Le Salaire de la Peur de Julien Leclercq : nitro beau, nitro bien…

Ré-adapter « Le Salaire de la peur », qui plus est après les versions réalisées par Henri-George Clouzot, mais surtout William Friedkin, avait tout d’une gageure. Las, le réalisateur Julien Leclercq, sans doute pressé par l’ogre Netflix d’étoffer son catalogue, a quand même essayé. Le tout pour un résultat frôlant l’indigence pure et qui a au moins le mérite d’encore plus réévaluer les itérations susmentionnées du roman de Georges Arnaud…

Quiconque connait ses classiques a forcément entendu parler du Salaire de la peur. Un puits de pétrole en flamme, de la nitroglycérine hautement instable comme seul moyen de l’éteindre et quatre quidams aux motivations variées qui vont devoir la convoyer au détour d’une nature implacable et mortelle. Le tout arrosé d’un soupçon de misanthropie pour bien mettre en exergue le véritable leitmotiv de ce récit : la décortication sans filtre, avec toutes ses failles, de la société et de son humanité.

Sous le scope de Clouzot en 1953, cela avait donné une œuvre sombre et désespérée, dans laquelle la grande pourfendeuse qu’est la vie, s’abattait non sans une ironie confinant au puissant cynisme, sur nos quatre « héros » s’engageant dans cette mission suicide uniquement par appât du gain. À travers l’œil de Friedkin, alors golden boy d’Hollywood après ses succès que furent The French Connection (1971) et L’Exorciste (1974), cela donnera à la fois une œuvre mortifère (à plus d’un titre d’ailleurs, car première pierre dans la déliquescence du Nouvel Hollywood) et poisseuse dont l’aura mystique aura su (tout du moins selon l’auteur de ces lignes) dépasser l’œuvre de Clouzot. 

Deux œuvres totales donc, réunies par leur propension à avoir su comprendre ce qu’elles adaptent et qui mettaient logiquement au premier plan les deux éléments phares de l’œuvre : une nature implacable et un danger omniprésent constitué par la nitroglycérine. 

Un saccage tout ripoliné…

Las, Julien Leclercq n’a ni le talent racé de Clouzot, ni le caractère démiurge de Friedkin pour transcender le matériau du roman éponyme. Il n’a qu’avec lui cette dégaine de barbouze et de sale gosse, d’où n’émane qu’une approche pachydermique et donc dénuée de subtilité dans tout ce qu’il touche. Cela sied bien aux films de gangsters et de braqueurs dont il s’est fait le principal artisan en France certes, mais dans une histoire où la Nature et les motivations des personnages sont le cœur du récit, c’est comme vouloir résoudre cette insoluble équation qu’est le mélange entre l’eau et l’huile. Ça ne se fait tout simplement pas. On a beau essayer, et nombre d’éléments présents dans le film étayent cette envie, reste que l’exercice, en plus d’être vain, révèle une profonde incompréhension des rouages de l’œuvre.

Car si on fait le compte, Le Salaire de la peur, c’est quoi ? C’est un combat de nature quasi mythologique entre l’homme et la Nature omnipotente, mais surtout un jeu avec la mort. Un peu comme si nos personnages étaient subitement Max Von Sydow dans Le Septième Sceau qui affronte la Mort personnifiée. Être enclin à jouer à ce jeu à la funeste issue revêt donc un autre motif : le désespoir. 

Or ici, on a beau chercher, les tourments des personnages sont à l’image des étendues qu’ils traversent : désertiques. On peine à comprendre leur motivation à se risquer à un tel périple, ils semblent bien trop propres sur eux pour avoir été atteints par la dureté de la vie mais surtout, ils n’ont pas (métaphoriquement parlant) le feu aux fesses. Ils ne sont qu’une assemblée disparate réunis au nom du sacro-saint algorithme qui régit l’entièreté du récit. Tantôt mécanique, tantôt profondément désincarné, les péripéties s’enchaînent donc sans que la précieuse cargaison à l’arrière n’incarne un réel danger. Pire encore, le désert que traverse notre fine équipe semble être dépourvu d’aspérités : de grandes étendues vides, des routes bien droites et à l’arrivée, une banale étendue de pétrole comme un gage de « fidélité » à la version Clouzot que traverse d’ailleurs sans mal le camion d’Alban Lenoir. 

Tout est ainsi ripoliné au point qu’on devine mal où veut en venir Leclercq : l’accent volontairement humaniste porté par le danger du puits de pétrole en feu (ici, situé à coté d’un township) semble attester d’une volonté de relecture de l’œuvre éponyme. Mais en misant sur l’humain, là où les deux itérations précédentes affichaient une certaine misanthropie, Leclercq verse davantage dans le blasphème que la relecture. Et quitte à continuer dans cette veine religieuse, vouloir distiller un arc de rédemption à ses personnages sent autant la directive fumeuse de Netflix que la preuve que Leclercq n’a pas compris ce qu’il adapte. Et sans vomir sur les remakes à outrance pondus à droite à gauche, mais quitte à prendre le risque d’en faire un, qui plus est sur une œuvre aussi emblématique, peut-être aurait-il fallu faire preuve d’un minimum de bon sens en distillant une nouvelle lecture viable ? Car si on enlève cette volonté-là, on a tout ce qu’incarne Netflix à l’écran : des images sans âme & uniquement du contenu. Martin Scorsese devrait adorer, tiens…

En ripolinant ce qui faisait le sel de l’œuvre initiale sans y apporter de nouveaux éléments, tout en amenant des péripéties qui n’ont pas lieu d’être, Julien Leclercq fait plus que réaliser un mauvais film. Avec Le Salaire de la peur, il saccage purement et simplement l’œuvre de Georges Arnaud. À fuir !

Le Salaire de la peur : Bande-annonce

Synopsis : Quatre aventuriers mercenaires sont engagés par une compagnie pétrolière. Ils ont pour mission de transporter de la nitroglycérine, chargée dans deux camions. Elle doit être utilisée pour stopper l’immense incendie d’un puits de pétrole. Ils doivent parcourir des centaines de kilomètres dans le désert et éviter divers embûches et obstacles, en échange d’un important salaire.

Le Salaire de la peur : Fiche technique

Réalisation & Scénario : Julien Leclercq
Casting : Franck Gastambide, Alban Lenoir, Ana Girardot, Sofiane Zermani, Bakary Diombera, Astrid Whettnall
Musique : Eric Serra
Costumes : Rachid Adassi
Production : Julien Leclercq & Julien Madon
Producteur Délégué : Philippe Guez
Sociétés de Production : Labyrinthe Films, TF1 Studios et Netflix France
Société de Distribution : Netflix
29 mars 2024 sur Netflix | 1h 44min | Action, Aventure, Thriller

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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