Il n’existe plus vraiment de secrets de nos jours, à l’heure du numérique, notamment sur les plateformes de vente entre particuliers. Il s’agit de la couverture parfaite pour les arnaques… et les meurtres. Dark Market nous met ainsi en garde sur l’abus de notre outil du quotidien, le téléphone portable, mais également sur un mode de consommation qui bouleverse les interactions sociales. Nous sommes à un clic des bons plans, mais malheureusement pour les protagonistes de cette intrigue viscérale, ils se révèlent généralement foireux.
Synopsis : Soo-hyun achète sur internet une machine à laver d’occasion à un prix défiant toute concurrence. Et pour cause, elle est en panne. Mais en plus d’être un arnaqueur de génie, le vendeur est aussi un psychopathe.
Passées sous les radars, les réalisations de Hee-kon Park vont à présent trouver un second souffle maintenant que son quatrième long-métrage atteste d’un savoir-faire qui tend à satisfaire les amateurs de série B. Avec un sujet d’actualité tout chaud, le film ouvre sur des gestes communs et à la portée de tous. Telle une vitrine qui inciterait les férus d’achats compulsifs à dégainer leur carte bancaire, les premières minutes nous embarquent dans l’envers du décor. Parmi les vendeurs se cache un homme malintentionné et habile dans la pêche aux acheteurs. Il ne faut pas très longtemps pour comprendre qu’il n’est pas seulement là pour vider leur portefeuille, mais également pour assassiner les plus vulnérables.
La bonne affaire
Les plus vulnérables sont celles et ceux qui sont dans le besoin, et Soo-hyeon (Shin Hye-sun) fait partie de cette catégorie. Travailleuse consciencieuse et surchargée, elle a hâte de jouir du confort de son nouvel appartement. Malheureusement, son lave-linge défectueux la pousse à en chercher un autre d’occasion. Il va sans dire que la confrontation avec son vendeur ne se passe pas comme prévu. Suite à son intervention, son appareil reste inefficace et sa vie est piratée de bien des manières.
Cependant, Soo-hyeon est plutôt du genre rancunier. Lorsque que la police ne peut rien pour elle, cette dernière se met en chasse pour saboter les nouvelles tentatives frauduleuses de cet inconnu. Ce qu’elle ne redoute pas, c’est que la barrière est très fine entre elle et le criminel. Hee-kon Park prend alors un malin plaisir à restaurer cette aura démoniaque qui circule sur le net. Il absorbe le thème du cyberharcèlement pour alimenter sa machine à suspense, donnant ainsi une vision peu commune du genre home invasion. Comment se sentir chez soi lorsque les clôtures de l’intimité sautent ? Les hommes ne sont d’aucun secours ici.
Telle la sorcière qui attire les Hansel et Gretel dans sa tanière sucrée ou une sangsue qui s’accroche à sa victime, le vilain de l’histoire (Im Seong-jae) vampirise Soo-hyeon jusqu’à bouleverser son quotidien. N’achetez pas l’acheteur, de son premier titre d’exploitation, c’est l’avertissement qui peut donner froid dans le dos, mais qui échoue à nous captiver de bout en bout. L’écriture des personnages, et de l’héroïne notamment, ne semble pas stimuler pas le metteur en scène coréen. Ce dernier préfère une étude plus empirique dans son récit inspiré de faits bien réels. Voir comment la victime, le criminel et la police se répondent et en exposer les impasses juridiques, trop nombreuses pour que la justice ait un véritable poids dans le domaine du numérique. Cette démonstration à coups d’effets de style est cependant si répétitive dans le dernier tiers que la tension s’effrite assez rapidement. Reste que cette série B assure le divertissement minimum, par sa violence physique et surtout psychologique, qu’il ne nous viendrait pas à l’esprit de contacter le service client.
Finalement, faire ses achats en ligne, c’est un peu le jeu de la roulette, miser sur la confiance d’un inconnu. Ce jeu risqué est-elle une bonne affaire pour autant ? En parallèle du cyberharcèlement sur les réseaux sociaux les plus tendances, Dark Market sonde les vices des plateformes « communautaires » où il est possible de déchanter aussi vite qu’on a été piraté et arnaqué. Ce thriller psychologique joue ainsi avec les nerfs du spectateur qui en connaît les ressorts, de près ou de loin, afin qu’il y songe à deux fois avant de sauter sur une belle offre !
Fiche technique
Réalisation : Park Hee-kon Production : Park Hee-kon & Cho Byeong-yeon Scénario : Park Hee-kon & Kim Dong-hoo Image : Back Yoon-seok Montage : Han Eon-jae & Han Young-kyu Musique : Jang Yeong-gyu Pays de production : Corée du Sud Année de production : 2023 Distribution France : The Jokers Films Genre : Thriller Durée : 1h41
Fort du succès de sa première édition en 2023, le festival CLaP 2024 persiste et signe ! Huit films en compétition officielle aux propositions cinématographiques pointues et exigeantes, six films hors compétition et une série de courts métrages de neuf pays d’Amérique latine ont été projetés dans de mythiques salles parisiennes, comme le Grand Action, le Saint André des Arts, l’Archipel ou le Reflet Médicis. Le cercle des partenaires s’élargit autour de ce jeune festival très remarqué, puisque Les Cahiers du Cinéma (entre autres) sont désormais de la partie. Certains films ont fait leur première européenne ou parisienne. Morceaux choisis en attendant, très impatiemment, la troisième édition en 2025.
« A transformação de Canuto » : l’homme jaguar A transformação de Canuto (d’Ernesto De Carvalho et Ariel Kuaray Ortega, Brésil, Argentine, 2023, 130 min), Grand Prix du festival CLaP 2024, évoque la légende de Canuto, l’homme qui se transforma en jaguar il y a de nombreuses années, chez les Mbyá-Guarani, une communauté vivant dans la forêt amazonienne. Conservant le mystère du mythe qu’il ne peut d’ailleurs résoudre, le film se place aux frontières du réel et du surnaturel, du documentaire et de la fiction. Il tente de mettre des images sur l’inexplicable et des mots sur l’intraduisible. Cette pièce maîtresse du festival est un film des mémoires : géographique, historique et anthropologique.
« El realismo socialista » : le phénix El realismo socialista (Raoul Ruiz, Valeria Sarmiento, Chili, 2023, 78 min) revient d’entre les morts ! Ce film exceptionnel, tant par son propos que par sa genèse, a fait sa première parisienne grâce au festival CLaP et au travail acharné de Valeria Sarmiento, veuve de Raoul Ruiz, qui a remué ciel et terre pour qu’il voie le jour… 50 ans plus tard. En effet, le tournage situé entre 1972 et 1973 a été interrompu par le coup d’Etat d’Allende et n’a jamais repris à l’époque, faisant tomber le projet dans l’oubli. Cette œuvre, militante, radicale et révoltée, a été recomposée à partir d’archives et de rushes en noir et blanc.
Entre documentaire et fiction, « El realismo socialista » tente de tisser un dialogue entre le monde ouvrier, les intellectuels-poètes et les petits bourgeois, qui s’affrontent dans une réthorique très politisée. Balançant sans cesse de l’amitié souhaitée à l’opposition cruelle, il dépeint une époque et une société révolues, réservoirs en tension d’une lutte des classes qui finit par éclater et se termine, comme de bien entendu, dans un bain de sang.
« A invençao do outro » : les uns, les autres A invençao do outro (Bruno Jorge, Brésil, 2023, 144 min) est un documentaire FASCINANT qui suit une expédition menée par la Fondation nationale des peuples autochtones (Funai), en totale immersion dans la forêt amazonienne. Une entreprise risquée pour aller à la rencontre des indigènes vivant sur un territoire jouxtant le Brésil, le Pérou et la Bolivie et pour retrouver des membres d’une tribu égarés dans la jungle. Le film se déploie sur près de deux heures trente, laissant souvent la caméra tourner en plans séquences hypnotisants. L’invention des autres porte bien son nom. Fraternel et extrêmement spectaculaire.
« El polvo » : poussière d’amour El polvo (de Nicolás Torchinsky, Argentine, 2023, 73 min) présenté en première européenne au Saint André des Arts par le festival CLap.
Un film pudique et déroutant sur le deuil de Julio-Juli, artiste trans, oncle-tante du réalisateur. Les vivants, confinés dans un respectueux hors-champ (on ne voit que leurs mains affairées), vident son appartement en commentant les trouvailles qu’il recèle. Accomplissant ces gestes rituels, ils libèrent aussi la parole qui leur permet de faire « reconnaissance » avec l’artiste. Celle-ci n’apparaît que sur des archives filmées d’une pièce du dramaturge argentin Copi, où il-elle laisse libre cours à sa personnalité exubérante. La lecture de textes intimes découverts sur les lieux vient parfaire cet émouvant portrait, qui témoigne également de la grande sensibilité du réalisateur.
« Medea » : le ventre vide Medea (Alexandra Latishev, Costa Rica, 2017, 70 min), variation sur le mythe de Médée, est un film dérangeant et difficile à défendre. Et pourtant, il touche à des thèmes majeurs : la maternité refusée, le corps ignoré, l’identité troublée. Il peut susciter rejet ou dégoût, mais aussi une certaine fascination. Comme celle que l’on ressent pour María José, incarnée par l’étonnante et très physique Liliana Biamonte. Celle-ci nourrit le film de son corps à chaque plan, alors même que son personnage refuse la chair de sa chair. Une scène particulièrement difficile fera date. Pour des yeux avertis.
« Los Bilbao » : du cœur et de la testostérone Los Bilbao (Pedro Speroni, Argentine, 2023, 73 min) est un pluriel bien singulier. Il désigne les Bilbao, une drôle de famille dont le chef, Ivan, sort tout juste de prison. Ancien boxeur, il renfile les gants, règne sur son quartier et se fait craindre plus que respecter. Los Bilbao, c’est aussi une femme solide et maternelle, Yamila, et sa gamine espiègle, élevée par Ivan. On ne sait pas trop à quoi s’en tenir. Ce film est-il un portrait réel, une fiction, un documentaire ? Il brouille les pistes, mais qu’importe, c’est le spectacle qui compte. Celui de la personnalité explosive d’Ivan Bilbao qui règle ses comptes avec son passé et attend la naissance, pleine de promesses d’un enfant de son sang.
« Estranho Camino » : t’es où, papa, où t’es ? Estranho Camino (Guto Prente, Brésil, 2023, 83 min), a reçu une mention spéciale du jury du festival. C’est effectivement un petit ovni cinématographique relatant le parcours semé d’embûches qui mène un jeune cinéaste, David, jusqu’à son père dont il est séparé depuis des années. Ce dernier, un ours mal-léché vit en ermite dans un appartement capharnaüm et écrit des bouquins de développement personnel prônant les relations harmonieuses, alors même qu’il a coupé les ponts avec sa famille. Les retrouvailles, la perte puis le deuil forment avec humour et tendresse ce long chemin (camino) sur fond de confinement, donnant parfois lieu à des scènes oniriques qui frisent le psychédélique…
Palmarès
– Le prix Grand CLaP (décerné par un jury professionnel) a été attribué au film A transformação de Canuto, des cinéastes brésiliens Ariel Kuaray Ortega et Ernesto de Carvalho. Le jury a également décidé d’attribuer une mention spéciale au film brésilien Estranho Caminho, du cinéaste Guto Parente.
– Le prix CLaP des Universités (décerné par un jury étudiant des différentes universités partenaires) a été attribué au film El polvo du réalisateur argentin Nicolás Torchinsky.
– Le prix CLaP du Public (décerné par le public du festival) a été attribué au film Guapo’y,de la réalisatrice paraguayenneSofía Paoli Thorne.
Quand bien même la condition de la femme en terre israélienne est de moins en moins ambiguë, il reste encore du chemin à parcourir avant de rééquilibrer le rapport de force, toujours dicté par la culture du patriarcat. Maya Dreifuss ne cache donc pas son envie d’en étudier les contours dans ce Highway 65, une route circulaire, qui ramène les personnages vers ce point de rupture qu’ils ont trop longtemps esquivé.
Synopsis : Quelques mois après sa mutation forcée de Tel Aviv à la petite ville d’Afula, Daphna, brillante détective, découvre le téléphone abandonné d’Orly Elimelech. Connue pour ses liens avec la puissante famille Golan, cette ancienne reine de beauté est introuvable. Alors que personne ne semble s’inquiéter de cette disparition et malgré la défiance de la ville qui lui reproche avant tout d’être une femme célibataire et sans enfant, Daphna se lance à corps perdu à la recherche d’Orly…
Les jeux de pouvoir entre les hommes et les femmes tenaient déjà une place importante dans She is coming, son premier long-métrage. Cette fois-ci sans romance pour approfondir le sujet, Highway 65 se présente comme une denrée rare dans le paysage cinématographique israélien et tournée en hébreu. Véritable défi de production, ce film policier possède tous les éléments qui rendent hommage au cinéma de Chabrol, Hitchcock et Melville, si chère à la cinéaste. On se réjouit qu’un tel registre soit mis en avant par une militante aussi impliquée. Malheureusement, le fantasme ne dure que le temps de l’exposition. Le reste de l’intrigue manque d’éveiller cette fureur féminine, ou ce souffle sororal, qui justifieraient toutes ses lettres de noblesse au polar.
Hommes perdus, femmes invaincues
Une ancienne reine de beauté manque à l’appel. Personne n’a l’air de s’en soucier, mais Daphna ne compte pas laisser cette affaire dans la brume et dans l’oubli. Tali Sharon lui donne tout le crédit nécessaire pour que l’intrigue tienne bon jusqu’au bout. Sa Daphna est loin d’être la plus féminine du coin paumé d’Afula. À 41 ans, sa nature contredit toutes les mœurs établies par la culture locale et son sens radical de la justice ne l’aidera pas forcément à réparer cette fracture sociale qui touche son pays. Indépendante, sans désir d’enfant ni de mariage, démarche et attitude masculines, pas d’amis sur lesquels s’appuyer, il ne reste que son statut d’enquêtrice à défendre, malgré les réserves de sa supérieure directe, totalement résignée.
Même loin de la capitale, Daphna continue d’encaisser de nombreux coups tordus avant de pouvoir librement s’exprimer. Alors, comment exister en ce monde ? Comment survivre en tant que femme ? Cela commence par le refus de sa féminité, puis le refus de se soumettre à la volonté des hommes. Plongée corps et âme dans cette disparition, elle possède un petit côté Mark McPherson, envoûté par sa Laura, ou sa Orly en l’occurrence. Cette mystérieuse belle et jeune femme est l’opposée parfaite de Daphna. Son envie de la sauver d’une mort certaine contraint l’enquêtrice à pousser ses suspects à bout et à franchir d’autres limites… Mais encore une fois, ni la pseudo-romance qu’on lui accorde, ni sa révolte intérieure ne peuvent rehausser l’image d’un pays qui ne demande qu’à refleurir. En attendant, les diverses plantations contribuent à préserver la bienséance et l’illusion qu’un avenir radieux est possible.
Ainsi, Highway 65 manque tristement d’efficacité dans ce qu’il entreprend. D’une scène à l’autre, l’intensité ne génère aucune tension, rendant ainsi les enjeux du récit obsolètes. Maya Dreifuss mise sur une approche trop théorique sur la condition des femmes dans son pays et nous perd dans un faux-rythme. Elle échoue cependant à joindre les deux bouts lorsque vient le moment de rendre des comptes. La performance de la comédienne principale ne peut effacer toute cette frustration, mais il faut reconnaître que la problématique des femmes dans l’Israël actuel ne laisse personne indifférent.
Fiche technique
Réalisation et Scénario : Maya Dreifuss Production : Estee Yacov-Mecklberg, Haim Mecklberg, Miléna Poylo, Gilles Sacuto & Alice Bloch Image : Amit Yasour Montage : Nili Feller & Ronit Porat Musique : Pierre Oberkampf Pays de production : Israël, France Année de production : 2023 Ventes internationales : MK2 Films Genre : Drame, Thriller Durée : 1h48
Autrefois basé à Cognac et Beaune, le célèbre festival du film policier et du polar a trouvé refuge plus au nord de l’hexagone, dans la Marne. En attendant de pouvoir caresser les palmiers de la Croisette ou de fouler les fameuses planches de Deauville, Reims, la cité des rois et du champagne, accueille pour son 4e printemps (malgré une 1ère édition numérique) des festivaliers mordus de polars et thrillers en tout genre.
Et il y a bien des couronnes à distribuer parmi les films présentés à Reims Polar, du 9 au 14 avril. Au terme des cinq jours dédiés à la gloire des films noirs à l’italienne, des seconds souffles pour les films restaurés et bien évidemment du cinéma de Claude Chabrol (La Cérémonie, Inspecteur Lavardin, …), tous les spectateurs seront sollicités. Jury, critique, la police et le public, tous ont une voix qui porte, tous ont une voix qui est amenée à résonner au-delà de ces cinq jours d’enquêtes sur la toile du 7e art.
Et pour l’ouverture des festivités (ou des hostilités, à vous de voir), quoi de mieux que de démarrer avec la dernière grande sensation du festival de Deauville, triplement auréolée (prix de la critique, du public, et du Grand Prix). Nous vous avions déjà exprimé tout notre amour de LaRoy à ce moment-là, mais à maintenant une semaine de sa sortie en salle, il fallait bien entendu en remettre une couche.
Après un court-métrage remarqué pour son irrévérence Coenienne en 2013 (Penny Dreadful), suivi d’une truculente comédie policière sur la Côte d’Azur (The Ambassador), Shane Atkinson a scénarisé un feel-good movie à base de Pom-pom ladies du troisième âge pour Netflix avant de se lancer dans son premier long-métrage. Et rares sont ces premières œuvres dont l’humour décapant est brillamment servi par une mise en scène et des dialogues tarantinesques. Le décor nous renvoie à l’âge d’or du western, traditionnel ou spaghetti. Tout un cortège de comédiens, aussi performants les uns que les autres, assurent également le spectacle et peuplent la petite ville fictive du Texas qu’est LaRoy.
Tout le monde cherche à élever son niveau de vie et à quitter ce bled paumé où les commerçants bradent continuellement leurs articles et où il semble difficile de s’aimer, avant ou après le mariage. La vie est assez impitoyable pour Ray, incarné avec justesse par un John Magaro (First Cow, Showing Up, Past Lives). Heureusement que l’énergumène en tenue de cow-boy, Skip (Steve Zahn), qui l’accompagne, peut l’aider à surmonter ses envies de meurtre, notamment contre lui-même. Car LaRoy constitue avant tout un road-movie sur une étonnante amitié, qui pousse les personnages à la faute. Certains ne s’en relèveront pas, mais on se garde d’en dévoiler davantage. Shane Atkinson sait largement de quoi sont faits les cinéphiles pour que son menu, subtilement épicé, nous appâte. Et malgré des ficelles scénaristiques tentaculaires, force est de constater que le cinéaste californien réussit pratiquement tout ce qu’il entreprend (en 22 jours de tournage seulement) dans une histoire très resserrée mais rarement surchargée de bonnes intentions, avec une telle fluidité que nous ne voyons jamais le temps passé dans ce désert inhospitalier.
Rendez-vous tout le long de cette semaine pour tirer le meilleur des sensations fortes de chaque sélection, renouvelée et revisitée.
Bande-annonce : LaRoy
Fiche Technique : LaRoy
Réalisation et Scénario : Shane Atkinson Production : Sébastien Aubert, Jeremie Guiraud, John Magaro & Caddy Vanasirikul Image : Mingjue Hu Montage : Sebastian Mialik Musique : Rim Laurens, Delphine Malaussena & Clément Peiffer Pays de production : États-Unis Année de production : 2023 Distribution France : ARP Sélection Genre : Comédie, Policier, Thriller Durée : 1h52 Date de sortie : 17 avril 2024
Après un échange enjoué et passionnant auprès des deux comédiens principaux de Quitter la nuit, Selma Alaoui et Guillaume Duhesme, c’est au tour de la réalisatrice de nous recevoir. Venue de Bruxelles pour une avant-première dans la capitale, nous l’avons interceptée pour en savoir davantage sur les maillages de son premier long-métrage, en salle dès 10 avril prochain.
Je pense que c’est un film qui permet aux gens de circuler assez librement, de se faire leur propre opinion et de venir avec leur degré de conscience sur cette thématique-là.
Votre film décortique les limites de la vérité judiciaire et d’une incapacité à réparer émotionnellement les victimes d’agressions, tout en mettant en avant la sororité comme source de soutien quasi universel. Vaste programme, donc. Comment en êtes-vous venue à réaliser Quitter la nuit ? Était-ce déjà une piste pour vous à l’époque où vous sortiez du court-métrage Une Sœur ?
Non, je ne savais pas que j’en ferais une forme plus longue que ça en faisant le court. Quand on l’a présenté, j’ai commencé à pressentir que les personnages me hantaient encore un peu et je me posais cette question de ce qui allait leur arriver dans l’après-coup. C’est vraiment cette question-là qui a guidé le début de l’écriture du long-métrage et mon envie de créer un récit qui puisse contenir de la complexité et de la subtilité. Le format plus long me donnait le temps d’observer ça chez chacun des personnages. C’est vraiment cette trajectoire intime des personnages-là qui m’a donné l’envie et la curiosité que j’avais par rapport à la proposition judiciaire qui leur serait faite. Qu’est-ce que la justice fait de ces histoires-là ? Qu’est-ce que ça offre ou pas ? Est-ce que c’est un rendez-vous qui peut avoir lieu, joyeusement ou pas, par rapport à ce que vivent les personnages ?
Avez-vous changé des plans tirés de votre court pour le passage au long ?
Le court correspond exactement aux quinze premières minutes du long, si ce n’est qu’on a retourné la partie qui est dans le call center de la police, parce qu’on devait changer de décor. C’était pour des raisons très triviales, mais ce sont les mêmes plans, les mêmes dialogues, tout est pareil.
N’était-ce pas trop compliqué de se relancer dans ce même projet ?
Ça a été particulier, sur le coup je ne l’ai pas forcément pressenti. Quand c’est devenu plus concret, c’était vraiment une expérience étrange de devoir retourner des plans qu’on avait déjà faits. Pas particulièrement agréable en fait, puisqu’on est très hanté par ce qui a déjà été fait. Après, j’ai trouvé ça riche de continuer à explorer de plus en plus profondément cette thématique et il y a tellement d’aspects en plus qui ont pu s’inviter dans ma réflexion. Ce n’est pas non plus anodin de passer autant de temps sur un sujet comme celui-là, j’ai trouvé.
Au-delà des appels téléphoniques dont vous vous êtes inspirés, des établissements judiciaires que vous avez fréquentés, avez-vous pris appui sur des œuvres de fiction en particulier, d’autres types de témoignages, des documentaires peut-être ?
Pas directement. Je pense que j’étais quand même chargée de plein d’œuvres de fiction que j’ai lues sur des thématiques similaires depuis très longtemps. Il n’y avait pas une référence claire. J’ai l’impression que je me suis plus basée sur toutes les discussions que j’ai eues avec les policiers, les avocats, les procès auxquels j’ai assisté, les discussions que j’ai eues avec des victimes. Certaines lectures aussi. Mais il n’y avait pas un film de référence.
Selma et Guillaume m’ont raconté leur parcours depuis le court-métrage, mais qu’en est-il de Veerle Baetens ? Comment s’est-elle greffée à l’histoire et vous a-t-elle été d’un grand soutien dans votre démarche ?
J’ai rencontré Veerle parce que j’étais coach pour enfants avant et j’ai travaillé avec un petit garçon qui jouait son fils dans un film. Du coup, ça m’a donné une place de choix pour l’observer pendant tout ce tournage et j’ai eu un énorme coup de cœur sur son travail et sur elle. Quand on a commencé à chercher quelqu’un pour le court-métrage, on a pensé à elle tout de suite et je me disais que ce serait incroyable qu’elle puisse venir parce qu’elle a vraiment cette capacité d’intensité, avec très peu de choses. Dans tout le début du long, donc le court-métrage, ce n’était que son visage et son écoute. C’est très subtil. Elle m’a fait le cadeau de venir faire Une Sœur, puis quand je lui ai dit je l’allongeais, ça la bottait. Elle était contente de pouvoir approfondir ce personnage et de trouver les ressorts de cette Anna qui est très enfermée en elle-même, dans une logique de discipline, mais sans joie.
Elle incarne Anna, l’opératrice qui intercepte l’appel d’Aly. Elle agit donc comme témoin et vous lui consacrez un contrechamp sur sa vie privée, en déphasage avec sa famille recomposée. Était-ce important pour vous d’intégrer ce personnage à l’histoire ?
Oui, en fait c’est assez étonnant. Quand j’ai commencé à écrire, je savais qu’elle serait là mais au début je ne comprenais pas bien pourquoi. J’ai vraiment eu la sensation que le personnage s’invitait dans l’histoire et, dans le temps de l’écriture, j’avais l’impression d’avoir mené une enquête sur pourquoi ce personnage-là devait faire partie de l’histoire. Puis au fur et à mesure, je l’ai compris et je l’ai affiné dans le sens où je trouvais ça beau qu’un personnage d’une institution décide de continuer à faire partie de l’histoire. Même lorsque son rôle est terminé. Je trouvais aussi beau qu’elle, qui a été témoin de l’émotion d’Aly, est en fait la seule qui ne la questionne pas et qui la croit. C’est pourquoi elle considère qu’elle a un rôle à jouer dans cette histoire-là. Et ça me permettait aussi d’explorer ce que j’observe beaucoup au quotidien, qui est la sororité et la façon dont les femmes sont encore tenues de se réparer entre elles en bricolant des solutions.
Elle s’est également lancée dans la réalisation avec Débâcle, un premier film qui explore comme vous les limites et les failles dans les relations humaines. Mais plutôt à l’échelle de l’enfance.
Oui, on a beaucoup parlé. C’est vrai que Veerle aussi était chargée de son film. Elle venait de le tourner quand elle est venue tourner le nôtre. Je pense que d’avoir été dans des thématiques similaires aussi, ça la renseignait beaucoup sur son personnage et sur le silence. Parce que dans Débâcle, c’est un personnage qui apportait beaucoup de choses sans les dire. Et donc, l’enfermement en elle-même, elle m’en a beaucoup parlé. Elle en savait quelque chose de l’exploration qu’elle avait faite en tant que réalisatrice.
Comment avez-vous travaillé la complicité entre Aly et Anna à l’écran, sans qu’elles ne se rencontrent ?
C’est surtout Anna qui est porteuse d’une envie de faire partie de l’histoire. Disons qu’Aly, avant de peut-être rencontrer Anna, ne sait pas que c’est important pour elle. Mais elle le découvre tout de suite, c’est-à-dire que c’est instantané. Pour moi, Aly rencontre une difficulté énorme pendant tout le récit à trouver la bonne personne à qui elle peut dire la vérité sur ce qu’elle ressent. Et du coup, elle ne le fait pas parce que la justice n’est pas capable de l’entendre et parce que pour ses proches, ce qu’elle a à dire serait trop violent pour eux. Anna est donc peut-être la seule personne à qui elle peut dire la vérité sur ce qu’elle a vécu, sur ce qu’elle ressent. Pour Anna, je n’arrêtais pas de lui dire mais c’est comme un rendez-vous secret. Il y a quelque chose de cet endroit-là que tu dois faire, un endroit où tu es aimanté vers ça, tu dois faire partie de cette histoire. Et puis, j’avais envie que ce soit quelque chose qui puisse être aussi intense qu’idiot et que ça puisse prendre une forme d’une fête absurde comme d’une discussion cruciale. On se voit, on se rencontre et on ne sait pas forcément à quoi ça va mener. Puis le grave peut basculer en rire juste derrière. Ça m’intéressait qu’il y ait quelque chose de l’ordre d’une vitalité.
C’est ce qui se ressent dans leur physicalité. On les observe tous sombrer dans la solitude et chacun tente de chercher du réconfort et de guérir. Mais le cas de Dary est différent.
Il est tellement dans la confusion qu’il doit d’abord regarder les choses pour ce qu’elles sont. Guérir, c’est plus tard, il n’y a pas encore droit. Il est au stade d’une potentielle prise de conscience. Mais je pense qu’il y a un moment où il doit d’abord comprendre pourquoi il a agi, confronter la réalité et pouvoir la raconter. Il y a encore beaucoup d’étapes pour lui, je pense.
À un moment donné, vous choisissez de lever les doutes sur ce qui s’est réellement passé durant cette fameuse nuit, à travers une séquence à la fois intense et pudique. Que vouliez-vous mettre en évidence en donnant ainsi toutes les clés aux spectateurs ?
Je pense que c’est un film, et c’est ce que je constate lors des projections, qui permet aux gens de circuler assez librement, de se faire leur propre opinion et de venir avec leur degré de conscience sur cette thématique-là. Le doute peut donc s’inviter. Beaucoup, beaucoup. Je voulais qu’il y ait un moment dans l’histoire où on se rassemble tous sur une vision commune. Et je trouvais aussi que c’était important pour le personnage de Dary, parce que c’est un flashback qui est revisité par lui. C’est lui qui le revoit. Aly n’en a pas besoin, elle le sait. Mais lui, j’estimais qu’à ce moment-là, c’est la partie de l’histoire qu’il ne se raconte plus. Il a besoin, à un moment donné, de reprendre en charge et d’assumer la charge violente de son geste. Et donc, je trouvais que c’était intéressant qu’il revoit ça, nous avec lui, pour qu’on se mette tous d’accord.
Avez-vous rencontré des difficultés particulières pendant le tournage ou dans la salle de montage ? Vous avez fait le choix d’un film un peu choral.
Au tournage, on avait séparé le film en trois blocs. J’ai eu l’impression de faire trois films avec chacun. On avait la chance de tourner à peu près dans le bon ordre, ce qui aidait beaucoup pour faire évoluer les personnages au niveau émotionnel. Après au montage, ça a été un vrai travail de précision et d’équilibrage entre les différents personnages. Les endroits où chacun se trouve, comment justement les voir répondre à certaines situations… Le film avait été écrit comme ça, mais au montage, on a vraiment pris le temps de réfléchir à chaque chose. Il y a quand même aussi pas mal de scènes qui ne sont pas dans le film finalement, parce qu’on cherchait un endroit d’équilibre qui maintienne une tension émotionnelle et plein de questions. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui va leur arriver maintenant ? Cela, tout en se permettant de prendre des tangentes. C’est-à-dire que le film n’est pas juste sur un truc d’efficacité ou d’enquête, il y a aussi leur vie, leurs enfants, la mère… ça a donc été beaucoup de travail d’équilibrage et de réflexion sur ce qu’on dit de qui et à quel moment, sans jugement.
Vous penchez-vous déjà sur un nouveau projet ? Pouvez-vous nous en dire plus ?
Il y a la vie un peu (rires). Mais j’ai effectivement remis mes mains dans une autre écriture là, très doucement. J’essaie de voir ce qui va s’accrocher. Pour moi, ça a de l’importance de bien choisir avec quoi je vais passer mes 3 à 4 prochaines années. Donc là, j’ai recommencé à écrire quelque chose que j’avais commencé à écrire avant celui-là. J’essaie de voir si je trouve une histoire qui fait vraiment sens pour moi, plus que l’envie d’enchaîner dans la précipitation.
Est-ce qu’on resterait dans le même registre ?
Non, je ne pense pas que ce serait le même registre. Après, je pense qu’il y a des thématiques et des choses qui se réinvitent tout le temps. Je ne sais pas encore exactement lesquelles m’appartiennent et vont se réinviter en revanche. L’idée, c’est de faire une étude d’être humain et de toujours rendre compte de la drôle d’expérience que c’est d’être vivant. Il y a quelque chose de cet ordre-là. Peut-être, j’aimerais bien que de film en film il y ait un pourcentage de lumière plus grand. Si j’en fais d’autres, c’est ça mon projet.
Votre film débarque très prochainement en salle, dès le 10 avril. Un dernier mot à partager avec les spectateurs et les spectatrices qui iront le voir ?
J’attends qu’ils s’en emparent. J’attends que le film leur appartienne, s’il leur est utile. Mon expérience est faite quelque part avec ce film. Je pense que l’endroit qui est le plus juste pour moi, c’est la fabrication, c’est le tournage, tout ça. Donc là, je suis heureuse de le partager, je suis heureuse de voir ce qu’il provoque chez les autres.
Vous avez dû garder ce film longtemps avec vous depuis le processus d’écriture.
J’ai commencé à l’écrire en avril 2020. Ça va encore, mais c’est long quand même (rires). Comparé à d’autres temporalités de long, des fois c’est beaucoup plus. L’écriture a été rapide en fait, mais c’est plus long à mettre en place avec le financement et la post-production. Là, le film est terminé depuis l’été 2023.
On lui souhaite en tout cas de trouver son public dans une longue et belle vie en salles.
Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 2 avril 2024 à Paris (Alba Opéra Hôtel).
À l’occasion de la sortie de Quitter la nuit, nous avons rencontré l’équipe du film dans le réfectoire d’un hôtel à l’ambiance chaleureuse. Nous y avons abordé les motifs ambigus d’un agresseur ainsi que la guérison d’une victime par la sororité, en compagnie de Selma Alaoui et Guillaume Duhesme, incarnant respectivement les rôles d’Aly et de Dary.
En salles à partir du 10 avril 2024, Quitter la nuit est le premier long-métrage de Delphine Girard et constitue le prolongement de son court-métrage Une Sœur (nommé aux Oscars en 2020). On y suit la trajectoire de trois personnages, après une nuit où une femme en danger, Aly, appelle la police. Anna prend l’appel. Un homme est arrêté, il s’agit de Dary. Les semaines passent et la justice cherche des preuves. Les trois personnages font face aux échos de cette nuit qu’ils ne parviennent pas à quitter.
Ça paraît un peu bête, mais je crois que la sororité, qu’il y ait une réponse collective, apporte des choses.
Comment avez-vous rejoint le casting d’Une Sœur, le court-métrage à l’origine de Quitter la nuit et dont vous restez les interprètes ? N’était-ce pas trop difficile de reprendre un rôle là où vous l’avez laissé ?
Selma : Je ne connaissais pas Delphine personnellement, mais elle m’a déjà vu jouer. Elle m’a donc proposé de faire des essais quand elle cherchait une comédienne pour Une Sœur. Et puis, le tournage était super. C’était intense, très intense. En plus, on a tourné en plein hiver au fin fond de la Belgique. Il faisait bien froid et il neigeait. Ensuite, le film a eu une belle vie par la suite (dont une nomination aux Oscars en 2020). C’est à ce moment qu’on a appris à se connaître. Et pour Quitter la nuit, c’est vraiment parti d’elle avant tout, cette envie de continuer la vie de ses personnages, etc. Et c’est super cette proposition pour un comédien, il n’y a eu aucune hésitation (rires).
Guillaume : Quand Delphine cherchait son personnage masculin pour le court-métrage, elle avait vu beaucoup de comédiens belges, peut-être aussi des français, je ne sais pas. En tout cas, elle n’arrivait pas à trouver exactement ce qu’elle cherchait. Puis, elle m’avait vu dans un court-métrage où je jouais une espèce de petit voyou qui emmerdait des nanas dans un métro. Donc, il y avait déjà un peu la thématique en creux, mais c’était une petite scène assez courte. Du coup, elle m’a contacté pour faire des essais. On a beaucoup parlé de ce qu’on aimerait mettre dans ce personnage pour qu’il raconte quelque chose. Une Sœur a été assez intense parce que c’est vraiment l’une des parties les plus tendues, contrairement au long métrage.
Vos rôles sont imprégnés d’une certaine spontanéité, d’un jeu assez physique parfois. Comment avez-vous travaillé votre personnage ? L’avez-vous préparé ensemble ?
Selma : Ensemble, non. Surtout que le parcours de nos personnages diverge, même si on a quelques scènes communes, évidemment. Par contre, c’est marrant parce qu’on a tous les deux fait une préparation physique même s’il n’y a pas de séquences spectaculaires ou de cascades. C’était une demande de Delphine pour des raisons différentes avec Guillaume. En tout cas pour ma part, j’ai fait beaucoup de sport avant le tournage. Delphine disait beaucoup qu’Aly est une femme qui se bat en fait. Et donc, il y avait quelque chose à incarner physiquement. À partir du moment où il y a cet événement, cette agression, il n’y a pas de laisser-aller. C’est comme si la tension l’avait entièrement envahi. C’était donc dans le but d’être dans une bonne condition physique. Ce qui était bien aussi parce que, émotionnellement, il y a des choses que je ne trouve pas simples à jouer. Mieux vaut être en forme (rires).
Guillaume : Pour moi, c’est pareil. J’ai fait une grosse préparation physique, mais pour le personnage de Dary c’était un peu différent dans le sens où il s’agissait d’un pompier, donc quelque chose d’intrinsèque à son travail. Ça rejoignait aussi sa problématique où, pour lui, être dans une condition physique irréprochable, être très athlétique, c’était une façon de se conformer et d’être à la hauteur de son idéal masculin. Cet idéal un peu cliché du pompier, toujours à la hauteur, qui ne laisse jamais transparaître la moindre faiblesse. Et donc il y avait un enjeu psychologique pour le personnage, d’être aussi en forme et aussi affûté physiquement. C’était de là qu’il tirait une forme de fierté, mais c’était aussi sa prison. Et sa prison, c’était de se dire : « moi, je corresponds à cet idéal masculin, pourquoi la vie ne me donne pas tout ce que je devrais avoir ? » Et du coup, ça crée un décalage chez lui qui le rendait finalement dangereux et pas très stable.
Vos personnages tentent désespérément de surmonter les traumatismes de cette nuit. D’un côté Dary, que l’on devine être l’agresseur, possède son lot de tourments. De l’autre, Aly ne succombe pas à un esprit vengeur. Comment expliquez-vous le profond malaise que vivent vos personnages, qui doivent confronter leurs proches et reprendre le cours de leur vie et « guérir » d’une certaine manière, notamment à travers la sororité ?
Guillaume : Pour Dary, je ne sais pas s’il y a une forme de rédemption à la fin. C’est la question que pose le film. En tout cas, il y a une prise de conscience, ce qui est un début. Mais je ne crois pas qu’il aille mieux, parce que pour aller mieux, il faudrait qu’il fasse tout le travail, après cette prise de conscience qui donne une perspective de dépassement ou d’avancée. Il doit constater de ce qui l’a amené à faire ça, de comment on peut en arriver à faire ça et je ne sais pas s’il peut réparer finalement.
Selma : Il a été blessé, je sens que c’est quelqu’un qui est un peu déclassé dans sa vie, en fait. Peut-être qu’il a pris conscience qu’il a été capable de faire ça d’ailleurs. Et par rapport à Aly, le film pose effectivement une question importante sur sa guérison. Comme il y a un écoulement sur deux ans dans ce film, même si tu ne vois pas tout, tu les vois bouger. Et Aly, je me dis, qu’elle y a laissé quelque chose d’elle-même, clairement. Peut-être une forme de légèreté, des choses comme ça. Et en effet, ça paraît un peu bête, mais je crois que la sororité, qu’il y ait une réponse collective, apporte des choses. C’est un peu comme ces expériences de vie où tu comprends que ce ne sera plus jamais comme avant. Il y a quelque chose qui tombe. Pour le coup, ce n’est pas le verdict du procès, c’est le verdict du fait que tu vas devoir composer ta vie avec ça. Ce qui ne veut pas dire que c’est une souffrance à vif, tous les jours de ta vie. C’est comme pour une blessure grave. Elle cautérise, mais la cicatrice est là. Et parfois elle sera vive, je n’en sais rien, mais c’est là, c’est en elle, c’est quelque chose qui est imprimé dans son corps. Donc je ne sais pas si c’est positif ou négatif.
Ces cicatrices sont justement partagées avec les proches et au milieu de tout ça, on découvre que la police est piégée par sa neutralité professionnelle. Elle doit s’arrêter aux faits et elle est donc incapable de réparer quoi que ce soit ou d’assurer la réinsertion des victimes.
Selma : Je trouve que c’est intéressant de poser la question de la réparation qui est complexe. Et puis la question de la réinsertion, je la trouve aussi intéressante pour quelqu’un qui a commis un acte grave. Est-ce que la justice doit le punir ? Est-ce qu’on a le droit de changer ? On peut avoir le droit de changer, aussi espérer changer, etc. Et la prison, les peines, ce sont des questions très larges. Dans le cas d’un viol, il y a directement quelque chose qui se colle à la victime, de l’ordre de : « c’est ta responsabilité ». C’est un truc qui est matricé dans nos sociétés depuis 40 000 ans, et donc comment tu te réinsères aussi, c’est-à-dire que tu ne portes pas que le sceau de l’infamie, parce qu’il y a une honte qui va avec le parcours d’une victime, le « c’est de ta faute » et comment tu peux continuer à vivre ta vie. C’est pas mal aussi comme thématique.
Guillaume : Oui, c’est un peu la même problématique. Qu’est-ce qu’il peut faire ? Qu’est-ce qu’on pourrait attendre ? Qu’est-ce qu’on peut espérer, dans ce contexte terrible, de la part de l’agresseur, pour apporter des formes, des perspectives. Et je crois que le film esquisse juste le fait qu’il prenne conscience. C’est déjà un début. Mais les gens qui l’entourent lui permettent aussi de fonctionner comme il fonctionne. Le personnage de la mère qui l’aime comme une mère aime son fils, c’est un peu plus naturel, mais on voit comment elle l’accompagne, peut-être en l’aidant à refouler ce qui s’est passé, à ne pas regarder en face certaines choses qu’il a fait. Et quand Dary lui raconte la vérité, il lance un appel et prouve qu’il ne peut plus être seul. Il y a donc un questionnement sur le système qui entoure ce personnage masculin et qui l’aide à nier ce qu’il a fait.
Vos personnages ont finalement peu de scènes où ils sont réunis, car ils suivent des trajectoires parallèles. De même si on considère celui d’Anna, l’opératrice téléphonique de la police, incarnée par Veerle Baetens. Comment le tournage s’est organisé pour que vos trois personnages puissent trouver une telle justesse dans un jeu de miroirs à l’écran ?
Selma : On a vraiment tourné toute la partie avant le procès par bloc. Comme les personnages ne se croisent pas tellement, on s’est très peu vus pendant toute une partie du tournage. Ce qui était aussi dans la logique des personnages. Et pour Veerle, Delphine vous en dira plus, mais on ne s’est pas rencontré physiquement avant la fin du tournage d’Une Sœur. C’était un peu une volonté de se dire qu’on s’est d’abord rencontré par la voix en fait. On a joué ensemble, c’était hyper émouvant et c’était véritablement une rencontre de partenaires de jeu.
Guillaume : Veerle est aussi une actrice qui veut vraiment vivre les choses jusqu’au bout pour porter son personnage. Elle parlait vraiment à l’autre bout du téléphone dans les quinze premières minutes du film. Quand on jouait notre partie à l’intérieur de la voiture, il était une heure ou deux heures du matin, et Veerle tenait à rester réveillé pour nous parler. Ce n’était pas un enregistrement.
L’interaction était donc authentique.
Selma : Ouais, ou ça aurait pu être un comédien qui donne la réplique, quelqu’un sur le plateau, etc. Parce que toi aussi (à Guillaume), tu l’as d’abord rencontré par la voix (rires).
Guillaume : Oui et la seule scène où je l’ai croisé, c’était le procès. J’avais juste son regard dans le dos (rires). Un regard qui participe beaucoup à la prise de conscience du personnage avec l’enregistrement audio qu’ils réécoutent. Anna est un personnage hyper important dans l’articulation du récit.
Elle est le témoin de la scène et la plupart des plans filmés de dos nous incitent à explorer les faces cachées des personnages. Mais de votre côté avez-vous apporté quelque chose de vous-même ou avez-vous composé vos personnages autrement ? Comment incarner cette ambiguïté et cette noirceur finalement ?
Selma : Pour moi, évidemment, parce qu’il y a une rencontre entre la personnalité et une écriture. Ce sont nos corps, nos voix, nos imaginaires et tout ça à la fois. Delphine écrit et réécrit beaucoup. Et elle l’a fait pour nous en sachant qu’elle voulait être avec nous. Je pense que parfois il n’y a pas d’improvisation dans le texte, tout est super écrit. Mais comme c’est adapté à nos personnalités, je sais qu’il y a des bouts de dialogue où ma mère, qui a vu le film, m’a dit qu’il y a des blagues que j’aurais pu faire par exemple (rires). Alors ce n’est pas du tout moi, mais il y a des petites facettes de notre personnalité qu’elle a chopé.
Guillaume : Et pour l’homme, je trouvais que l’opportunité qu’il y avait, c’était d’en faire vraiment un homme ordinaire et assez lambda. Ça me tenait à cœur de ne pas essayer de refaire une espèce de cliché, un personnage que j’aurais pu voir ou m’inspirer dans des films. Pour tout ce qui était sa façon d’être au quotidien, j’ai essayé de le créer de la façon la plus authentique possible. Et la suite consistait à trouver, dans des fonctionnements très masculins, quels curseurs on peut pousser et quels curseurs on peut appuyer pour finalement l’amener au point de déséquilibre voulu.
Des rôles sur-mesure donc. Mais si vous pouviez avoir le choix dans un futur projet, quel type de personnage aimeriez-vous incarner ? Peut-être même dans d’autres registres que vous n’avez pas encore explorés.
Selma : Moi j’aimerais bien faire une comédie (rires). On me caste plus souvent ce genre de rôle, car tu dégages parfois un truc comme ça. Même si je trouve qu’il y a de l’humour dans Quitter la nuit, il y a beaucoup de tension, il y a un truc très serré. On le sentait aussi parmi le public à certaines projections.
Guillaume : Moi j’aimerais bien jouer un personnage très doux, très sensible.
Selma : De la douceur, plus de drames (rires).
Guillaume : Peut-être un père de famille dépassé parce qu’il a trop d’enfants, un truc très doux et très délicat. En tout cas, à l’opposé de cette construction très masculiniste.
Je vous le souhaite évidemment, parce que ça doit peser d’incarner des personnages ténébreux aussi longtemps.
Selma : Bien sûr, c’est long, parce qu’il y a un gros travail de préparation et de réflexion. Le film reste longtemps avec toi, en fait.
Guillaume : Je crois que c’était trois rôles lourds à porter.
Pour finir, avez-vous des projets en cours ou à venir ? Est-ce qu’on est déjà dans des comédies, des rôles plus légers ?
Selma : Non, je suis désolée, je n’ai rien à annoncer (rires).
Guillaume : En décembre, j’ai tourné Prosper, une comédie. Ce qui m’a fait du bien. C’était avec Jean-Pascal Zadi et il sera peut-être présenté au Festival de Cannes. Dans 15 jours je serai fixé.
Selma : J’ai fait un drame en décembre, qui ne m’a pas fait du mal (rires). Et ta série ?
Guillaume : Oui j’ai une série qui sort fin avril et qui s’appelle Knok. Ce sera disponible sur la chaine 13e rue et la plateforme Universal+.
Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 2 avril 2024 à Paris (Alba Opera Hotel).
Après une courte pause, c’est au tour de la réalisatrice Delphine Girard de nous recevoir, dans la même pièce à l’ambiance tamisée qui rappelle que la nuit n’est déjà plus très loin… Retrouvez notre échange juste ici.
Chacun possède son petit monstre à nourrir et ses traumatismes à surmonter. Mais alors, comment sortir d’un mauvais rêve si nous sommes déjà réveillés ? Dans son premier film vertigineux, Delphine Girard fait en sorte que ses personnages puissent enfin trouve le moyen de quitter la nuit, de restaurer une dignité volée en l’absence d’un système judiciaire pertinent dans son processus impartial.
Synopsis : Une nuit, une femme en danger appelle la police. Anna prend l’appel. Un homme est arrêté. Les semaines passent, la justice cherche des preuves, Aly, Anna et Dary font face aux échos de cette nuit qu’ils ne parviennent pas à quitter.
Présenté à Venise, puis rapidement récupéré à Saint-Sébastien et au Cinémania de Montréal.
Sans détour, le film ouvre sur une voiture qui avance dans les ténèbres. À son bord, un conducteur s’agace de voir la femme qui l’accompagne au téléphone. Ce qu’il ignore, c’est qu’elle simule un appel avec une proche afin de joindre les urgences de la police. Cette situation semble, de prime abord, offrir le contrechamp du redoutable thriller danois, The Guilty, mais la comparaison s’arrête là. En réalité, le film de Delphine Girard souhaite explorer les mécanismes du déni dans l’après-coup, tout en redéfinissant la nature du monstre au masculin. Quitter la nuit constitue alors un curieux prolongement de ses courts-métragesMonstre(2014) et Une sœur (2018), au service d’une satire qui déconstruit le dédale juridique dans lequel un trio de protagonistes s’embourbe.
La justice du doute
Ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort. Il existe une fracture psychologique évidente que l’on souhaite aborder et cela se fait sans jugement. Loin de correspondre à la « victime parfaite » d’une agression sexuelle, Aly est mise en doute par la police. Ce qui démontre l’incapacité du système judiciaire à isoler le mal et à traiter les victimes avec compassion. Les interrogatoires qui suivent témoignent de la brutalité des procédures, avec des échanges froids. Il n’est donc pas étonnant qu’Aly ne coopère pas naturellement face à la neutralité professionnelle des agents. Comment peut-on alors espérer qu’un dépôt de plainte puisse aboutir à une sanction satisfaisante ? Il existe encore suffisamment d’ambiguïtés et de contradictions pour que la vérité judiciaire puisse trancher. Et la première partie donne le ton et la forme sur l’état mentale de cette femme que on veut bien croire, mais qui a encore tout à prouver de la culpabilité de son agresseur.
Delphine Girard invite les spectateurs à prendre part au récit depuis la banquette arrière d’une voiture ou de l’espace réservé au public dans la cour d’assise. Nous observons trois trajectoires et trois personnages de dos, comme s’il était compliqué de faire face au dramatique incident qu’ils partagent. Elle comprime le temps et la tension au cœur de son cadre, trop serré pour que ses personnages puissent s’échapper de cette nuit, qui les hantent tout le long de l’enquête. Il ne s’agit pas là d’employer le filon du genre policier, mais d’arrondir les angles sur la digestion d’un drame qu’il faut à présent confronter au sein de son propre cercle intime et familiale. Selma Alaoui impressionne dans cette démarche et dans une retenue déstabilisante. Elle se glisse parfaitement dans la peau d’une mère anéantie par la garde partagée de sa fille avec son ex. En regardant son seul rayon de soleil partir en coup de vent, il ne reste donc plus que la solitude pour l’accueillir dans sa demeure.
Réinsertion psychosociale
Dans le cas de l’homme que tout accuse, magnifiquement campé par Guillaume Duhesme, sa réaction suite à l’incident constitue un axe de réflexion fort sur son comportement. Girard met ainsi le doigt sur la sensibilité du consentement, des choses humaines dont les débats restent et resteront d’éternelles quêtes introspectives. Dary est-il réellement passé à l’acte ou sa posture de victime est-elle justifiée ? Aly aurait-elle tout inventer ? L’expérience vécue diffère bien évidemment d’un individu à l’autre. Les enseignements d’Akira Kurosawa (notamment depuis Rashōmon) continuent d’ailleurs de hanter les créateurs de polar qui envisagent un procédé narratif aussi risqué. D’un autre côté le choix d’un film choral, telles les petites mains agricultrices assouvies par le Goliathde Frédéric Tellier, permet un dialogue officieux entre les deux protagonistes. Leurs trajectoires sont parallèles à bien des égards et tout remonte jusqu’à cet appel passé dans la nuit, un « dialogue secret » entre deux femmes.
C’est à partir de cet instant qu’un pamphlet féministe se dessine et que la cinéaste rend la parole aux victimes, aux femmes, sans verser dans la théâtralité d’un Women Talking par exemple. C’est dans la spontanéité que le film distille les contre-coups, les mensonges et les faits, à la force de flashbacks révélateurs. Ils sont autant à destination des spectateurs que des personnages, dont les souvenirs s’entremêlent, se métamorphosent et se reconstruisent. C’est pourquoi celle qui a intercepté l’appel d’Aly semble constituer le liant de cette sombre affaire. Anna (Veerle Beatens) n’est plus en phase avec son monde et passe pour la belle-mère rigide et absente dans une famille où les interactions se font rares. Ce portrait, loin d’être indispensable, trouve toutefois sa pertinence dans un épilogue aussi solaire que dans How to have sex.
La mise en scène est pourtant loin d’être explosive et le champ-contrechamp prédomine mais, par sa distance et une intention formelle d’isolement, la caméra parvient à capturer l’âme de ses personnages, brisés et en quête de réinsertion sociale. La réalisatrice belgo-québécoise déroule ainsi son intrigue avec une sobriété déconcertante, si bien que les amateurs du sensationnel n’y trouveront pas leur compte. Ce qui est toutefois prodigieux avec Quitter la nuit, c’est qu’il parvient sans peine à planter le germe d’une réflexion, pure et sans appel. Et quitte à choisir entre les larmes ou la haine, Girard choisit tendrement la féminité et la sororité comme source de guérison universelle. Un geste authentique et sincère qu’il redonne foi en l’humanité.
Réalisation et scénario : Delphine Girard Image : Juliette Van Dormael Scripte : Morgane Aubert-Bourdon Montage : Damien Keyeux Son : Pablo Villegas, Lucas Le Bart Montage son : Marie-Pierre Grenier Mixeur : Bernard Gariepy Strobl Musique originale : Ben Shemie Décors : Eve Martin Costumes : Oriol Nogues Maquillage : Saori Matsui Coiffure : Pascal Joris Casting : Christophe Hermans, Angèle Bardoux Directrice de production : Caroline Tambour Régie : Aurone Benoît Production : Versus Production, Colonelle Films, Haut et Court, The Reunion Pays de production : Belgique, France Distribution France : Haut et Court Durée : 1h48 Genre : Drame Date de sortie : 10 avril 2024
Ré-adapter « Le Salaire de la peur », qui plus est après les versions réalisées par Henri-George Clouzot, mais surtout William Friedkin, avait tout d’une gageure. Las, le réalisateur Julien Leclercq, sans doute pressé par l’ogre Netflix d’étoffer son catalogue, a quand même essayé. Le tout pour un résultat frôlant l’indigence pure et qui a au moins le mérite d’encore plus réévaluer les itérations susmentionnées du roman de Georges Arnaud…
Quiconque connait ses classiques a forcément entendu parler du Salaire de la peur. Un puits de pétrole en flamme, de la nitroglycérine hautement instable comme seul moyen de l’éteindre et quatre quidams aux motivations variées qui vont devoir la convoyer au détour d’une nature implacable et mortelle. Le tout arrosé d’un soupçon de misanthropie pour bien mettre en exergue le véritable leitmotiv de ce récit : la décortication sans filtre, avec toutes ses failles, de la société et de son humanité.
Sous le scope de Clouzot en 1953, cela avait donné une œuvre sombre et désespérée, dans laquelle la grande pourfendeuse qu’est la vie, s’abattait non sans une ironie confinant au puissant cynisme, sur nos quatre « héros » s’engageant dans cette mission suicide uniquement par appât du gain. À travers l’œil de Friedkin, alors golden boy d’Hollywood après ses succès que furent The French Connection (1971) et L’Exorciste (1974), cela donnera à la fois une œuvre mortifère (à plus d’un titre d’ailleurs, car première pierre dans la déliquescence du Nouvel Hollywood) et poisseuse dont l’aura mystique aura su (tout du moins selon l’auteur de ces lignes) dépasser l’œuvre de Clouzot.
Deux œuvres totales donc, réunies par leur propension à avoir su comprendre ce qu’elles adaptent et qui mettaient logiquement au premier plan les deux éléments phares de l’œuvre : une nature implacable et un danger omniprésent constitué par la nitroglycérine.
Un saccage tout ripoliné…
Las, Julien Leclercq n’a ni le talent racé de Clouzot, ni le caractère démiurge de Friedkin pour transcender le matériau du roman éponyme. Il n’a qu’avec lui cette dégaine de barbouze et de sale gosse, d’où n’émane qu’une approche pachydermique et donc dénuée de subtilité dans tout ce qu’il touche. Cela sied bien aux films de gangsters et de braqueurs dont il s’est fait le principal artisan en France certes, mais dans une histoire où la Nature et les motivations des personnages sont le cœur du récit, c’est comme vouloir résoudre cette insoluble équation qu’est le mélange entre l’eau et l’huile. Ça ne se fait tout simplement pas. On a beau essayer, et nombre d’éléments présents dans le film étayent cette envie, reste que l’exercice, en plus d’être vain, révèle une profonde incompréhension des rouages de l’œuvre.
Car si on fait le compte, Le Salaire de la peur, c’est quoi ? C’est un combat de nature quasi mythologique entre l’homme et la Nature omnipotente, mais surtout un jeu avec la mort. Un peu comme si nos personnages étaient subitement Max Von Sydow dans Le Septième Sceau qui affronte la Mort personnifiée. Être enclin à jouer à ce jeu à la funeste issue revêt donc un autre motif : le désespoir.
Or ici, on a beau chercher, les tourments des personnages sont à l’image des étendues qu’ils traversent : désertiques. On peine à comprendre leur motivation à se risquer à un tel périple, ils semblent bien trop propres sur eux pour avoir été atteints par la dureté de la vie mais surtout, ils n’ont pas (métaphoriquement parlant) le feu aux fesses. Ils ne sont qu’une assemblée disparate réunis au nom du sacro-saint algorithme qui régit l’entièreté du récit. Tantôt mécanique, tantôt profondément désincarné, les péripéties s’enchaînent donc sans que la précieuse cargaison à l’arrière n’incarne un réel danger. Pire encore, le désert que traverse notre fine équipe semble être dépourvu d’aspérités : de grandes étendues vides, des routes bien droites et à l’arrivée, une banale étendue de pétrole comme un gage de « fidélité » à la version Clouzot que traverse d’ailleurs sans mal le camion d’Alban Lenoir.
Tout est ainsi ripoliné au point qu’on devine mal où veut en venir Leclercq : l’accent volontairement humaniste porté par le danger du puits de pétrole en feu (ici, situé à coté d’un township) semble attester d’une volonté de relecture de l’œuvre éponyme. Mais en misant sur l’humain, là où les deux itérations précédentes affichaient une certaine misanthropie, Leclercq verse davantage dans le blasphème que la relecture. Et quitte à continuer dans cette veine religieuse, vouloir distiller un arc de rédemption à ses personnages sent autant la directive fumeuse de Netflix que la preuve que Leclercq n’a pas compris ce qu’il adapte. Et sans vomir sur les remakes à outrance pondus à droite à gauche, mais quitte à prendre le risque d’en faire un, qui plus est sur une œuvre aussi emblématique, peut-être aurait-il fallu faire preuve d’un minimum de bon sens en distillant une nouvelle lecture viable ? Car si on enlève cette volonté-là, on a tout ce qu’incarne Netflix à l’écran : des images sans âme & uniquement du contenu. Martin Scorsese devrait adorer, tiens…
En ripolinant ce qui faisait le sel de l’œuvre initiale sans y apporter de nouveaux éléments, tout en amenant des péripéties qui n’ont pas lieu d’être, Julien Leclercq fait plus que réaliser un mauvais film. Avec Le Salaire de la peur, il saccage purement et simplement l’œuvre de Georges Arnaud. À fuir !
Le Salaire de la peur : Bande-annonce
Synopsis : Quatre aventuriers mercenaires sont engagés par une compagnie pétrolière. Ils ont pour mission de transporter de la nitroglycérine, chargée dans deux camions. Elle doit être utilisée pour stopper l’immense incendie d’un puits de pétrole. Ils doivent parcourir des centaines de kilomètres dans le désert et éviter divers embûches et obstacles, en échange d’un important salaire.
Le Salaire de la peur : Fiche technique
Réalisation & Scénario : Julien Leclercq
Casting : Franck Gastambide, Alban Lenoir, Ana Girardot, Sofiane Zermani, Bakary Diombera, Astrid Whettnall
Musique : Eric Serra
Costumes : Rachid Adassi
Production : Julien Leclercq & Julien Madon
Producteur Délégué : Philippe Guez
Sociétés de Production : Labyrinthe Films, TF1 Studios et Netflix France
Société de Distribution : Netflix
29 mars 2024 sur Netflix | 1h 44min | Action, Aventure, Thriller
Un duo de personnages fragiles, un peu fêlés et très attachants, sont filmés avec tendresse et lenteur dans O dia que te conheci (le jour où je t’ai connue). Cette petite pépite brésilienne d’André Novais Oliveira est un film court qui a tout d’un long. Il a reçu le Grand Prix Jeanine Bazin du festival Entrevues de Belfort. C’est un rendez-vous très réussi de la deuxième édition de CLAP, le festival de cinéma latino-américain de Paris qui s’est tenu du 2 au 7 avril 2024.
O dia que te conheci est un film de déambulation, de conversation et d’écoute. Pendant 24 heures, nous suivons Zeca, un grand gaillard sans âge, grassouillet et hirsute – tant du cheveu que de la barbe – sans lui lâcher les baskets d’une semelle.
Zeca travaille dans la bibliothèque d’une école de la petite ville voisine. Mais, problème, malgré toute sa bonne volonté, il ne peut pas se réveiller le matin, prisonnier d’un sommeil lourd et écrasant.
Cette donnée, sur laquelle repose tout le film, est l’objet d’une longue première scène non dénuée d’humour, au cours de laquelle Zeca négocie avec son coloc Lucas pour qu’il le réveille à l’aube : « Il faut absolument que je me lève… T’oublies pas… T’es sûr que tu peux ?… Même si finalement je te dis non… Il faudra pas me croire… C’est des paroles de mec endormi… Tu pourras me jeter de l’eau froide…»
Et ça dure, et ça dure, et ça dure…
Le jour le plus long
Bien sûr, Lucas ne parvient pas à réveiller Zeca. Et, quand celui-ci finit par ouvrir les yeux, la journée la plus longue de sa vie commence. Il va falloir courir ! Pas facile pour ce gros Baloo, perturbé dans son rythme naturel et tributaire des transports en commun, de se voir propulsé du Livre de la Jungle de Kipling à la jungle urbaine de Novais.
S’en suivront un enchainement bien calibré de péripéties formant autant de saynètes qui chapitrent l’ensemble. Prétexte également à la découverte de quelques personnages, plus que secondaires mais fort savoureux : les usagers mécontents du bus en panne, le client râleur dans le petit restau de street-food, l’écolière racontant Le Petit Prince, la maman faisant une interminable causette à Zeca sous les portraits monumentaux de Malcom X et de Mickael Jackson.
Tempo dans la ville
Ces scènes diurnes, souvent inondées de lumière, forment une balade dans Contagem, terrain de jeu favori du réalisateur, qui se plait de film en film, à scénographier sa ville sur pellicule. Elles sont, pour la plupart, filmées en plans fixes et cadrées selon « l’espace disponible ». Plan large sous Malcom X, gros plan sur la petite écolière, rapproché dans le restau ou dans le bus. Le cadrage semble donner la parole aux personnages. On les écoute, on les découvre, on entre avec eux dans la conversation. Ce temps qui leur est consacré condense l’essentiel de ce qu’ils ont à dire.
Mais, le propos du film reposant beaucoup sur la temporalité perturbée, nul moment ne semble avoir « le droit » de s’inscrire trop longtemps dans la durée. Alors les scènes sont parfois entrecoupées d’une petite course poursuite musicale qui rompt le tempo et rappelle que le temps file, et qu’il faut sans cesse le rattraper, passer à autre chose, en l’occurrence être à l’heure pour Zeca.
Mektoub
Enfin arrivé sur son lieu de travail, Zeca apprend son licenciement par Luisa, sa collègue de l’école. Cette jeune femme, dont le bagou et la voix sonore contrastent avec la léthargie et la voix traînante de Zeca, va prendre une place considérable dans le deuxième mouvement du film. C’est désormais sur son rythme à elle que la caméra se cale. Bien qu’elle soit, elle aussi, caractérisée par un corps assez lourd, ses déplacements fluides et agiles donnent l’impulsion, l’énergie, le mouvement. Tout comme sa voix, aux réjouissants éclats de rire et au timbre bas et légèrement rugueux.
Zeca et Luisa, qui se fréquentaient professionnellement, vont se rencontrer vraiment « grâce » à la séparation, puisque Zeca, licencié, ne reviendra pas à la bibliothèque. Pourtant – destin, karma, mektoub, fatum –, la suite de l’histoire laisse supposer qu’ils feront un bout de chemin ensemble.
Leurs longues déambulations dans la ville, à pied ou en voiture, leurs interminables conversations autour d’un détail qui en amène un autre, leurs confidences de plus en plus précises sur des sujets qu’ils se découvrent en commun les mèneront, par glissements successifs, à finir la nuit dans l’appartement de Zeca. Les longs travellings nocturnes accompagnés d’une musique en harmonie avec leurs sentiments naissants, alors qu’ils n’en n’ont pas encore conscience eux-mêmes, laissent le temps à leur relation de se mettre en place… à leur rythme !
La difficulté d’être soi
Il suffit d’un mot qui rebondit sur un autre pour créer une chaîne narrative et enclencher un changement de parcours tant physique que psychologique. Ainsi les confidences sur leur état psychique les amèneront à parler de médicaments, puis d’ordonnance, que Zeca n’a pas sur lui, mais dont Luisa pourra prendre connaissance à son domicile. Experte en la matière, elle lui ouvrira les yeux avec humour sur les posologies et les heures de prise. Occasion pour le metteur en scène d’entrer plus avant dans le thème des failles et fragilités personnelles sur lesquelles des mots sont posés : anxiété, dépression, béquille chimique pour y survivre…
Comme par enchantement, après une nuit de lourd sommeil, Zeca se réveillera à l’aube d’un jour nouveau, bien décidé à aller chercher un bon petit-déj pour sa belle. Sans doute le titre trouve-t-il ici son sens le plus plein… O dia que te conheci est un film court (71 min), mais qui parait long, une sorte de comédie italienne au ralenti sous le soleil du Brésil. À voir.
Fiche technique : « O dia que te conheci » (Le jour où je t’ai connue)
Dans ce récit plus proche de la nouvelle que du roman, le Chinois Liu Cixin imagine que la fin annoncée du Soleil amène les habitants de la Terre à tenter une manœuvre désespérée.
Non situé dans le temps mais forcément futuriste, ce récit nous place au cœur d’une science-fiction où l’auteur va au plus simple, nous mettant en position de comprendre parfaitement ce qui se passe. D’ailleurs, la situation de base est très compréhensible malgré son aspect scientifique. Comme nous le savons parfaitement, notre monde n’est pas éternel, puisque le Soleil est une étoile, soit un astre essentiellement composé de gaz en fusion. Ce qui veut dire que lorsque la quantité de gaz qui le constitue sera épuisée, le Soleil deviendra un astre mort qui cessera de nous envoyer chaleur et lumière dont nous nous nourrissons. L’aspect rassurant, c’est qu’on nous a dit, enfants, que cette situation est pour un futur tellement éloigné que nous ne sommes pas concernés. D’après leur étude des étoiles, les astronomes considèrent que notre Soleil est destiné à devenir une géante rouge, par accélération de la conversion de l’hydrogène en hélium. A vrai dire l’aspect scientifique n’a ici qu’une importance anecdotique. Ce qui compte, c’est ce colossal imprévu : le Soleil arrive en fin de vie, catastrophe qui devient imminente (quelques années). Que faire dans ces conditions ? Faut-il se résoudre à attendre la mort stoïquement ou bien peut-on envisager une action dont les humains auraient les moyens ? D’emblée, l’auteur nous place devant une situation où, à l’aspect technique, s’ajoute une dimension philosophique : l’humanité a-t-elle les moyens de se trouver un avenir au-delà de l’existence du Soleil ? On peut considérer que l’idée de l’exploration spatiale vient de là. Le vrai souci, c’est que nous ne sommes pas prêts et qu’il paraît difficile d’imaginer l’être dans un futur proche comme l’auteur nous place, au vu de l’aspect scientifique du récit. Face à l’énormité d’une telle problématique, Liu Cixin se contente de l’aborder modestement. En effet, il escamote une difficulté fondamentale en nous plaçant d’emblée dans un futur où la grande décision a été prise. On ne sait pas comment et on se prend à imaginer ce qui se passerait si on devait affronter une telle situation demain. Imaginez, trouver un accord fondamental à l’échelle planétaire…
L’astronef Terre
Ce que l’auteur met en évidence, c’est que nous autres humains sommes embarqués sur un même navire dont le sort nous concerne tous : son état, ses habitants, son organisation. Il nous montre également jusqu’à quel point nous sommes capables de le malmener dans le but de sauver l’espèce humaine. On remarquera qu’envisager de sauver tout ce qui fait la Terre elle-même (toutes les autres espèces vivantes, son aspect général, etc.) passe alors au second plan. On note cependant l’ampleur des sacrifices envisagés. Ce qui fait le plus défaut dans ce récit, ce sont les conséquences du bouleversement de notre habitat naturel (la Terre) sur l’avenir des humains. Un avenir est-il possible dans un contexte fortement dégradé de l’écosystème que nous connaissons ? En d’autres termes, peut-on effectivement sauver l’humain si on ne sauve pas avant tout son environnement naturel ?
Un projet aux conséquences incalculables
Il faut également évoquer le fait que la décision prise pour sauver ce qui peut l’être engage l’humanité sur une centaine de générations et que la narration est assurée par un individu de la génération « initiale » celle qui décide de passer à l’action. Il est donc logique que la narration n’aille pas aussi loin qu’on aimerait, ce qui évite à l’auteur d’imaginer certains points fondamentaux. Je pense en particulier à l’aspect psychologique pourtant évoqué dans le texte, avec les revirements d’une partie de la population mettant le projet en danger. Qu’en sera-t-il lorsque tout retour sera devenu impossible et que pour les générations intermédiaires, le seul but envisageable sera de poursuivre l’aventure dans l’espoir que les générations du futur trouvent autre chose ? L’auteur nous fait comprendre que, pour une génération, des conditions d’existence à la limite du supportable à nos yeux, peuvent passer aux yeux de celles et ceux qui n’ont jamais rien connu d’autre. Certes, mais il peut tellement s’en passer lors d’un espace de temps correspondant à une centaine de générations. La conclusion au récit comme à ce texte, c’est qu’il s’agit d’une autre histoire.
Terre errante – Liu Cixin Actes Sud, 15 janvier 2020 (France, traduit du chinois par Gwennaël Gaffric) – Parution originale en juillet 2000
Les Âmes noires paraît aux éditions Dupuis et nous présente la Chine rurale sous ses dehors les moins avenants : trafic de charbon, vengeance, précarité, corruption… À travers le périple de Yuan, un routier chinois trahi et laissé pour mort, Aurélien Ducoudray et Fred Druart dessinent un portrait saisissant de la vie aux marges d’une économie souterraine…
Yuan est symptomatique de ces Chinois qui luttent au quotidien pour leur survie, qui se débattent dans les mailles d’un commerce illicite mais vital pour leur famille. Chauffeur, il arpente les routes pour charger et livrer du charbon issu de mines clandestines, dans un paysage marqué par la précarité et la corruption. Chaque étape de son travail, du chargement à la vente, est ponctuée de bakchichs, de négociations, mettant en lumière une économie parallèle où la corruption est monnaie courante.
C’est à la suite de la trahison d’un intermédiaire véreux que le récit quitte sa phase d’exposition – très réussie – pour embrasser les thèmes de l’obstination et de la vengeance. Après avoir été laissé pour mort et dépossédé de son camion, précieux outil de travail, Yuan se trouve plongé dans une quête désespérée pour récupérer cet unique moyen de subsistance. Il reste à distance des siens, de peur de les plonger plus encore dans la précarité. Et sa lutte pour reprendre ce qui lui appartient fait écho à la résilience face à l’adversité.
Le récit met en exergue la corruption omniprésente qui régit les transactions et interactions entre les différents acteurs du trafic de charbon. De l’accès aux mines clandestines à la négociation des prix du charbon, chaque moment est placé sur un fil tendu, solidement accroché aux besoins et aux opportunités. Cette Chine de l’arrière-plan, celle des chauffeurs, des revendeurs, des laveurs de camions, nous est révélée à travers le regard et l’histoire de Yuan, bien loin des grands centres urbains hyper-modernes.
Pour mieux nous immerger dans cet univers frelaté, Fred Druart laisse exprimer son trait semi-réaliste, à même de traduire la désolation et la lutte. Les visages sont marqués, les paysages presque éteints, l’odyssée humaine désespérée. Il apparaît presque incongru de placer dans ce panorama une corde à sauter, qui rattache pourtant Yuan à sa famille, et plus largement à la pureté de l’enfance, à mille lieues des épreuves qu’il traverse.
Les Âmes Noires s’inscrit dans un contexte de marginalité économique et sociale, qu’Aurélien Ducoudray et Fred Druart réussissent à restituer avec une narration riche et des illustrations éloquentes. À travers le périple de Yuan, c’est une histoire universelle de survie et de quête de justice qui nous est contée, faisant écho bien au-delà des frontières de la Chine rurale.
Les Âmes noires, Aurélien Ducoudray et Fred Druart Dupuis, mars 2024, 128 pages
Vivre est dangereux pour la santé paraît aux éditions Fluide glacial. Espé y explore avec un humour noir et décapant des thématiques universelles telles que l’éducation, le sexe, l’identité, la mort ou le monde de l’entreprise. À travers une grande variété de situations, absurdes mais rarement gratuites, il renvoie l’homme à ce qu’il a de plus pathétique.
Volontiers ironique, tournant en dérision à peu près tout et n’importe quoi, Espé met en scène des situations impliquant l’alcoolisme, l’intelligence artificielle, la vieillesse ou la mort, usant d’un humour noir efficace, tour à tour visuel et textuel.
Chaque planche de Vivre est dangereux pour la santé est un récit autonome qui fonctionne comme un miroir déformant de notre société, révélant son visage le plus absurde. Que ce soit à travers le prisme de la vie de couple, où la communication dysfonctionne parfois cruellement, ou via l’illustration grotesque des pratiques des entreprises de pompes funèbres, qui recyclent ici le champ lexical de la restauration, Espé dresse un portrait amusé et sarcastique de notre époque.
Loin de tomber dans la facilité du mauvais goût pour le mauvais goût, l’humour d’Espé trouve un équilibre plutôt satisfaisant. La finesse de l’écriture concourt à donner du relief à chaque gag, chaque chute, et les situations les plus incongrues, comme celle de l’atelier Origami confondu avec un atelier polygamie, ou encore celle des prétendus commentateurs sportifs s’avérant être des adultes régressifs détaillant un film pour adultes, sont autant de détournements humoristiques réussis.
Qu’il s’agisse d’une improbable greffe de bras, de la crainte parentale du changement de sexe mise en miroir avec le souci de la performance des adolescents ou d’assistants téléphoniques faisant preuve d’une mauvaise foi vertigineuse, Vivre est dangereux pour la santé fait souvent mouche, en riant de tout, ou presque, et surtout des quiproquos et des failles humaines. Léger, divertissant et réussi.
Vivre est dangereux pour la santé !, Espé Fluide glacial, avril 2024, 56 pages