qui mutent dans l’esprit de Ma Zhe. Le metteur en scène incite ainsi le public à les assimiler, sans quoi il ne verra qu’un verre à moitié plein ou à moitié vide.

Fiche technique

Réalisateur : WEI Shujun
Scénaristes : KANG Chunlei, WEI Shujun (Adapté de la nouvelle de YU Hua)
Chef étalonneur :  David RIVERO
Monteur : Matthieu LACLAU
Cheffe costumière : SU Chao
Chef décorateur : Zhang Menglun
Son : TU Tse-Kang, TU Duu-Chih
Directeur de la photographie :  Chengma
Co-producteur : LIANG Ying, WAN Jun
Producteurs : HUANG Xufeng, LI Chan, SHEN Yang, WANG Caitao
Une production : KXKH Film
Produit par :  TANG Xiaohui
Pays de production : Chine
Année de production : 2023
Ventes internationales : Mk2 Films
Distribution France : Ad Vitam
Genre : Policier
Durée : 1h42

Reims Polar 2024 : Borgo, le baiser de la mort

La Corse, une oasis au milieu de la Méditerranée ou une forteresse aux secrets bien gardés ? Après un procès sous tension dans La Fille au bracelet, Stéphane Demoustier amarre sur la célèbre île de Beauté afin d’approfondir son étude de l’enfermement. À mi-chemin entre le film policier et le film de prison, Borgo oppose la culture des continentaux à celle des insulaires, tout en laissant le mystère planer autour d’une affaire de moralité.

Synopsis : Melissa, 32 ans, surveillante pénitentiaire expérimentée, s’installe en Corse avec ses deux jeunes enfants et son mari. L’occasion d’un nouveau départ. Elle intègre les équipes d’un centre pénitentiaire pas tout à fait comme les autres. Ici, on dit que ce sont les prisonniers qui surveillent les gardiens. L’intégration de Melissa est facilitée par Saveriu, un jeune détenu qui semble influent et la place sous sa protection. Mais une fois libéré, Saveriu reprend contact avec Melissa. Il a un service à lui demander… Une mécanique pernicieuse se met en marche.

Déjà aperçue dans Le Ravissement, Hafsia Herzi est de nouveau dans un rôle sous pression, de déni et avec une famille à charge. Mais qu’en est-il réellement pour cette matonne, fraîchement débarquée de la banlieue parisienne et qui doit désapprendre tout ce qu’elle a connu auparavant ? Le regard neutre, l’uniforme ajusté et d’une voix haute et toujours en confiance, c’est ainsi qu’elle tente de s’intégrer dans l’Unité 2 de la prison de Borgo. D’un professionnalisme mécanique, Mélissa doit malgré tout prendre du recul sur son comportement, que ce soit avec ses collègues ou avec les détenus, quitte à franchir certaines limites. Elle se retrouve ainsi prise en otage dans un jeu de manipulation où les services rendus s’accumulent. Cette générosité vante également la pétillante fraternité au sein d’une communauté ou d’un clan. Comme un chien égaré, tout le monde s’assure que chacun puisse retourner chez soi à la fin de la journée. Mais pour Mélissa et sa famille, le chemin est semé d’embûches.

Celui qui ne risque rien n’a rien à ronger

Loin de l’image que l’on se ferait des cellules individuelles, comme on pouvait en trouver sur le rocher d’Alcatraz ou dans la tanière de Shawshank, l’établissement pénitentiaire corse s’apparente davantage à une colocation de fortune, dont l’entretien et le loyer sont à la charge du gouvernement. Et ce régime est exclusivement réservé aux citoyens originaires de l’île. Pour ce qui est du reste, c’est une affaire de complicité, basée sur une culture de la confiance. Mais jusqu’où peut-on aller pour résoudre ses problèmes ? En face d’un Saveriu (Louis Memmi) fort sympathique en surface, Mélissa ne se doute pas qu’il se révèle être un bandit des plus intraitables. Que ce soit derrière les barreaux, sur les routes qui font le tour de l’île ou jusqu’au paillasson de la gardienne, le cinéaste met en évidence le contrôle que son personnage exerce sur ce petit monde, où tous les protagonistes sont amenés à se croiser tôt ou tard.

Il est donc certain que ce sont bien les détenus qui surveillent les gardiens et non l’inverse. Ce que déclare la directrice de la prison de Borgo n’est pourtant pas pris au sérieux pour maintenir l’ordre sur un groupe soudé, du moins à l’intérieur de cette enceinte. De même, le choix de Demoustier de quitter le continent pour la Corse n’est pas uniquement pour son soleil ou ses plateaux paradisiaques. Il s’agit plutôt de reposer sa narration autour des différents degrés d’enfermement que subit la protagoniste. La langue ajoute également une distance, même si l’on joue assez peu sur les origines maghrébines de la matonne. Tout l’intérêt est de remonter la piste d’un meurtre qui a eu lieu en plein jour. L’ouverture témoigne justement d’une nonchalance générale à ce sujet, car cette violence souterraine semble être une seconde nature. Les codes du western s’appliquent d’ailleurs sans peine à cet environnement. Et en parallèle des déboires que rencontrent Mélissa et sa famille, bousculée par le comportement radical des autochtones, Michel Fau, en costume de commissaire, se prend le chou avec son analyste des images de vidéosurveillance. Commence alors une longue et lente étude sur les images que l’on renvoie et qu’on laisse derrière soi.

Citoyens sous couverture

La criminalité serait finalement une affaire de moralité sur cette île où la loi est dictée par le voisinage ou des impératifs extra-professionnels, mais soyez certain qu’il y a un corse au sommet de cet engrenage vicieux. En réalité, le cinéaste lillois nous brosse le portrait d’une société corse en colère et mise en échec par la bipolarité des relations. Dans tous les cas, mieux vaut appartenir à la famille que le contraire. Choisir son clan est une nécessité et nul doute que Mélissa a exclusivement prêté allégeance à sa famille. Reste à savoir qui sera le prochain à hériter d’une balle perdue, car il s’agit d’une véritable roulette russe qui rebondit d’une personne à une autre. Cependant, tout le propos et le suspense sont inutilement étirés par les fils blancs qui composent l’intrigue. La tension y est rarement cérébrale. Et côté mise en scène, difficile de s’y retrouver entre la caméra épaule immersive en prison et les travellings en plan large nous déconnectent plus du réel qu’ils nous y invitent.

Si la Corse peut servir de théâtre dans une quête initiatique (La Petite Bande) ou d’un point de chute nostalgique (Le Retour), elle peut également servir d’arène pour les fauves qui s’y trouvent. Dans son quartier, dans la prison et cette île maudite par sa « culture de l’entraide », ne font plus qu’un pour la protagoniste qui ne maîtrise plus aucune situation. « L’immédiateté seulement prime, les gens ont la mémoire courte. » Ce proverbe corse est ainsi représentatif de toutes les articulations de Borgo, troisième long-métrage de Stéphane Demoustier, dont la force tranquille est à double tranchant.

Bande-annonce : Borgo

Fiche technique : Borgo

Réalisation : Stéphane DEMOUSTIER
Scénario : Stéphane DEMOUSTIER (avec la collaboration de Pascal-Pierre GARBARINI)
Image : David CHAMBILLE
Montage : Damien MAESTRAGGI
Musique : Philippe SARDE
Prise de son : Mathieu DESCAMPS, Francis BERNARD
Montage son : Nicolas MOREAU, Sarah LELU
Mixage : Stéphane THIÉBAUT
Étalonnage : Yov MOOR
Production exécutive : Amélie JACQUIS
Direction de production : Julie ALLIONE, JULIA CANARELLI
Décors : Catherine COSME
Costumes : Céline BRELAUD
Maquillage et coiffure : Flore CHANDÈS
Producteur : Jean DES FORÊTS
Production : Petit Film
Pays de production : France
Distribution France : Le Pacte
Ventes internationales : Charades
Durée : 1h57
Genre : Drame
Date de sortie : 17 avril 2024

« Yan » : vengeance dans le temps

0

Avec Yan, paru aux éditions Glénat, Chang Sheng plonge le lecteur dans une aventure échevelée, où vengeance, justice et quête identitaire s’entremêlent. Au cœur de cette saga, on trouve une jeune fille de 15 ans emprisonnée à tort et désireuse de venger la mort de sa famille. 

L’Opéra de Pékin, symbole de prestige et de tradition, occupe une place centrale dans la vie de Yan, comédienne. Elle se produit sur scène en compagnie de ses proches, dont l’éducation semble quelque peu corsetée. Tout bascule avec l’assassinat brutal de sa famille, qui marque le début d’une descente aux enfers pour l’adolescente. Incarcérée à tort pour des meurtres qu’elle n’a pas commis, elle est enfermée dans un centre d’expérimentation scientifique, dont les mystères ne sont pas encore révélés, et suite à l’explosion duquel les autorités la pensaient morte. Mais celle qui vient revisiter le passé n’a fait que parachever son désir de vengeance…

Chang Sheng fait cohabiter divers éléments narratifs sans pour autant que ces derniers se parasitent. Robots géants, complots politiques, capacités surnaturelles, scènes d’action spectaculaires, vengeance à la Old Boy : chaque composante contribue à l’édification d’un univers unique. Cette hybridation des genres est un terrain de jeu idéal pour l’auteur, qui ne refuse aucun apparat graphique mais qui tient manifestement à l’équilibre de son récit.

Au-delà de Yan, personnage central animé par une soif de vengeance implacable, le manga introduit des figures complexes telles qu’un flic alcoolique et une championne de go dotée de facultés prédictives. Ces protagonistes, aux destins entrelacés, sont appelés à enrichir la trame narrative d’enjeux personnels. Ils s’associent à Yan pour former une ronde de personnages bigarrée et détonante. Graphiquement, la maîtrise semble totale et certaines planches méritent vraiment que l’on s’y perde tant elles recèlent de détails. 

Yan est une œuvre multidimensionnelle dont les zones d’ombre demeurent nombreuses. Chang Sheng a commencé à éventer un complot qui devrait tenir en haleine le lecteur dans les tomes à venir. Pour l’heure, sa grande force réside dans ses personnages : ils sont portés vers l’après, la vengeance, la fin de l’affaire policière, et sont déterminés à parvenir à leurs fins, même si des puissances encore ignorées tentent de les contrecarrer. Comme on dit dans ces cas-là : à suivre… 

Yan (1/3), Chang Sheng
Glénat, avril 2024, 352 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Mon Infractus » : les nerfs et la chanson d’Hervé Bourhis

0

La bande dessinée autobiographique permet d’explorer des trajectoires de vie aux multiples reliefs. Dans Mon Infractus, Hervé Bourhis se livre sur ses problèmes cardiaques, mais prend grand soin d’entremêler ses mésaventures médicales avec sa passion, bien plus légère, du DJing. 

Il n’a pas encore cinquante ans quand Hervé Bourhis subit un infarctus qui bouleverse son existence. Plutôt que de s’enliser dans un récit hospitalier, dont la bande dessinée francophone est devenue friande ces dernières années, l’auteur choisit d’aborder ce sujet en optant pour une voie moins conventionnelle. Mon Infractus s’hybride en effet d’un amour précoce et durable pour la musique ; les évocations médicales n’y constituent finalement que des parenthèses. Et ce qu’il perd en pathos, le bédéiste semble le gagner en justesse.

L’album se révèle ainsi, en première intention, être une célébration de la musique, élément central de la vie et de la convalescence de l’auteur. Hervé Bourhis y partage avec sincérité ses expériences de DJ amateur, dévoilant un univers riche de références musicales, d’anecdotes et de rencontres. Il raconte les soirées, les sélections de disques, la recherche incessante de la perle rare – le digger – et le stress parfois écrasant des performances en direct. Pour son premier essai, il fait d’ailleurs semblant de mixer mais, paralysé par les enjeux, laisse défiler sa playlist sans aucune intervention…

Au-delà de la musique et du DJing (« Improviser, sentir la salle et les gens, les suivre, puis les surprendre… »), Mon Infractus est une méditation sur la fragilité humaine, le processus de guérison et la place de l’art dans ce parcours. Hervé Bourhis aborde avec une rare honnêteté ses luttes internes (dont sa culpabilité face à son style de vie), son expérience de la maladie et ce qu’il retient de tout cela. L’ouvrage s’inscrit dans une démarche introspective, invitant à réfléchir sur la manière dont les épreuves peuvent nous remodeler. Il y est aussi question de thématiques plus vastes, parfois seulement survolées : la manière dont on traite les professions essentielles, par exemple, paramédicales ; le travail de ses confrères, avec notamment un clin d’œil appuyé à Théo Grosjean ou Pozla ; la psychothérapie…

Avec Mon Infractus, Hervé Bourhis livre un témoignage singulier, qui déjoue les clichés de l’autobiographie médicale. Il offre en effet, de par la structure même de son album, une perspective rafraîchissante sur la résilience et le pouvoir salvateur de l’art. Intime mais universel, son propos devrait résonner auprès des lecteurs, qu’ils soient collectionneurs de disques… ou simplement attentifs à la fragile condition humaine.

Mon Infractus, Hervé Bourhis 
Glénat, avril 2024, 96 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Qui laisse passer la lumière » : voyage dans le passé

0

Les secrets de famille pèsent parfois lourd sur les épaules de ceux qui en héritent. Qui laisse passer la lumière, œuvre conjointe d’Antoine Rocher et Lilas Cognet, se raconte à travers les yeux de Diane, une adolescente en quête de vérité, confrontée aux fantômes du passé. 

Diane, douze ans, vit une existence solitaire, sous le sceau d’un monde intérieur foisonnant. Elle vit légèrement en marge de ses pairs, comme en attestent les moqueries de ses camarades de classe. C’est dans ce contexte qu’elle découvre la présence bienveillante d’un esprit, Hadrien, son arrière-grand-père, mort au combat en 1917. Cette rencontre inattendue, qu’elle pense bénéfique, lui offre un réconfort momentané et la perspective d’une amitié au-delà des limites du temps.

L’apparition d’Hadrien ouvre cependant les portes d’un passé familial jusqu’alors occulté. Diane, guidée par cet ancêtre tombé au champ d’honneur, plonge dans une quête de vérité sur les racines de sa famille. C’est une exploration qui l’amène à se confronter aux horreurs de la guerre, contées en noir et blanc, mais aussi à découvrir les secrets et les non-dits. Le récit, dessiné avec finesse et poésie par Lilas Cognet, joue beaucoup sur ces aspects, et sur les vulnérabilités de cette jeune héroïne, exposée à une expérience qui dépasse son entendement.

Alors que Diane s’engage de plus en plus profondément dans les révélations d’Hadrien, sa relation avec sa grand-mère se tend, et elle-même commence à ressentir les effets épuisants de sa quête. La culpabilisation par l’esprit d’Hadrien, qui se révèle avoir ses propres intentions et secrets, ajoute une complexité supplémentaire à son parcours. La jeune fille se retrouve tiraillée entre les avertissements de son camarade de classe Truchet et les exigences, tenaces, de son arrière-grand-père, dans une lutte qui la dépasse et menace de consommer toute son énergie.

Qui laisse passer la lumière est filial, poétique, conçu à hauteur d’enfant. Son propos comporte cependant un certain mystère et semble en partie laissé à la discrétion du lecteur, qui s’appropriera l’œuvre en lui conférant le sens qu’il souhaite. Il reste néanmoins au cœur de cette histoire une protagoniste bien caractérisée, confrontée au harcèlement scolaire, voyant s’instituer une certaine distance entre elle et ses proches, et trouvant dans l’argument fantastique déployé par les auteurs un sens à son existence. Pour le meilleur comme pour le pire. 

Qui laisse passer la lumière, Antoine Rocher et Lilas Cognet 
Glénat, mars 2024, 104 pages 

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Delta Blues Café » : au rythme de la vie

0

Delta Blues Café, de Philippe Charlot et Miras, paraît aux éditions Bamboo. L’album narre le périple de Laup Grangé, acteur noir de Guyane française, et du professeur Gordon Moore, spécialiste des musiques afro-américaines, qui, ensemble, plongent dans l’univers du blues à la recherche de vinyles oubliés – ainsi que d’une partie d’eux-mêmes.

Suite à la réalisation d’un film dédié à Robert Johnson, qu’il incarne à l’écran, Laup Grangé rencontre le professeur Moore, spécialiste du blues. Appelé à prendre la parole en public, ce dernier boude le long métrage et quitte la salle sans prononcer le moindre mot. Laup cherche à comprendre ce qui a pu rebuter à ce point un amoureux des musiques afro-américaines, convaincu de la qualité de l’œuvre. C’est cela qui va le pousser à s’engager dans un voyage plein de rebondissements, à la fois mélodique, humain et sentimental. 

Moore reproche à Laup d’avoir joué dans un énième film en noir et blanc, alors que les couleurs du Sud des États-Unis ont façonné l’imaginaire de ces chanteurs passés à la postérité – ou oubliés. Les deux hommes trouvent toutefois rapidement un terrain d’entente, leurs intérêts se recoupent, et guidés par la quête de disques rares, ils entreprennent d’explorer ce qui se rattache de près ou de loin au blues. Leur parcours est ponctué de moments forts, tels que la rencontre avec Willie Mae, serveuse au Delta Blues Café, ou encore la confrontation avec un vieil homme en fauteuil roulant, gardien d’un trésor musical qu’il refuse obstinément de céder, en dépit du fait qu’il prend la poussière depuis des années. 

Il est intéressant de noter que Delta Blues Café organise la rencontre entre Laup, jeune et passionné, désireux de prendre langue avec un patrimoine qui l’émerveille, et Moore, une sorte de vieux dinosaure qui s’est mué, au fil des années, en gardien des traditions. Ce tandem apporte un vent de fraîcheur à l’album et permet une authentique ode à la musique. Au-delà, les personnages secondaires (de Jezie à Willie Mae) enrichissent eux aussi le récit, très joliment illustré. Les paysages si caractéristiques du Mississippi offre une immersion totale dans l’univers du blues.

Delta Blues Café est une fenêtre ouverte sur un territoire, un art et ce qui les lie à travers le temps. Profonde et passionnée, cette bande dessinée comprend aussi une romance d’une grande sensibilité, très juste et habilement menée. Philippe Charlot et Miras convoquent quelques grands noms de la musique, en inventent d’autres, et mettent le tout face à deux personnes a priori mal appariées, mais qui se nourrissent pareillement de musique et d’histoire.

Delta Blues Café, Philippe Charlot et Miras
Bamboo, mars 2024, 72 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Le Grand Livre de la F1 » : le vadémécum de la Formule 1

Les éditions Marabout publient Le Grand Livre de la F1, de Jean-Louis Moncet, Alain Pernot et Johnny Rives. Beau-livre richement illustré, doté d’un grand format de 250mm X 245mm, l’ouvrage, encyclopédique, témoigne avec force détails de l’évolution de la compétition automobile reine.

L’acte de naissance de la Formule 1 remonte à l’année 1950, avec le Grand Prix de Grande-Bretagne à Silverstone. Le monde d’après-guerre trouve dans le sport automobile un symbole de progrès et d’excellence. La Fédération Internationale de l’Automobile (FIA) codifie alors les règles d’une nouvelle compétition et pose les fondations d’un championnat mondial où se mesureront les plus grands constructeurs et les meilleurs pilotes. Le Grand Livre de la F1 revient d’ailleurs abondamment sur ces derniers. Regroupés dans un « Hall of Fame » qui n’a jamais aussi bien porté son nom, Niki Lauda, Ayrton Senna, Alain Prost, Juan Manuel Fangio ou encore Michael Schumacher ont tous droit à un focus les mettant à l’honneur.

« Doté d’un sens de la résilience hors du commun », Niki Lauda reprend la course six semaines à peine après un grave accident qui lui a brûlé une partie du visage. Michael Schumacher, décrit comme « un pilote imbattable et un ogre sans pitié », serait mu par « un pragmatisme de tous les instants ». Concernant Senna, au-delà de la grande rivalité avec Prost, les auteurs rappellent qu’il a été biberonné aux karts dès le plus jeune âge. Juan Manuel Fangio, l’Argentin aux cinq titres mondiaux, incarne quant à lui mieux que personne la première ère des titans. Le Grand Livre de la F1 est ainsi, en premier lieu, une grande aventure sportive et humaine, qui s’est articulée autour d’une constellation de champions que Jean-Louis Moncet, Alain Pernot et Johnny Rives présentent successivement.

Mais la mécanique n’est pas en reste. Les véhicules de course, cœur battant de la Formule 1, ont subi des transformations stupéfiantes au fil des années. Des premiers moteurs post-guerre aux ailerons en passant par les pneus ou les unités de puissance hybrides d’aujourd’hui, la quête de vitesse, de sécurité et d’efficacité a remodelé leur ADN. L’aérodynamisme, la gestion des pneumatiques, les systèmes de récupération d’énergie : chaque composante a été réfléchie, soupesée, testée, puis réinventée. Cette évolution est le fruit d’une alchimie entre ingénieurs visionnaires, pilotes concernés et réglementations évolutives, visant un équilibre entre le spectacle et la sécurité. Parallèlement, la Formule 1 s’est adaptée à un monde de plus en plus globalisé, explorant de nouveaux territoires, que ce soit sur le plan géographique avec des circuits aux quatre coins du monde, ou digital, avec une présence renforcée sur tous les médias.

Ce sont d’ailleurs les retombées médiatiques grandissantes de la Formule 1 qui vont attirer les grands constructeurs généralistes. Et au même moment, dans les années 1980, une bataille autour des droits commerciaux de la F1 se fait jour ; la FOCA menace même de créer un championnat parallèle. L’ouvrage livre ainsi une vision panoramique de ce sport. Il en présente la face solaire : c’est au Grand prix de France que Jacky Ickx signe la première victoire d’une monoplace équipée d’ailerons. Mais aussi les côtés plus sombres : les accidents mortels d’Ayrton Senna ou de Gilles Villeneuve, par exemple. Parallèlement est présentée l’évolution technique de la F1 à chaque décennie, les enjeux liés aux pneumatiques (« le lien incontournable entre la machine et la piste ») ou encore le moteur turbo F1, dont les débuts ont lieu en 1977 au Grand prix de Grande-Bretagne.

Complet, très documenté, manifestement aussi passionné que passionnant, Le Grand Livre de la F1 est une évocation parfois vertigineuse de l’histoire de la Formule 1. Les auteurs en décryptent les rivalités, les dispositifs mécaniques, les règlementations, pour mieux contextualiser les grands exploits qui jalonnent leur ouvrage. 

Le Grand Livre de la F1, Jean-Louis Moncet, Alain Pernot et Johnny Rives 
Marabout, novembre 2023, 288 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

En rémission : dialogue de sourds

0

Dans un futur indéterminé, un homme pas tout jeune et malade vit avec sa compagne dans un lieu semble-t-il assez à l’écart. L’homme est un rêveur qui fait des cauchemars alors qu’elle est assez râleuse.

Le futur imprécis où l’histoire se situe permet à Jonathan Djob Nkondo, issu de l’animation et ici dessinateur-scénariste, de laisser libre cours à son inspiration concernant les décors, ce qui constitue à mon avis le meilleur atout de cette BD petit format (14,8 x 10,6 cm) qui se lit rapidement malgré ses 174 pages. Il faut dire qu’une bonne partie se passe de dialogue et que les planches ne comportent qu’une ou deux cases. L’homme est obsédé par une fleur (celle de l’illustration de couverture) qu’il semble vouloir protéger à tout prix. On peut penser qu’elle représente à ses yeux une valeur symbolique : la protection de la vie, sachant probablement la sienne menacée. A noter que l’album est en noir et blanc, le rouge qui domine l’illustration de couverture représentant la seule touche colorée.

Chacun ses activités

L’essentiel de l’histoire tient en une virée de la femme qui emprunte un petit vaisseau spatial pour aller faire des courses pendant que l’homme s’active dans leur jardin, sorte de forêt sous dôme. Lors de son trajet, la femme remarque un astéroïde sur lequel des humains s’activent au marteau-piqueur. On ne saura pas exactement à quelle activité ils se livrent, mais ils exploitent l’astéroïde à des fins qui déplaisent foncièrement à la femme. On comprend que le message est un coup de gueule vis-à-vis de ces humains qui s’approprient tout ce qui leur tombe sous la main et détruisent ou dénaturent ce qui fait la beauté de l’univers, à des fins mercantiles déguisées en recherche de confort. Cela rejoint l’acharnement et la délicatesse menées par l’homme pour protéger la fleur qui absorbe son énergie.

Un avenir peu enviable

L’album est donc élaboré avec des intentions louables, c’est déjà ça. Malheureusement, hormis le soin apporté aux décors, ainsi qu’un dessin élégant, il déçoit par son manque de profondeur, le tout restant assez superficiel. Même les caractères des deux personnages principaux restent au stade de l’ébauche, puisqu’on ne les voit qu’assez peu ensemble. On imagine certes qu’ils vivent en couple depuis longtemps et qu’une certaine usure s’est installée. On remarque aussi que le futur montré par l’auteur est marqué par un isolement des humains qu’il met en scène. Heureusement, la fin montre qu’entre l’homme et la femme, il reste quelque chose de fondamental qui apparaît sous la forme d’un symbole particulièrement significatif.

En rémission – Jonathan Djob Nkondo
Éditions Réalistes (collection n°1) : sorti le 1er mars 2024
Note des lecteurs0 Note
2.5

Monkey Man : il faut parfois apprendre à un singe à faire la grimace…

La genèse et la distribution du film laissaient présager une petite bombe. Eh bien c’est plutôt à un petit pétard mouillé qu’on a affaire ici. Se positionnant comme le nouveau John Wick (oui, encore…), ce premier film de l’acteur Dev Patel compile beaucoup des défauts récurrents des premières œuvres sans jamais atteindre la maestria de son modèle déclaré. On est face à un script à la fois linéaire et basique composé de vengeance incarné par des bastons auquel on insère une tonne de sujets et thématiques survolés pour un ensemble fouillis et inabouti. Et si quelques fulgurances visuelles se dessinent parfois et que le contexte de Mumbai se révèle (un peu) dépaysant et exotique on ne peut que pester devant le peu de séquences d’actions qui soient mémorables (il n’y en que deux sur deux heures et elles n’ont rien de révolutionnaire). Pas totalement déplaisant mais le typique film bien trop buzzé qui s’apparente à une arnaque.

Synopsis : Un jeune homme gagne péniblement sa vie dans un club de combat clandestin où, nuit après nuit, en portant un masque de gorille, il est battu à sang par des combattants plus populaires en échange d’argent. Après des années de rage refoulée, il découvre un moyen de s’infiltrer dans l’enclave de l’élite sinistre de la ville. Alors que son traumatisme d’enfance déborde, ses mains mystérieusement cicatrisées déclenchent une campagne explosive de représailles pour régler ses comptes avec les hommes qui lui ont tout pris.

À l’origine, Monkey Man avait été acheté par Netflix il y a deux ou trois ans. Sauf que le film est resté dans les cartons de la firme durant un laps de temps assez long sans aucune annonce quelconque de diffusion. Visiblement, certains aspects politiques du long-métrage pouvaient froisser les esprits en Inde, ce qui aurait refroidi la firme. Entre temps, la bête aurait tapé dans l’œil du réalisateur et producteur Jordan Peele (Get Out, Us, …) qui l’a racheté et permis sa distribution à l’international. Vendu comme un John Wick à Mumbai, le premier film de l’acteur indien Dev Patel (Slumdog Millionaire) se dotait d’un buzz plutôt flatteur. Malheureusement, on est très loin du modèle et même de ses nombreux succédanés.

Un personnage solitaire, une vengeance et des combats en veux-tu en voilà… On connaît la chanson depuis une décennie et la saga mythique et au succès grandissant porté par Keanu Reeves. Niveau action, elle est devenue le mètre étalon du genre à l’international même si on a tendance à oublier les nombreuses productions asiatiques tout aussi impressionnantes et innovantes en la matière, et sorties avant. Depuis, entre les versants féminins et les copies plus ou moins assumées, on a eu droit à beaucoup de films tentant de singer cette recette. Et Monkey Man en fait partie. Sa seule originalité étant de situer l’action à Mumbai en Inde avec ce que cela implique de composantes culturelles différentes et de décors moins vus dans le genre.

Sauf qu’hormis cela, le premier essai de Dev Patel derrière la caméra n’a pas grand-chose à offrir. Oui le contexte est assez bien optimisé et on a droit à quelques idées de mise en scène. Celles-ci se reflètent aussi bien sur le pur versant formel (les jeux d’ombres et certains plans éclairés aux néons qui rappellent le cinéma de Nicolas Windig Refn) que dans la chorégraphie des combats (la scène du couteau dans l’ascenseur ou celle de la hache dans le bordel). L’accompagnement musical, que ce soit certaines notes lorgnant sur le thème principal de Top Gun ou simplement le choix des musiques, est également pertinent et bien choisi. On peut également dire que Patel assure dans le rôle principal, d’ailleurs peut-être plus que derrière la caméra. Mais si ce n’est ces quelques points validés, rien que du très classique dans ce film d’action. Et parfois même du raté malgré des ambitions et des intentions que l’on sent sincères.

Si on n’a pas été au cinéma pour voir ce genre de film depuis quelques années, on pourrait, avec un peu d’indulgence, être tolérant devant ce petit frère hindou de John Wick. Le personnage iconique du Baba Yaga est d’ailleurs cité dans Monkey Man, ne cachant jamais les velléités de cette production. Cependant, entre les versions féministes qu’elles soient sérieuses comme Atomic Blonde ou azimutée comme Bloody Milkshake, en passant par une itération tricolore coup de poing qui nous avait mis KO avec Farang, le spectateur amateur d’action a déjà été rassasié dans le domaine et il est très difficile de trouver des points originaux ou marquants et des qualités supérieures aux productions citées précédemment avec celle de Dev Patel. Monkey Man est en effet bourré de défauts propres aux premiers films et s’avère quelque peu maladroit souvent et indigeste parfois.

Il y a déjà un gros problème de narration et de proportion. De ne connaître les raisons des agissements du personnage principal qu’au compte-gouttes dans la seconde partie du film fait qu’on passe toute la première à se demander le but de ses actes. Conséquence logique: difficile de s’attacher et de comprendre ce jeune homme. Ensuite, Monkey Man est censé être un gros film d’action ou, en tout cas, on nous le vend comme tel. Sauf qu’il n’y a que deux séquences vraiment mouvementées sur les deux heures de film… Et la première se déroule à presque à une heure de bobine quand la seconde se révèle tout simplement être le final. Et si celle qui inaugure les hostilités fait le travail avec un rythme soutenu et des chorégraphies sympas, elle n’est pas non plus mémorable en dépit d’accès de violence sèche et généreuse. Quant au final, il n’a vraiment rien de transcendant, tant on nous fait monter la sauce pour rien. En témoigne, le combat entre les deux antagonistes principaux qui s’avère conforme à n’importe quel film d’action du samedi soir. Sachant que le but premier du spectateur s’il va voir ce film consiste à en prendre plein la vue avec des combats, il va être déçu.

Enfin, le scénario est lourd. Trop de sujets traités pour se donner un semblant de consistance derrière l’habit du simple film d’action bourrin. On parle ici d’élites sans vergogne, de trafic de femmes, d’un pays gangréné par la corruption, de spiritualité et de légendes et même d’identité de genre (!). Un programme bien trop chargé, presque indigent, pour un film comme celui-là. Surtout que tout cela est survolé et n’apporte rien au film. En outre, le sauvetage du personnage principal par cette peuplade reculée au milieu du long-métrage intervient comme un cheveu sur la soupe et frôle l’invraisemblable. Dans ces conditions et même si tout cela se laisse regarder, difficile d’adhérer totalement à ce premier film certes ambitieux et plein de bonne volonté mais au final terriblement trivial et maladroit.

Bande-annonce – Monkey Man

Fiche technique – Monkey Man

Réalisateur : Dev Patel.
Scénaristes : Dev Patel, Paul Angunawela et John Collee.
Production : Thunder Road & Netflix.
Distribution France : Universal Pictures France.
Interprétation : Dev Patel, Pitobash, Sharlto Copley, …
Durée : 2h00.
Genres : Action.
17 avril 2024 en salles.
Nationalité : USA – Inde.

Note des lecteurs0 Note

2.5

Reims Polar 2024 : The Last Stop in Yuma County, l’espérance du vice

En panne sèche ? Venez déguster la tarte à la rhubarbe de Francis Galluppi en attendant de repartir. The Last Stop In Yuma County possède un large choix d’ingrédients tout droit sortis des seventies pour que l’on passe un bon moment en compagnie d’individus, dont il sera compliqué d’anticiper les actions. Sur ce point, le suspense gagne à être au sommet de ses atouts, car le reste du programme sent parfois le réchauffé.

Synopsis : Un marchand de couteaux itinérant est contraint d’attendre dans un diner (restaurant américain). Il se retrouve pris en otage quand deux braqueurs en cavale débarquent après un hold-up.

Le rêve américain n’a jamais existé et LaRoy, en ouverture de ce Reims Polar, en atteste. Francis Galluppi ne renonce pas entièrement à cette idée, en jouant des codes du western et de huis clos pour nous piéger dans l’attente. Déjà récompensé au Sitges, le cinéaste prouve son habileté dans l’écriture de situations assez cocasses. Si les frères Coen avaient ouvert un diner à l’écran, celui du jeune cinéaste ne serait pas loin d’avoir la même architecture. Il manque toutefois à ce premier long-métrage une meilleure fluidité, car on y confond le temps qui passe et la montée en tension.

Les beaufs, la belle et le trouillard

Un vendeur de couteaux ambulant, une belle serveuse et femme du shérif, deux gangsters en fuite, un opérateur qui vit dans la station avec son chien, un couple chétif qui se revendique Bonnie & ClydeUne myriade de personnages se greffe ainsi de suite au récit et tous échouent dans la seule station-service du coin paumé du comté de Yuma. Chaque groupe semble venir d’un film différent et les références sont assez nombreuses si l’on souhaite jouer la comparaison, mais l’intérêt n’est pas là. Pas d’enquêtes à mener, pas de ripou à démasquer, la personnalité des personnages transparaît à l’écran. Il fallait donc les stimuler un peu pour que l’intrigue vaille le détour, car le spectateur sait pertinemment que le camion-citerne n’arrivera jamais à bon port pour les ravitailler.

La photographie met toutefois ce décor de western à l’honneur, justifiant ainsi l’isolement et la fournaise du désert de l’Arizona. Bien au chaud et sans climatisation, les esprits s’échauffent rapidement, à l’image des Huit Salopards, que l’on tente d’égaler en matière de dialogues pétillants et de huis clos cérébral. On penche cependant vers Sale temps à l’hôtel El Royale, avec les mêmes défauts. Richard Brake est intimidant, Jim Cummings est névrotique et Michael Abbott Jr. est tremblant. Le jeu des comédiens n’est pas la cause et les clichés qu’ils incarnent non plus. Mais la présentation des nouveaux venus et de leurs motivations effacent souvent les enjeux précédents, jusqu’à en perdre le fil rouge. Dans le même mouvement, on repousse l’inévitable impasse mexicaine que l’on redoute.

Jour de paye

Doté d’un cadrage précis et d’un montage qui travaille le hors-champ dans ce lieu pourtant trop serré, c’est dans la spontanéité du jeu et des réflexes que l’humour vient à point nommé. S’il ne fait pas mouche à chaque intervention, il a au moins le mérite de révéler la nature des personnages qui se découvrent être peureux, courageux, maladroits ou complètement barges. À la manière d’une roulette russe, Galluppi a consciencieusement laissé traîner tout un arsenal de Tchekhov qui attend que la prise d’otages dérape pour de bon. La violence est crue et ne manque pas d’efficacité, malgré un épilogue frustrant, qui ne parvient plus à renouveler la magnifique tension du début de film. The Last Stop In Yuma County manque donc d’être à la hauteur de ses ambitions, trop grandes pour que Francis Galluppi puisse contenir tout le gras qui dégouline de son récit. Reste néanmoins une belle surprise qui, s’il transfigure sa mise en scène avec le bon carburant, est prédestinée à accomplir son hold-up. À suivre au prochain arrêt !

The Last Stop In Yuma County : bande-annonce

The Last Stop In Yuma County : fiche technique

Réalisation et Scénario : Francis Galluppi
Production : Matt O’Neill, Atif Malik & Francis Galluppi
Image : Mac Fisken
Montage : Francis Galluppi
Musique : Mathew Compton
Pays de production : États-Unis
Année de production : 2023
Distribution France : The Jokers Films
Genre : Thriller, Policier
Durée : 1h30