La Cérémonie de Claude Chabrol : la messe est dite

Etude fastidieuse des interactions entre les différentes classes sociales françaises, La Cérémonie est la retranscription d’un passage acte étourdissant. 

Dès la première rencontre, sobre et tendue, à l’image du film, entre Sophie et sa future employée Catherine, le rapport de classe est tangible. Il y a celle qui acquiesce puis comprend et celle qui balaie les réponses de l’autre d’un revers de main. Sophie, dont le passé et les intentions semblent assez flous, devient la gouvernante d’une famille de nantis. Gouvernante, bonne, « boniche », domestique, la famille bourgeoise qui l’accueille ne sait pas comment définir son statut : « Bonne, c’est bien. Ça veut dire, bonne à tout faire, qui peut s’en vanter? ». Regard sans vergogne sur une bourgeoisie qui détient le pouvoir, duquel découle une certaine forme de mépris, La cérémonie est avant tout la représentation détaillée et minutieuse d’une situation sociale dont le quotidien va virer à la tragédie. Un fait divers qui ne pouvait pas finir autrement.

Plutôt que d’épouser la forme de l’enquête, voire celle de la métaphore sociale ou de la critique à charge, le regard de Claude Chabrol se veut distancier, factuel, observateur, et piquant. Son point de vue est très peu théorique, délaissant la puissance du propos, préférant le naturalisme de la scène à la réappropriation du réel, pour s’intéresser avec justesse aux vérités du quotidien, aux détails des gestes et des mots, tout en ne perdant aucune miette des enjeux qui se trament derrière cette façade de bons sentiments, que peut représenter par exemple le personnage de Melinda (la fille ainée de la famille). Elle symbolise à elle seule le poids de cette citation présente dans le film : « Il y a chez vos gens de bien beaucoup de choses qui me répugnent et non certes le mal qui est en eux ». 

C’est le reflet d’une bourgeoisie pleine de compassion lorsqu’elle est en position de force, mais qui devient rapidement mal aimable et profiteuse quand elle se retrouve en position de faiblesse. Dans le scénario du film, et même dans la mise en scène, aucun superflu n’apparait à l’écran. Sans parler des partitions impressionnantes de retenues ou de folies de la part de Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert. Claude Chabrol retrace la vie domestique de Sophie dans sa nouvelle « famille » et accompagne ses sorties avec sa nouvelle « amie » Jeanne, postière détestée par le père de la dite famille, car elle ouvre les courriers. 

Chaque plan, chaque ligne de dialogue, chaque posture, chaque interaction entre protagonistes, apporte de l’eau au moulin, détient une utilité narrative, entretient une ambiguïté et une nuance à chaque partie prenante de l’intrigue et constitue la force centrifuge des personnages et la mesure des liens qui les unissent. Lien d’amitié, lien « criminel » (« mais rien n’a été prouvé ») ou lien de pure hiérarchie sociale : chacune des situations est une démarcation humaine où chacun use de sa propre fonctionnalité et de son propre rapport à l’autre. Même dans la rencontre entre Jeanne (la postière) et Sophie, délaissées et venant d’un même milieu social, la différence est palpable malgré les atomes crochus évidents : l’une est silencieuse, analphabète et introvertie, l’une est rebelle, envieuse et irrévérencieuse.

La Cérémonie fonctionne par le biais de confrontations, d’échelle sociale, d’échelle de valeurs (« On va aller faire le bien, ça nous changera ») avec une volonté de dissocier et d’opposer continuellement pour rendre compte des disparités, à la fois de mentalité mais aussi de condition : ceux qui ont le pouvoir et ceux qui le subissent, ceux qui ont le vocabulaire et ceux qui écoutent, ceux qui sont libres et ceux qui doivent rendre des comptes, ceux qui sont autonomes et ceux qui dépendent de l’autre, ceux qui savent et ceux qui mentent. Mais parfois la lisière est étroite et les rôles s’inversent jusqu’à ce que la situation explose. Tout est une question de position où le confort des uns accentue la jalousie des autres. Et inversement. C’est ce qu’il y a de plus terrifiant dans La Cérémonie : cette violence invisible du quotidien, qui sans le vouloir est une normalité tant dans les moeurs que dans la vision salariale des choses.  Un film d’une froideur sans nom. 

Bande Annonce – La Cérémonie

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